Œuvres de Roger de Collerye
e poëte^ dont nous éditons aujourdhui les œuvres, a été jusqu'ici à peu près ignoré. Au xvi« siècle, Pierre Grosnet fit un quatrain en son honneur dans son Traité de Vexcellence des h<ms facteurs (Motz Dorez du grand -et saige Cathon, Paris ^ i533y petit In-^o). Au xviu« siède, Tabbé Le Beuf essaya de sauver son nom de l'oubli (Mercure de France, décembre 1737, juin 1738). Les recherches que je faisois sur les poètes du xy« et du xvi* siècle^ mirent sous mes yeux un des deux exemplaires qui restent de ses œuvres; ses poésies me parurent indiquer un caractère original^ et sa vie me servit à indiquer la singulière position que tenoient , au commencement du xYi« siècle, en présence des premières inspirations de la Renaissance , les derniers défenseurs du génie littéraire du moyen âge (Revue des Deux Mondes, i5 sept. i85a). M. Edouard Fournier, que la vive gaieté de ce poète avoit depuis longtemps frappé ^ lui consacra de nombreuses pages dans sa curieuse
viij LA VIE ET LES OEUVRES
Histoire des Hôtelleries (Paris, Cherbuliez^ iS54). Ce sont là, je crois, tous les efforts qui furent jamais faits pour attirer l'attention sur Roger de^GoUerye. Il a pourtant laissé dans l'histoire une trace qui ne s'effacera pas; il présente la plus singulière personnalité parmi les poètes du commencement du xYi* siècle, et sa vie comme son talent fournissent les plus utiles documents à la philosophie de l'histoire littéraire de ce temps. Il a créé un type national, un type cher à Tesprit françois , celui qui représente le mieux cet esprit dans son état de calme et joyeux loisir. Il a créé le type de Roger Bontemps, ou plutôt il s*est incamé dans ce type : il s'est introduit, pour ainsi dire , dans ce personnage traditionnel de Bon Temps , le symhole de la joie chez les vignerons de la Bourgogne, le mari de la Mère-Folle, et le grand-père de tous les allègres Loppinants de Y Infanterie Dijonnoise. Tous les suppôts de l'Abbé des fous d'Auxerre, tous les Bazocbiens. Clercs du Chastelet, Enfants Sans Souci , Sots attendants, toute cette grande famille de philosophes sans chaussures et de gais meurt-de-faim, tous ces mignons festus et goguelus, acolytes de la Mère-Folle, tous étoient ses camarades, et tous ces fous, archifous, lunatiques, hétéroclytes, esventés, poètes de nature, et autres légitimes enfants du vénérable père Bon Temps, tous reconnurent leur idole dans la jovialité, la pauvreté sans tristesse de Roger de CoUerye. Ils ajoutèrent à leur fiction traditionnelle son nom de baptême, Roger, et il est ainsi devenu Roger Bontemps, le Roger Bontemps des chansons.
DE Roger de Collsrte. yiiij
Ainsi encore il se montre à nos yenz comme nn des ancêtres de ces poètes qn'on a appelés de nos jours les Bohèmes de la littérature. Il est bien le Bohème du xyi« siècle^ laocé par la mauvaise fortune au milieu d'une époque de transition, osdllant entre le passé et Tayenir, malheureux par là, mais par là aussi instructif et intéressant. Il se sent attiré en arrière par les traditions littéraires et morales du moyen âge; tout son talent^ tout son caractère , la simplicité de son cœur et son naturel naïf le poussent vers les inspirations des Trouvères; mais leur littérature n'est plus admirée ni récompensée : Roger de Collerye n'y trouve que la pauvreté et l'obscurité. Il regarde alors^ lui aussi^ là où vont les regards de tous ^ vers cette poésie nouvelle, pleine d'harmonie^ de faux et étincelantédat, de creuses et brillantes formules; il y découvre une poétique, des amours et des femmes que ne lui avoient pas montrés ses mattres du moyen âge. Il laisse entrevoirie résultat de ces influences; il subit quelque peu les lois de ces nouvelles formules, et chante çà et là les tristesses langoureuses de l'amour moderne. Mais son instinct se révolte; l'âge et la pauvreté le ramènent à la poésie leste de ses ancêtres, et il revient avec la vieillesse à cette autre tradition du moyen âge, la pensée de Dieu.
