DERNIERES AMOURS DE PH. DESPORTES
Qu'il souffre incessamment, qu*il brûle et soit de glace, Qu'il semé aux cours des eaux sa peine et son esmoy, Qu*un bel œil soit son dieu, son monarque et sa loy, Et qu*en le bien servant des rigueurs il pourchasse ;
Qu'il ait l'ame hautaine, et qu'une belle audace L*ainranchisse du peuple et lé relire à soy, Que par ses longs travaux, son mérite et sa foy, U s'eleve un renom que le tans ne deffàce;
Que son heur des jaloux soit toujours empesché, Que le flux de ses pleurs ne puisse estre estaiodié, Qu*il trouve A ses desseins la fortune opposée.
Et que du seul tombeau soit son mal limité! Ainsi chantoit Clothon, sa quenouille au oosté. Commençant de mes jours la maudite îveif^
J'ay dit à mon désir : Pense A te bien guider. Rien trop bas. ou trop haut, ne te flice distraire. 11 ne m'écouta point, mais, jeune et volontaire. Par un nouveau sentier se voulut haxarder.
Je vey le ciel sur luy mille orages darder. Je \e vey traverser de flamme ardante et claire.
CLEONICE. 181
Se plaindre en trébuchant de son vol temeraii'e, Que mon sage conseil n'avoit sçeu retarder.
Apres ton précipice, 6 désir misérable ! Je t'ay foit dedans l'onde une tombe honorable De ces pleurs que mes yeux font couler jour et nuit.
Et l'espérance aussi, ta seur foible et dolante, Apres maints longs destours, se voit changée en plante. Qui reverdit assez, mais n'a jamais de fruit.
Parmy ses blonds cheveux enrôlent les amourettes, S'entrelaçans l'un l'autre, et ses yeux, mes vainquemi, Faisoient par leurs rayons un juillet dans les cœurs. Et sur terre un avril tapissé de fleurettes.
Sur les lis de son sein voletoient les avettes. Contre les regardans décochans leurs rigueurs. Dieux ! que d'heureux tourmens ! que d'aimables langueurs ! Que d'hameçons cachez 1 que de flammes secrettes !
Si tost que m'apparut ce chef-d'œuvre des cieuz, En crainte et tout devôt je refermay les yeux, K'osant les bazarder à si hautes merveilles.
Mais je n*avançay rien, car ses divins propos Me voleront d'un coup l'esprit et le repos. Et l'amour en mon cœur entra par mes oreilles.
D'une douleur poignante ayant l'ame blessée, Je ne puis en mon lict d'allégeance esprouver ; Je me tourne et retourne, et ne sçauroy trouver De place qui ne soit de chardons hérissée.
Ne verray-je jamais que la nuict soit passée? Je suis au mois de juin, et pense estre en hyver. __ Leve-toy, belle Aurore, et fais aussi lever, iNon le soleil du ciel, mais cil de ma pensée.
Ah! que dy-je, une nuict? tout un siècle est passé, Depuis que son bel œil sans clarté m'a laissé; Non qu'on ne parle plus de saisons ny d'années.
Je laisse au philosophe et aux gens de loisir, A mesurer le tans par mois et par journées. Je conte, quand à moy, le tans par le désir.
Vous n'aimez rien que vous, de vous-metme maistresse, Toute perfection en vous seule admirant,
182 GLEONICE.
En vous vostre désir commence et va mourant, Et l'amour seulement par vous mesme vous blesse.
Franche et libre de soing, vostre belle jeunesse, D'un œil cruel et beau mainte flamme tirant, Brûle cent mille esprits qui, vostre aide implorant, N'esprouvent que fierté, mespris, haine et rudesse.
De n'aimer que vous mesme est en vostre pouvoir; Mais il n'est pas en vous de m'empescher d'avoir Vostre image en l'esprit, l'aimer d'amour extrême.
Or l'Amour me rend vostre, et si vous ne m'aimez. Puisque je suis à vous, à tort vous présumez, Orgueilleuse beauté, de vous aimer vous mesme.
Qui voit vos yeux divins, si pronts à décocher, Et ne perd aussi tost le cœur, l'ame efl'audace, N'est pas homme vivant, c'est un morceau de glace. Une souche insensible, ou quelque vieux rocher.
Qui ne voit point vos yeux doit les siens arracher, Et maudire le ciel qui ce mal luy pourchasse; Je ne voudroy point d'yeux, privé de tant de grâce, Car tous autres objets ne font que me faschar.
On doute de ces deux la meilleure avanture, De cil qui pour les voir à la mort s'avanture. Ou qui, ne les voyant, évite son trespas.
Perdre la vie est tout, c'c^t le dernier naufrage. Telle perte pourtant ne m'en prlveroit pas. Car, qui ne les voit point, perd beaucoup davantage *.
Plus f ay de connoissance, et plus je détermine De n'aimer rien que vous, seule digne de moy. Digne de m'enlacer d'une étemelle foy, . Et que tous mes désirs ayent de vous origine.
Belle race du ciel, ame claire et divine. Seule toute mon tout, ma créance et ma loy. Je respire par vous, sans vous rien je ne voy. Et, si j'ay bien ou mal, vostre œil me le destine.
