‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 109 sur 259 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Et ne meri e pas que le bel œil du jour

Luise aux siens, desdaignec des lumières d'Amour.

Or de moy qui n'ay point de roc en la poitrine, Qui ne suis point conceu des flots de la marine, Animé d'un beau sang, d'un esprit et d'un cœur, J^ reconnoy Amour pour maistre et pour vainqueur, Et, quand de luy desplaire il me prendra l'envie. Que les flammes du ciel mettent fin à ma vie 1 Encor qu'en le suivant et vivant amoureux Je sois diversement heureux et malheureux. Yrayment je suis heureux, il fout que je Tadvoué, Et que des loix du del hautement je me loué, De ce que le destin, captivant ma raison, L'ait au moins asservie en si digne prison ; Et taiit selon mon gré m'ait rendu tributaire. Que son décret forcé m'est un choix volontaire. Gai: tout le plus parfait qui peut mieux contenter L'œil, l'oreille et l'esprit, jusqu'à faire gouster Icy bas des douceurs qui ravissent les âmes. Se rassemble au sujet d'où ruissellent mes fiâmes; Et c'est ce qui me fait bien heureux estimer Sentant d'un trait si beau ma poitrine entamer, Et me plais dans le feu dont j'ay l'ame embrasée. Gomme une jeune fleur s'égaye à la rosée.

Biais, si de ce penser naist mon ravissone&t, Il donne à mes ennuis vie et nourrissement; De mon esprit confus c'est la guerre Incertaine. Deux ruisseaux difiérens coulent d'une fontaine. L'amertume et le doux, la joye et la douleur : Ce qui me rend heureux fait naistre mon malheur. Car l'heur qui jusqu'au ciel rend mon ame élevée, C'est quand je me souviens comme elle est captivée. Et que mon premier vol s'est si haut élancé. Que des plus braves cœurs tout dessein j'ay pasaé Et, sans aucun respect de crainte ou de menace, Jusqu'au troisiesme ciel j'ay poussé mon audace. Or si par les désirs le courage est ju^, Quel désir fut jamais si dignement logé? Yeu que l'enfant Amour, fait nouveau Promethée, Du ciel pour m'embraser a la flamme empruntée. Suis je donc pas heureux de m'estre ainsi rendu? Jamais homme avant moy ne s'est si bien perdu. Certes, je reconnoy que c'est un heur suprême, Mais il est tallonné d'un malheur plus extrême. Et les mordans soupirs, qui tiraillent mon cœur, Font que le desespoir s'en rend du toot vainqueur :

iiS ELEGIES.

Car quand cent fois le jour je remets en mémoire De celle à qui je suis le mcrite et la gloire. Les beaux lys de son teint, ses propos gracioix, La puissance des traits que décochent ses yeux, La douce majesté qui luit dessus sa face, Et sçachant d'autre part sa grandeur et sa race, Helas ! je connoy bien que j'ay trop entrepris. Et qu'un aveuglement a saisi mes esprits. Que mon vol est trop haut, et que ceste arrogance D'Icare ou des geans attend la recompanse. Toutesfois, le sçachant, je ne puis me ravoir. Et plus je vay avant, plus j'en pers le pouvoir; Car quand le desespoir me donne quelque attainte, La figure en mon cœur si divinement painte S'ofifrant devant mes yeux, me fait persévérer Tant que le desespoir ne m'en peut retirer, Bien que trop importun sans cesse il me travaille, Et que mille pensers me livrent la bataille.

Las I si tost que je suis à part moy retiré, Quelqu'un de ces pensers contre moy conjuré Me dresse l'écarmouche et va pressant mon ame. Me proposant tousjours la gr-^ndeur de ma dame; Il met devant mes yeux les oiens et les honneurs, La race et les vertus de tant de grands seigneurs, . Désireux comme moy du bien qui me tourmante, Et qui n'ont peu jouyr du fruit de leur attante.

Chetif ^ce dy-je alors'*, que veux-je devenir? Osé-je bien penser de pouvoir parvenir Jusqu'à si haut degré pour chose que je face. Apres tant de seigneurs grands de biens et de race? Et sur ce desespoir, qui me presse et me point ; Helas 1 c'est fait de moy, je ne me connoy point, Je fay mille discours, je rêve et me dépite. Maudissant le malheur où je me précipite, Je me plains de l'Amour, d'où me vient ce sonci, Je regarde le ciel comme un homme transi, ^

Cependant que mes yeux, sources de mon dommage, Coulans de larges pleurs, m'arrosent le visage.

Las ! si pour bien aymer on estoit avancé. Je sçay que je seroy sur tous recompensé, Et ma longue douleur, peine et persévérance M'éleveroient au bien dont je pers l'espérance ; Car je me puis nommer unique en loyauté, Comme vous estes seule en grâce et en beauté, Et mou amour extrême est comme mon martire : Plus l'esprit en discourt, moins la bouche en peut dire,

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