C'est là , pour qui Ta étudié à fond , le côté original de sa vie et de son talent; il nous enseigne le cêté moral et littéraire de cette position que la Renaissance faisoit, dans le commencement du xvi« siècle, aux derniers disciples des Trouvères.
La yi£ ET LES GBUVRES
Pierre Roffet annonce que maistre Roger de Collerye, «homme très sçavant,» dont il édite les œuvres, est natif de Paris. Comme cette publication eut lieu en i536, du vivant de Fauteur, on ne voit guère de motifs de révoquer en doute cette assertion. Goujet dit pourtant qu'il est Ânglois, et il se fonde sur ces vers : « Je suis Bon Temps qui, d'Angleterre
Sois id venu de grant erre En ce pays de rAazerrois.
Mais il ne s'agit ici que d'une allégorie , quoiqu'il paroisse improbable qu'une importation angloise en pays étranger, en France surtout^ ait jamais pu se présenter avec les qualités de Bon Temps. Je sais bien, d'autre part, que maistre Roger de GoUerye ne se fût pas fait faute de se dire « natif de Paris » pour attirer l'attention des boiurgeois de la Cité, et rien ne me force à croire que Pierre Rofiet se fût £sât scrupule de Taider en cette hâblerie. £n tous cas, Roger passa certainement la plus grande partie de sa vie à Auxerre, où il fut successivement secrétaire de monseigneur Jean Baillet, évêque à la fin du xv« siècle *, et de monseigneur François !«»• de Dinteville, qui mourut en i53i. Son successeur, François II de Dinteville, qui occupe un ran^ distingué
I. On trouve le nom de Roger de Collerye au bas d'un acte de révêché d'Anxerre, en Tannée 1494.
/SA'ir. ■!■*-&. ^ ^,|^^ifc,ai^..^,^M^^^,^^B^^a^
DB ROGBB DE COLLEBYB. XJ
parmi les diplomates du temps de Ftançois I«v« tTonra sans doute Ckilierye trop vienz d'âge et de httératixre^ et le râxroya. Cette place de secrétaire étoit^ ponr le poôte^ ane place littéraire plntM qu< ecclésiastique ; pourtant^ à une époque de sa -vie qu'on ne peut préciser, il entradans les ordres. Sa vie passée s'aecordoit mal auBC lasaioteté de son caractère. U ne réussit jamais à obtenir une place importante.
Il avoit passé ses premières années à dépenser toutes les joies de son existence. Roger de GoDerye s'en alloit, non plus comme les vieux jongleurs, par ]£S chan^)»., les fêtes et les châteaux., mais il maroboit gaiement dans sa jeunesse, vêtu de léger, avec le rire à toutes dents. Parfois çà et là on entrevoit le mf)t de l'avenir, le signe du bohème et le point noir qui s'agrandira plus tard : la fuite momentanée des angelots d'or. On aperçoit à l'horizon Faultêd'Argent et Plats-Bowce, les deux terribles enne* mis de Roger Bon Temps, les deux personnifications redoutées de la misère qui Tattend : ils viennent inspecter le -haut-de-chausses du bohème -et sa bougette ; mais le moment où ils doivent le torturer est loin encore. Roger Ron Temps est dans sa fleur, c'est le roi des bons comps^ons , le prince de toute joyeuseté. Tout ce qui rit, tout ce qui boit, tout ce qui chante va vers lui; tout esprit jovial , toute maison en fête sont ouverts à ce poëte sans soucis. U s'en va, par exemple, à Gurgy, paroisse voisine du château de Régennes; ce sont ses plus heureux jours. U trouve là son grand ami -et joyeux CDmpère , monseigneur de Gur^, celui qu'on appeloit
xij La Vie et les QEuvaes
