‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 121 sur 259 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

ELEGIE IIX

Vous qui, pipez d'Amour, d'erreur et de jeoneaie, Adorez vainement une folle maistresse.

Vous qui raesme sur vous n'avez plus de pouvoir, Vous qui sous bonne foy vous laissez décevoir, Vous qui prenez le blanc pour une couleur noire. Vous qui de vos malheurs bastissez une gloire Et qui, tout possédez de charme et de poison, Estes sans yeux, sans cœur, sans ame et sans raison ; Oyez le juste dueil d'une personne attainte, Oyez l'aspre courroux et Tardante complainte Du désolé Philandre, à bon droit irrité Pour avoir descouvert une infidélité ; Et pour avoir perdu sa jeimesse abusée. Servant fldellement une Alcine rusée, Une fine Lamie, une peste, un venin. Et tout le deshonneur du sexe féminin.

Un des jours de l'esté que la flamme étherée Brûloit de toutes parts d'ardeur demesidrée. Cet amant furieux, qui sentoit au dedans De son juste despit les aiguillons ardans Et les élancemens d'une forcenerie, Tombe du haut de soy, tout vaincu de furie, Sans parler, sans mouvoir, palle et tout espordu, Ayant avec l'esprit tout sentiment perdu. Il ne pouvoit pleurer, encor qu'il eust envie De voir couler en pleurs ses amours et sa vie; Mais, comblé de douleur, sans cesse il halletoit, Et son cœur mutiné pour sortir combatoit.

Il demeura long-tans ainsi vaincu de rage. Ayant les mouvemens, le geste et le visage D'un qui tire à la mort, lors qu'il va frémissant, Avec un gros hocquet les membres roidissant; Puis il revient un peu, rentrouvrant la paupière. Et monstre qu'à regret il voit nostre lumière, Tant il est las de vivre, et tant il a désir Que le ciseau fatal tranche son desplalsir. Mais, voyant que la mort n'abregeoit sa misère, Il saute sur les pieds transporté de colère, Pour saisir une espée et s'en percer le flanc, Ou pour plonger sa dague aux sources de son sang. Tenant le fer tout nu dans sa dextre meurtrière, Il fait sortir ces mots pour complainte dernière :

Las! dès le premier jour que vostre œil me ravit, Et que mon jeune cœur sous vos loix s'asservit. Je fis ce que je pu pour avoir délivrance. Et pour me rebeller de vostre obéissance; Je ne le faisoy pas de crainte d'endurer. Mais la peur seulement de n'oser aspirer A si digne service agitoit ma pensée, Qui ne vouloit pourtant estre ailleurs adressée ; Car mon cœur, que le ciel vous a prédestiné. Aime mieux consentir au décret ordonné, Et mourir par vos mains d'une playe honorable, Qu'esprouver l'appareil d'autre amour favorable, Yen qu'au seul soifVenir de ces hauts pensemens, n se joue en ses fers et se rit des tourmens.

Soyez-moy donc, Madame, ou fiere ou gracieuse, Soyez ou ne soyez de mon mal soucieuse, Faites-moy recevoir la vie ou le trespas. Bref, croyez ma constance ou ne la croyez pas, "Vous ne ferez jamais, favorable ou contraire. Que d'un si haut dessein j'essaye à me distraire. D'autres nouveaux désirs je ne veux plus avoir. Et quand je le voudroy je n'auroy le pouvoir. Au feu des passions ma foy se rend plus forte, Puis contre vos dédains ce point me reconforte. Si par vostre rigueur je meurs avant le tans, Veu ma témérité, j'auray ce que j'atlans. Car aux hautes amours ceste règle est commune Qu'en tempeste et en calme on court tousjours fortune.

ELEGIE XVII

Comme le pèlerin, qui sent en son courage Cn désir violant d'accomplir son voyage. Se réveille en sursaut et, comme il est poussé, Continué à grands pas le chemin commencé, Mesme, afin que la nuict son désir ne retarde, Parmy l'obscurité levé l'œil et regarde. Choisissant pour sa guide un *astre au firmament. Sous la faveur duquel il marche asseurément; Pense bien remarquer la trace plus certaine. Maintenant passe un bois, maintenant ime plaine. Un mont, une vallée, uiî coustau séparé. Et va tant qu'à la fin il se trouve égaré ; Tout chemin luy est clos, ne sçait qu'il doive fisùre ; L'astre qu'il a choisi n'a la flamme assez claire,

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Et les autres flambeaux, par le ciel reluisaiis, Pour le bien radresser ne sont pas suffisans. En fin la miict s'envole, et Taube colorée Haste le beau soleil à la tresse dorée, Qui de ses clairs rayons l'univers resjouit. Et toute autre lumière auprès s'esvanouit. Lors il reprend courage et, joyeux, il salué Geste clarté nouvelle à son secours venue, Se remet au chemin qu'il a voit délaissé, Et connoist de combien il s'est desadvancê.