Traduction d'un sonnet itatien qui dèbulfl par ces vers :
Chi vede gli occlii vostri,' e di vaghezia Non resta vinto al primo encontre, e privo De Talma, puo ben dir che non è vivo. Ne si che cosa sia graxia e beUesxa.
CLEONIGE. 183
Que j'estoy malheureux ne vous connoissant pas! Comme un qui va de nuict, je chopoy tous les pas^ Et prenoy pour ma guide une foible estincelle.
Depuis, le ciel bénin, pour me recompenser, Me fit voir un soleil, dont la flamme est si belle, Qu'on n'en peut approcher seulement du penser.
Cet œil du firmament tousjours resplendissant, Qui rend .comme il luy plaist les saisons différantes, Père des animaux, des métaux et des plantes, Sans qui rien icy bas ne peut estre naissant,
Son voyage infini tous les ans finissant, N'outrepasse jamais les ceintures ardantes Du cancre et de la chiévre, et, comme les errantes. Des vapeurs de la mer va son feu nourrissant.
Mon soleil, qui sur l'autre a beaucoup d'avantage, De mes yeux à mon cœur fait ainsi son voyage, Et sans outrepasser de mes pleurs se repaist.
Mais, ô belle planette! 6 ma flamme dernière I Helas ! vous le voyez, je suis, et m'en déplaist, Trop petit océan, pour si grande lumière.
Si par vostre beauté, digne d'ime immortelle, Je sens geler mon ame et mon cœur enflamer, J'en accuse le ciel plustost que vous blasmer : La faute en est à luy, qui vous forma si belle.
Et si, volant trop haut, où mon désir m'appelle, L'audace ou le malheur me contraint d'abysmer, La faute en est d'Amour qui me fait vous aimer Et croire que la mort pour vous n'est point cruelle.
Mais, si vous me voyez devant vous tressaillir, Rêver, pallir, rougir, les propos me faillir, Et me dissimuler d'une feinte peu caute,
Me plaire en mes pensers, me séparer de tous. Et que vous ne croyez mon mal venir de vous. Je pense avoir raison d'accuser vostre faute.
Trois fois les Xanthiens au feu de leur patrie Se sont ensevelis avec la liberté; Et le vaillant Caton d'un esprit indonté,
JHi CLBONICE.
Afin de mourir libre, est cruel A sa vie.
L'espouse de Syphax, du malheur poursuivie, Fuit en s*empoisonnant le triomphe appresté, Et, d'un cœur aussi beau comme estoit sa beauté, Mourut l'Égyptienne, après estre asservie.
Que pensé-je donc faire, 6 chetif que je suis ! ~ Giargé de mille fers, mais plus chargé d'enouis. Qui sens mon ame libre esclave estre rendue?
il faut, il f^ut mourir, je suis trop attendant; Si ce n*est en Caton ma liberté gardant, Soit comme Cleopatre après l'avoir perdue.
Si trop en vous servant, 6 ma mort bien-aimée ! L'ardant feu de mon cœur éclaire et se fait voir ; Si l'on dit qu'à son gré vostre œil me tait mouvoir. Et que de vous sans plus ma vie est animée ;
Une si pure ardeur, qui n'a point de fumée, Devant tous peut reluire et monstrer son pouvoir. Tant de vers, qui si loin mes douleurs font sçavoir. Sont des arcs que je dresse à vostre renommée.
Jadis entre les Grecs, quand l'honneur y vivoit. Le vainqueur des vaincus maint trophée élevoit. Fait d'étoffe légère et de peu de durée.
Mais moy que ma deffaite a rendu glorieux, Bien que je sois vaincu, j'élève en divers lieux Maint trophée immortel pour vous rendre honorée.
0 journée inconstante, heureuse et malheureuse, Extrême en tous les deux 1 Inconstant comme toy, Je ne sçay si maudire ou louer je te doy. Tant tu m'es à la fois et douce et rigoureuse !
Fut-il onc aux enfers ame si douloureuse? Les cieux ont-ils un dieu si fortuné que moy? Mille extrêmes faveurs ont bien-heure ma foy. Mille extrêmes rigueurs la rendent langoureuse.
Ne puissé-je jamais de toy me souvenir! Mais puissé-je tousjours ce penser retenir. Qui durant mon exil si doucement me touche.
Que d'estranges chaos en moy se remesloienl I Son propos me chassoit, ses yeux me i*'appelloieut : Dieu que j'ayme ses yeux et que je hay sa bouche !
CLEONICE. 185
Les célestes beautés d'une heureuse jeunesse, Un orgueil plein d'attraits, une honneste rigueur, En silence un parler qui découvre le cœur, Un modeste dédain, le port d'une déesse ;
Dessous des cheveux blonds une meure sagesse, Un œil comblant l'esprit d'amoureuse langueur. Qui de tout ce qu'il voit est monarque et vainqueur. Qui gele et fait brûler, qui guarist et qui blesse;
Un esprit tout divin, le ciel mesme estonnant. Un propos qui les cœurs à son gré va tournant, Neige, ébene, coral, lis et roses vermeilles.
Et mille autres thresors de nature et des deux, De l'œil et de l'esprit la gloire et les merveilles, Sont de ma liberté les tyrans gracieux.