BacjOhns dans les bonnes compagnies , au milieu des repues franches. Il s'abandonne alors à sa paresse bien-aimée; et, au milieu des pots et des gracieuses aventures^ il est trop bon camarade pour ne pas prendre sa part des faciles défauts de son ami. Partout le bohème est bien reçu; il a même crédit , et au delà y chez maistre Huguet Tuillant, Thoste de la Monnoie, qui^ «hommes d'église^ jeunes, vieils et chenus , bien les reçoit comme homme de raison. » C'est là qu'il rencontre tous les jeunes clercs, basochiens futurs, qu'il retrouvera plus tard à Paris et pour qui il composera des Cris. C'est là qu'il règne et qu'on Tencense, là qu'il hante les suppôts de l'Abbé des fous d'Auxerre , dont il est le poëte titré. Les commérages de la petite ville, la gazette orale , se prélassent à l'hôtel de la Monnoie , et Roger ramasse tout cela pour en faire des vers. Gare aux boulangers dont le pain ne sent que l'eau^ gare aux usuriers plus « effrénés que pourceaux eu la mangeoire ! » C'est là encore que viennent grimacer, comme Arlequin sur son théâtre, tous les événements drolatiques et malheureux de la journée, larcins joyeux, mariages bizarres, séductions grotesques. Lorsqu'ils auront germé quelque temps dans la tête de Roger, on les retrouvera en chansons et en mascarades, le i8 juillet, le jour où le son des cloches capitulaires aura annoncé que monseigneur l'Abbé des fous d'Auxerre a été éla sous l'orme, en face de la cathédrale, ou le jour des Saints-Innocents, quand, après l'office du soir, on aura crié du haut de la chaire : La Feste aux Fous ! — Maistre Roger signoit ces joyeuses et implacables
-fca^M mil iM i< fi
I^E ROGBB DB COLLBBTB. XÎÎj
saiiieRàaâgDe^àAWbrid»go9ier, et ixmtMbL^^ — GTest là œ qui reste an poète du xyi* siède de la liberté et de la liœooe dn moyen âge.
Roger n'étoit pas toiqoars d'ailleois dans la société de ces « happdopins ». Quand il étoit iatigné de proiiTer son «allégresse de mâchoires,» il s'esqoi* ▼oit pour aller fiiire la montre de ses rers à quelques «gens d'honneur.» U avoitune société choisie de littérateurs de proYince; l'amour des rimes étdt alors entré dans la bourgeoisie , et la poésie, qn'on confondolt à cette époque ayec la science de rhétorique, pouToit facilement devenir une vertu bourgeoise. Les deux hommes importants de cette académie de hasard étoient sire Estienne Fichet , autrefois greffier de la gmyerie de Dijon, homme expert en rhétorique, et maistre Michel Armant, bourgeois de Dijon, notaire royal. Aux heures graves, il fréquentoit toute la société ecclésiastique qui s'agitoit au-dessous du siège épiscopal, monseigneur de Saint-Eurate, maistre Nicole Beranlt, maistre Jehan de Guyrolay et maistre Michel Garon, dont il convoitoit la cure. Enfin, dans les grands jours, quand le bohème avoit écrit quelque épttre, ballade ou rondeau sérieux et quêteur en même temps , il arboroit l'air solennel , la robe de cérémonie, et, cachant le bohème sous le poëte , il s'en alloit faire humble visite à noble dame Anthoinette Du Ghesnay, femme de mcssire Jacques de Giverlay, seigneur des Ghampolles. Peut-être aussi profitolt-il de sa figure calme et reposée pour aller se recommander à son illustre protecteur, le révérend
xiiij La Vis et lks CEutbes
père* en Dieir M. Charles du Rfifiige, abbé de Moustier-la-Celle, près de Troyes*.
Jusque-là, tout étoit facile dans sa Tie ; c'étoit' bien Tatmosphèce où devoit toujours s'agiter la nature de Roger Bon Temps. Les amourettes qu'il avait rencontrées sur son chomin^ au sortir de l'hôtel de la>Momioie ou dans la compagnie de son compère Baochus V ne pesoient guère sur ses réflexions. Cependant, ramour alloit venir ahattre cette joie folle et ces pensées légères voltigeant autour des pots. Il alloit^ a?ec sa douce pointure, lui ouvrir pour l'avenir la source des larmes et lui fixer au cœur la plaie d'où couleront ces quelques tristesses que nous rencontrerons au milieu de la gaieté du bohème.
