‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 111 sur 259 · LIVRE I. tSI · texte numérisé non relu

LIVRE I. tSI

Aussi, pour dire vray, mon amour fay fondée Sur la perfection d'une si belle idée, Qu'il semble que le ciel en elle ait tout compris, Pour ravaler l'estime et l'orgueil de Gypris, Et qui, sillé d'erreur, ne le voudra pas croire, Qu'il vienne voir vos yeux, causes de la victoire Que vous avez sur moy, dont je m'estime heureux,. Bien qu'ils me soient à tort quelquesfois rigoureux : Yeux où l'enfant Amour tient son céleste empire, Yeux où le beau soleil tous les soirs se retire. Yeux, les lampes du jour, aux rayons gracieux. Qui font honte à la lune et aux astres des cieux, Qui font en mesme point vivre et mourir ensemble, Qui font qu'en les voyant l'ame soupire et tremblç. L'œil esperdu s'égare, et tout soudamement On perd sa liberté sans connoistre comment.

Qu'il vienne voir après l'or de vos tresses blondes. Soit quand vous les laissez flotter comme des ondes, A l'abandon du vent, qui s'empestre dedans ^ Les filets blonds dorer de vos cheveux pendans; Soit quand vous les tenez sur le chef amassées. Les ayant par devant ordonnément dressées, Ou qu'avec un bonnet vous nous représentez D'IIylas ou d'Adonis les célestes beautez.

Qu'il vienne voir ce front, large table d'yvoire. Plaine, claire et polie, où l'Amour à sa gloire Tient appendus devant les noms et les escus De tant de chevaliers heureusement vaincus. Le mien s'y reconnoist le plus haut de la bande^ Et pense avoir acquis une gloire bien grande D'avoir vaincu celuy qui libre se gardoit, Et qui sans obeyr à chacun commandoit.

Mais ce m'est grand honneur pour vainqueur reconnoistre Un dieu des plus grands rois le monarque et le maistre, Et lequel nonobstant tout seul ne m'eust donté. S'il n'eust eu pour secours vostre unique beauté. Beauté vrayment parfaite et tellement extrême, Qu'elle peut prendre Amour et le vaincre luy-mesme. Ainsi qu'elle m'a pris, qui ne fey mil effort, Sçachant que mon pouvoir ne seroit assez fort.

Las 1 que depuis ce tans j'ay passé de traverses. Que j'ay souffert d'ennuis et de peines diverses, Qui, troublant mon repos, toutefois me plaisoient, Quand je voyoy vos yeux, deux soleils qui luisoient Au centre de mon ame, et que, par leur présance Mon cœur se nourrissoit d'une douce espérance !

Mais, lorsqu'il me falut de la cour séparer Et, pressé du devoir, au camp me retirer, Où j'estois attendu d'une puissante armée, Que mon œil pou voit rendre au combat animée. Dieu sçait les passions qu'il me falut sentir ! Mais, voyant que l'honneur me forçoit de partir. Je m'en allay sans cœiu*, sans esprit et sans \ie, Que je vous delaissay pour en estre servie; Et demouray, chelif à part moy languissant, Le ciel comme ennemy sans repos maudissant, Accompagné d'Amour, qui tout rcmply de rage. Me faisoit sans cesser quelque nouvel outrage : Dieu sans miséricorde, importun, furieux. Qui pour me travailler me suivoit en tous lieux, M'accompagnoit par tout, me livroit mille allarmes. Et ne doutoit l'effort de dix mille gendarmes, Ki de tant de soldats que j'avois à l'entour. Sans me pouvoir garder des embusches d'Amour, Amour qui n'avoit seul l'entreprise dressée. Car il estoit sui%'y d'une troupe amassée De pensers ennemis qui cruels m'assailloient, Et de jour et de nuict mon esprit travailloient. L'un me faisoit songer à ma perte advenue. L'autre rendoit ma vie en espoir maintenue, L'autre me faisoit peur, Tautre, plus gracieux. Vos divines beautez offroit devant mes yeux. Mais, quand j'estoy charmé d'objet si désirable, Mes maux se faisoient doux, tout m'estoit fkvorable. L'aise enyvroit mon ame, et m'estimoy heureux D'estre idolatrement de vos yeux amoureux. Souhaitant pour tout bien l'heure tant attendue Par qui vostre beauté devoit m'estre rendue, Et que, sans plus me voir de pensers enchanté, J'échangeasse à la fin l'ombre à la vérité.

Or j'ay si fort contraint le ciel par ma prière. Que je voy de rechef vostre belle lumieje ; Je revoy les thresors de vostre poil doré. Les lys de vostre teint de roses coloré; Je revoy le coral de vos lèvres jumelles, Qui ouvrent en riant des perles naturelles; J'entr'oy ces doux propos qui me retiennent pris, Qui ravissent mes sens, qui charment mes espris, Et bref, vous contemplant, bien-heureux, f imagine L'entier contentement de la troupe divine. Je jouys icy bas de la gloire des cieux. Et d'un homme mortel je suis égal aux dieux.