J'en ay fait tout ainsi, j'ay suivy mesme adresse, Vray pèlerin d'Amour, dés ma tendre jeunesse ; Car mon âge si tost du printans n'approcha. Que ce dieu contre moy mille traits décocha, Se fit roy de mon ame, eschauffa mon courage. Et me mit au chemin de l'amoureux voyage. Lors, pour servir de guide à mon ardant désir, La jeunesse me fit une beauté choisir.

Qui s'ofTrit favorable à mes yeux la première. Et que je reconneu pour ma seule lumière. Son ardeur doucement mon esprit embrasoit. Je ne voyoy plus rien qu'ainsi qu'il luy plaisoit; C'estoit mon seul objet, mon désir et ma flame, Et sa seule influence avoit force en mon ame.

J'ay longuement erré parmy l'obscurité De mes sens aveuglez, suivant telle clarté; J'ay passé maint taillis et maint désert champestre, Esloigné du chemin sans me pouvoir connoistre; En vain mille beautez s'offroient devant mes yeux. Comme astres qui la nuict vont allumant les deux ; Je n'en pouvoy tirer de plus seure conduite. Et tousjours leur clarté me sembloit trop petite. Mais, si tost que le jour de vos yeux m'esclaira, Mon cœur d'aise ravy ce soleil adora.

Et connu tout soudain que la flame allumée Dedans moy paravant n'estoit rien que fumée; De ma première erreur je fu tout asscuré, Et vey quejusqu'icy je m'estois égaré.

Car celuy qui ne suit vostre beauté si rare, Seul soleil de nos ans, peut dire qu'il s'égare; Son désir mal conduit erre sans jugement. Et ne connoist d'Amour l'agréable tourment.

Il me souvient tousjours qu'en mon ardeur première, Lors que mon ame estoit autre part prisonnière, Je pensoy fermement qu'on ne sçeut mieux aimer. Et n'eusse jamais creu qu'Amour put enflamer ■

Plus chaudement un cœur de sa vive eslincelle, Ny qu'un parfait amant put estre plus fidelle. Mais vos yeux m'ont appris que f estpis abusé, N'ayant de tant de feux l'estomach * embrasé, Et mis en mon esprit de pensers si grand nombre, Que ma première amour au prix n'estoit qu'un ombre Bref, je suis si pressé, qu'ores je connoy bien llelas ! qu'au prix de vous je n'aimay jamais rien. Vrayment c'est bien raison que l'amour qui me tuê, Passe toute autre amour qu'auparavant j'ay eue. Et qu'en vous adorant je croisse en loyauté. D'autant que vos beautez passent toute beauté, Beautez pleines de lis et de roses nouvelles. D'agréables langueurs, de flammes immortelles, D'amours, de doux attraits, de thresors précieux. Et des perfections que receloient les deux. Car tout ce que le ciel avoit mis en reserve De plus belle richesse, en vos yeux se conserve. Vos yeux si beaux aux miens, qui me donnent le jour. Et qui font qu'Amour mesme est embrasé d'amour. Quant à moy, si je voy quelque autre damoiselle. Qui guide en cheminant les grâces avec elle. Qui ait les cheveux beaux, les yeux cruels et doux. Je dy qu'en quelque chose elle approche de vous, Mais non pas que pourtant elle soit si parfaite; Car pour chef-d'œuvre seul nature vous a faite, Tou£ijours on vous peut voir admirable exceller. Et à vous rien que vous ne se doit égaler; Ainsi que la douleur qu'en mon ame j'assemble, Qui surpassant toute autre à soy seule ressemble. J'ay tousjours jusqu'icy blasmé l'extrémité, Mais je pers cet advis perdant ma liberté, Car vous voyant, madame, en beautez tant extrême, Je consens que mon cœur extrêmement vous aimé; Je veux qu'en vous servant il souffre extrêmement^ Et le desavoûroy, s'il faisoit autrement. Peut-estre quelque jour vous en serez touchée, Et, afin que ma mort ne vous soit reprochée. Finirez mes langueurs, aurez de moy pitié, Et recompenserez ma fidelle amitié.

0 dieux, si d'un tel heur je contente ma vie, Kc m'accordez plus rien de chose que je prie! On ne me verra plus d'autres biens désireux, Et m'cstimeray lors contant et bien heureux.

* La poitrine.

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