Roger de Collerye rencontrai» amour, un noble et digne, amour, je pense. Quand il parle à celle qu'il aime, c'est toujours « sa treschère et plu&que bien aimée, pleine de grâce et bonne renonunée. » Il indique dans un acrostiche le nom « de cette fleur d'amour redolente,» Gilleberte de Beaurepaire, et c'est en son nom que se livre le combat littéraii» qui agite l'esprit du poôte. La nouvelle manière de chanter la passion y attaque la vieille poésie amoureuse. C'est la lutte entre l'amour simple, facile, naturel^ point dramatique ni déclamateur, £t l'amour langoureux^ ce qu'on pourroit appeler
s. Voyez, page 157, une Complainte sur la mort de ce l>rotecteiir. Cette pftoe figure aree pluslenn Rondeaux de CollQiTe dans les Motz Bor»z de Pierre Grosnet. Ce dernier paroSt Touloir lea citer uniquement comme dea exemples, et nous n'avons rien yn là qui nous permit d'en contester la propriété k l'auteur que nous éditons.
DE ROGBR DE COLLBRTE. XV
V amour-musique et rhétorique. Ce dernier amour étoit alors mis en vers par les fnndariseurs, qui commencoient, comme dit Charles Fontaine» «à. contre-miner l'italien en françois , » et il se trouvoifc parfaitement représenté par les douze cents ron-, deaux armés de flècbes^ quelques-uns d'arquebuses, que Maurice Scève adresse à Délie, a objet de la plus haute vertu. » Le pauvre Collerye sentit d*instinct qu'il falloit parler à sa bien- aimée le langage à la mode; il rougit de son style « gras et rustique » et gauchit légèrement vers Técole mo* deme. Il n'alla pas cependant jusqu'à l'exagération grotesque, il fit souvent un mélange assez gracieux des deux poétiques amoureuses^, et le plus grand crime que j'aie à lui reprocher, c'est d'avoir voulu « se plonger dans le lac des pleurs. » Il a pris la plume , dit-il, « pour rédiger les gracieusetés plus, doulces que satin » qui sont en sa maltresse; mais il revient parfois à la vieille manière , et nous verrons de quelle leste et gentille façon il peint sa Gilleberte.
Pourtant trop souvent son amour se déroule en. ballades, épttres et rondeaux^ qui trahissent ses. efforts contre son genre naturel^ et nous expliquent avec quelle autorité la fadeur va s'imposer aux littérateurs à venir.
Son cœur s'élevoit avec ces nobles et gentilles amours; il lui falloit quelque nouvelle gloire à mettre aux genoux de Gilleberte. Marot étoit alorsr la splendeur poétique du royaume de France; il étoit le favori de cet amour qui « couvre sous ses aisles le cueur des damoyselles^ » il avoit une mat-
xvj La Vib et les CEuvebs
tresse « de la ligne des dieux. » G'étoît le grand écrivain de la cour, et il étoit de la race des vieux poètes françois : Gollerye alloit vers lui d'iastinct. Cétoit aussi une gloire que d*ètre connu et enregistré par un tel écrivain, l'astre cpii attiroit les yeux de toutes les illustrations provinciales. Notre poète envoya donc une épitre à Marot pour le congratuler sur une ballade « trop plus que rose en doulceur rédolente. » Il n'étoit pas un homme obscur^ et Marot lui répondit en lui envoyant son Épistre au roy pour <woir été volé. Ce fut une grande joie dans le cercle littéraire d'Auxerre ; messire Fichet se dit de plus en plus le disciple et escolier d'un homme si honoré, et Gilleberte fit un gracieux accueil à cette gloire nouvelle. Un commerce littéraire s'établit entre Marot et Roger. Gollerye félicitoit Marot sur ses œuvres «à peu près déificques, » et surtout sur ce que «le roy ne manque à bien remplir ta bource. » Cette dernière pensée resta longtemps daas Tesprit du poète d'Auxerre, et ce fut son malheur. Pourquoi lui aussi n'iroit-il pas auprès de ce prince si généreux, d^s «la cité de grand renom ? » Peut-être un jour la gloire lui souriroit comme au poète de Gahors, et Gilleberte auroit de bien plus douces caresses pour le valet de chambre du roi que pour le secrétaire de révèque d'Auxerre !