LIVAE 1. 253

Sinon de ce point seul que leur oye est durable, Et moy, dès que je pers vostre veuë adorable, Mon bien léger s'envole aussi-tost que le vant, Et ma douleur me presse ainsi (ju'auparavant.

Hais je m'estime heureux de vivre en telle sorte, Pourveu que vous sçachiez l'amour que je vous porte, Que vous preniez mon cœur, lequel vous est offert, Que vous plaigniez le mal que pour vous j'ay souffert Et que je souffre encor, de la playe cruelle Que je receu, le jour que je vous vey si belle : Que vous vous asseuriez de ma fidélité, Et que tous mes propos ne sont que vérité. Croyez qu'un noble cœur est franc de tromperie; Il demeure immobile, et jamais ne varie. D'aucune fiction il ne sçauroit user.

Car la parfaite amour ne se peut déguiser. Joint que tant plus qu'un prince est grand et remarquable, Plus il se doit moustrer entier et véritable.

ELEGIE VIII

De lous ceux qui d'Amour ont senty la rudesse, Aggravez sous le joug d'une ingrate maistresse, Et qui pour le loyer d'avoir persévéré Ont par sa cruauté maint supplice enduré, 11 ne s'en trouve point que ce dieu plein de rage Ait battu plus que moy de tempeste et d'orage, Ne qui plus justement se puisse lamenter D'avoir comme sa foy veu sa peine augmenter. Il m'a tousjours choisi pour butte à sa colère, 11 m'a tousjours pressé comme son adversaire, Sans me donner relâche, et sans que mon devoir Kl mes longues douleurs l'ayent peu desmouvoii*, M fléchir la rigueur de sa haine obstinée Contre ma patience, à souffrir condamnée.

11 est vray que quand seul j'estoy maistre de moy, Rejettant dédaigneux son empire et sa loy, 11 sucroit son absynthe, et sous uii doux visage Recelloit la rigueur de son mauvais courage; Et pour mieux déguiser sa fiere cruauté. Il offrit à mes yeux vostre unique beauté, Riche d'attraits subtils, de regards et de flame, Qui percèrent mon cœur et voilèrent mon ame. Mais ce tourment nouveau m'estoit plaisant et doux, Tant j'aimay dés iCe jour tout ce qui vient de vousl Joint que bien tost après vous eustes oonnoissance

t^ ELEGIES.

Cuinbicii pour vous aimer j'enduroy de souifiranoe;

Et vous, comme déesse encline à la pitié,

Kustes le cœur touché d'un rayon d'amitié,

Me recevant pour vostre, et prenant davantage

Le mien qu'au mesmc instant je vous laissay pour gage,

Lequel, pour quelque ennuy qu'il ait peu soustenlr,

Devers moy du depuis n'est voulu revenir.

Ali ! qu'en ce tans heureux je sentoy de liesse, Me voyant favory de si belle princesse, Dont les yeux, gracieux qui doucement Inisoient, Mille feux amoureux dans mon ame attisoient! De ses divins propos je prenoy nourriture, J'admiroy les ihresors du ciel et de nature ; Souvent par mes pensers aux cieux je m'enlevoy, Et, ravy de moy-mcsme, en elle je vivoy.

0 tans heureux et doux I ô saison désirable ! Helas 1 que ta faveur me fut lors peu durable ! Que mon printans fut court, et comme en un moment J'esprouvay le malheur d'un obscm* changement î Tout Testât de ce monde est un jeu d'inconstance, Mais encor en amour on voit moins d'asseurance ; Sa faveur est semblable à un beau jour d'hyver, Qui se perd aussi-tost qu'on le void arriver. Veu qu'en ce tans heureux, las ! je ne pouvoy croire Que le plus grand des dieux pcust offenser ma gloire. Ce fut lors que mon heur en malheur se changea. Et que mon plus grand bien quand et vous s estrangea.

Vous fustes mariée! ù dure souvenance I llelas! je meurs encor aussi-tost que j'y panse! Je sens renouveller mes antiques douleurs, Et faut que de mes yeux je verse mille pleurs. Mais ce qui m'afiligea d'un regret plus extrême Fut que je me trouvay sans vous et sans moy-mesmc ; Car ce nouveau mary jaloux vous enleva, Et mon cœur pour jamais d'allégresse priva ; Laissant la cour sans grâce, ennuyeuse et déserte. Et tous les beaux esprits qui gemissoient leur perle.

llelas! combien depuis ay-je esté tra\-aillé! Combien de fois la nuict, en sursaut éveillé, Ay-je arrosô de pleui's mon visage et ma couche, Ayant voslre beau nom à toute heure en la bouche. Et ne pouvant trouver de plus grand reconfort Que de crier sans cesse et d'implorer la mort ?