Roger de Gollerye partit pour Paris. Il y trouva la foule joviale des Basochiens, Clercs du Ghàtelet, Enfants sans souci, tous ces joyeux pauvres qui tralnoient la misère par les cheveux dans les farces, les jeux et sotties. Roger les reconnut bien : ils lui
DB R0«BA DE COLLEUTB. XVij
a^ai^t offert jadis tontes leurs fioties^ leurs gros rires» lenr seule fortane, ^or le payer de ses contes et de ses joyeiiz mots ; mais ce n'étoit pins la gaieté qa'il lui faUoit : il aroii été norda par Tambitioii^ il ▼ooloit la gloire^ la fortone, et c'était à la cour du grand r<H François qu'il pouvoit les chercher. Malheureusement pour Roger, la cour regorgeoit de poètes. Il y avoit là d'abord tous les débris de l'école savante^ c[ui avoi^ftt brillé sous Louis Xli et suivivoienA k leurs Ters équâvequés, à leurs rimes hatelées, à leurs fleuretoos^ âi leurs dunts royaux, ^< Jehan Bonchet, Qiarpentier, Crestia; puis leurs antiques ennemis, Maroi^ Pierre Gring(»e; eo&R et surtout Técolequi oonstroisoit, arant la Pléiade^ cette langue eorreote, froide, «nnuyeine que R(H2sard alloit réveiller^ — les Pelletier, le» Denizot, les Claude Chapuys. -^ Tout cela, aidé de quelques individualités peu faciles à classer^ comme Bonaventure Des Periers et MeUin de SainWGelais, tout cela occupoit la oour. Il n'y avoit ni place ai oreilles pour ce sauvage provincial, marqué au sceau de PlaU-Bawrce , et s'en venant naïvement jeter de petites épistres, de modestes rondesux dans le guichet du Louvre , qui en étoit enoombcé. Marot n'étoit pas à la cour ce poète déiflcque qu*il paroissoit à Au&erre;>il n'avoitpas pouvoir de protéger les autres^ et il avoit fort à faire lui^mémé contre la jalousie de monseigneur le roi de Navarre. Les rêves apportés de la Bourgogne s'envolèrent doac> et aussi les écus qui les accompagnoient comme I répondants» Roger étoit entré dans la grande ville , t plus iftor que le mi Soionon j il trahMi^t après ses
xviij La Vie bt lbs CEdvrbs
chausses poudreuses TAmbition^ la Gloire et la Fortune^ parées de riches promesses, comme des épousées; mais, hélas! à chaque jour s*en alloit une pièce de leurs atours^ et il fallut les congédier. 11 ne loi restoit guère alors de Gilleherte que Toubll ; il avoit rencontré quelque autre amour, et ce devoit être un bien triste amour , car nous n'en connoissons que les plaintes. Un vilain lui enleva bientôt sa fleur Marguerite. Dès lors , rien ne le retenoit plus dans cette ville où il avoit appris à connottre cette particulière, âpre et mjrstérieuse douleur qui naît des désappointements littéraires. G'étoit une dure chose pour lui que de quitter ainsi la terre promise de ses illusions. Pauvre poëte ! de tous ses rêves, il ne lui restoit plus que le regret de s'éloigner du cimetière Saint-Innocent^ « où depuis longtemps il avoit eslu sa sépulture. » Triste et charmante pensée qui nous montre ce qu'étoient devenues toutes ces promesses de gloire et de fortune ! Elles avoient été choisir la tombe de leur po&te: c'étoit la seule et suprême joie qu'elles lui eussent jamais donnée. Pourtant Roger espère encore. Gomme le font toutes les candides et malencontreuses natures^ il espère en Tamitié, il attend quelque noble cœur. Il resteroit bien volontiers dans la patrie des poètes heureux^ s'il trouvoit, comme il le dit ingénument^ quelque bon seigneur qui payât sa nourriture et sa vesture; mais il fut encore trompé^ et il lui fallut retourner à Auzerre.