Or durant les assauts de ma dure infortune, L'ennuy qui me pressoit autant que chose aucune, G'estoit que mon malheur n'estoit point entendu ;

LIVBE I. tS»

Car tyraimiquemcnt, vous m'aviez deffendu D'en faire aucune plainte, et de vous en escrire. Ainsi j'estoy contraint d'étouffer mon martire, Et mourir suffoqué sans m'oser déceler, Ni d'un seul mot d'escrit mes ennuis consoler; Seulement vostre image en moa cœur si vivante Donnoit force à ma vie et la rendoit constante.

Voilà les doux plaisirs qu'Amour m'a fait sentir, Sans que de ses prisons j'aye voulu sortir. Encor n'est-ce la fin de ma griéve soufït'ance! J'ay sceu que vous doutez de ma persévérance, Et que ce que j'ay fait pour couNTÎr mon ardeur, Passoit en vostre endroit pour change ou pour froideur. Las ! est-ce le guerdon d'une foy si certaine? Faut-il qu'après l'angoisse et la mort inhumaine De brûler sans me plaindre, en vous obéissant, Je sois plus que jamais à grand tort languissant? El qu'avec le destin vous faciez alliance Pour forcer tout d'un coup ma vie et ma constance?

Certes, vous avez tort, et ne sçauroy penser Qu'Amour, juste vengeur, ne s'en doive offenser. N'espérez toutesfois, ô chère Parthenic, Que j'en sois moins fidelle à vostre tyrannie ! Car ainsi comme l'or plus il est refondu, Rebattu, martelé, plus luisant est rendu. Tout ainsi ma constance au plus fort des allarmes, Des ennuis, des rigueurs, des soupirs et des larmes. Se monstrera plus belle et ne fléchira pas, Deussé-je en vous servant souflfHr mille trespas. Car je croy qu'en mourant pour une beauté telle. On s'acquiert, comme en guerre, une gloire immortelle.

En la saison première, après que toutes choses Furent de leur chaos ordonnément decloses, Lors que tous blancs de foy les mortels icy bas, Nouvelle œuvre du ciel, seulement n'avoient pas Entr'eux le nom de vice, ains guidez d'innoçance Faisoient bien par nature, et non par connoissance; Amour, puissant démon, qui, le premier des dieux, Avoit franchy le sein du chaos ocieux.

Ayant mis fin par tout au trouble et à la guerre. Amoureux des humains vint demeurer sur terre. Bien qu'il fust immortel, il ne les dédaignoit, Hais de jour et de nuict il les accompagnoit ;

Il logeoit dans leurs cœurs, il échauffoit leurs ames« . Et sous le doux effort de ses poignantes fiâmes, Chacun, pour s'alléger, sa moitié choisissoit, . Ne cessant leur amour quand ce désir cessoit. Lors tous vivoient contans, l'amante estoit sans crainte Que sous im beau semblant logeast une ame fainte. Qu'on apprit aux soupirs quand ils dévoient sortir, Lt que mesmes les pleui^ fussent duits à mentir; La bouche estoit du cœur asseuré témoignage, On ne s'amusoit point à farder son langage, Ses yeux, sa contenance ; ains, sans dissimuler, Qui plus avoit d'amour, mieux en sçavoit parler. La beauté, la douceur, le mérite et l'adresse, Estoient les seuls efforts pour vaincre une maistresse. Simple et sans artifice, et qui ne sçavoit pas User selon les tans de rigueurs ou d'appas, Façonner un sou-ris, composer ses œillades. Pour rendre en se jouant les Jeunes cœurs malades. Mais, qui plus est aussi, l'or n'a voit aucun pris; Carquans', perles, rubis, n'eussent raeu lesespris De la moindre bergère, ains l'amitié prisée Sur toute autre richesse estoit authorisée. Mais comme peu à peu le vice s'avança. Et que cette saison en une autie passa. Et que l'or jaunissant se mit en évidence. Et que la fermeté fit place à l'inconstance, Qu'on se sceut déguiser, et qu'on sceut finement Au poids de la richesse estimer un amant; Qu'on peut de cent façons couvrir sa fantaisie, Et du beau nom d'honneur masquer l'hypocrisie. Amour tout estonné de voir si-tost changé Un peuple, qui n'aguere estoit si bien rangé, Det^tant leur malice, ainsi se prit à dire :

« 11 faut, il faut, dit-il, qu'ailleurs je me retire; Ce peuple est misérable et ne connoist combien II a par ma faveur receu d'aise et de bien. »

L'effet fust aussi pront que la voix prononcée; Car d'une aile à plein vol par le vague élancée. Il se perd dans la nuë, où, soustenu de l'air. Pour dire ces propos il cessa de voler :

« Tu t'en repentiras, race ingrate et chetive. Et, regrettant trop tard le bien dont tu te prive, Reconnoistras en bref combien sont differans Les vrais contentemens des plaisirs apparans.

* Colliers.

Page 1