C'est alors qu*eut lieu sa transformation. Nous ne savons ce qu'étoit devenue Gilleherte ; peut-être
DB Roger de Collbrtb. xviiij
avoitrellé yieilli, peaV-étre avoit-elle troavé la couronne de Tàge mûr féminin^ quelque gras chaperon fourré, orné d'une chaîne d'or. Ce qui est certain^ c'est qu'à cette époque, elle avoit disparu de la Yie de Gollerye, et avec elle l'amour. Alors tous les instincts du trouvère reparoissent, et son caractère se développe dans sa tendance normale. Roger Bon Temps s'étoit engourdi dans la tendresse^ et toute sa nature s'étoit affadie. A Taide de la misère et de l'âge mûr, Roger de Gollerye reconquit son caractère; avec le souvenir de ses souffrances amoureuses et des poésies anciennes, il recomposa la femme des conteurs, du Roman de la Rose et des Cent Nouvelles nouvelles. Alors aussi revinrent les rondeaux lestes, Tobscénité naïve et bouffonne, le sentiment matériel, qui a été la principale idée de la vieille poétique amoureuse en son déclin. Je ne puis rien citer, et ce n'est pas le lieu de montrer les circonstances atténuantes de cette licence; mais elle est en rapport avec le mépris de la femme, et ce mépris est en rapport avec l'idéal de femme que se faisoient les conteurs.
C'est cet idéal qu'avoit retrouvé Roger Bon Temps et qu'il accablera de son indignation dans sa vieillesse. En attendant, il enterre joyeusement toutes les illusions de sa jeunesse sur l'amour désintéressé :
En fidct d'amours , beau parler n'a plus lieu , Car, sans argent , toub parlez en h^rien.
C'étoit, en effet, le grand ennemi de son existence, Targent ; toutes ses coquetteries à la fortune
MÉ^ritftts
m La Vie st lbs CEoybes
nd pDTCfit jamais amener à sa portée le phu petit troupeau des flioiitons à la gtmfV laine ; U passa donc tonte sa vie à voir fuir dé son voisinage tout et (pli portoi* sac d'écns, bourse pleine et la Imitgette an joyeux son. Aussi traife-t-il la Ibrtàné comme Taoïour, et se gaide^^il de payer à la pan*» yreté le tribiU ée larmes qu'elle réclame de ses serviteurs. H la raille &ieméïit dans son Dialogm de* Âtméi, Deo» «n autre dialogue^ il se ra^^e les bouies tiaâ»tndes de Vilteù^ et termine ainëi :
Donc il est temps partir d*icjr Pour aller boire à Irency Et etigà^ef robe et poutiiOiht.
CIbSC avec cette gaieté et cfed touaMes dispositions (}tié Roger sortoit de la jeunesse et entroit daiBs fàge mikr. La bouteille est^ en e^t , la dterilière maîtresse dubehôme; il recdûnait alors que l'amour est yssat pateion pénible^ une pasMon qull faut travailler, (}uî boi^ aux rouges trognes , otmabk rindiquoit Olitler BasSelin. Le vin est tou^ jours là; gracieux àmi, il ne eonnoft ni cà!]^¥ices ni coquetteries; lèvres pftles^ maigres lèvres^ tristes livrés^ tont lui est bon à embrasser^ et jamais il ne s^forme si le grantl diable ne logerdlt point en la boug<e«te; ttàis, Mb»! lA fe cbemin d'ifency «st courte les pourpoints sont rares pour ]îe bob^itie^ et les hôteliers sont malgracieux. Ce sont les entremetteurs du vin,. et ils sont durs, ils n'ont point de pitié pour le dernier amour du pauvre trouvère. jWilssi n'aura-tril pas toujours sOus la osam Torsisle de la dive bouteille.
Gê aéra «lors fae ilBii<f«-tf'^ryMl «l Piui^ BofÊrcÊ feiQQiiafe en sa demeure, ear ils sobI i*-
voqns, 4t leyewu pour tODjomft. Ils sont assis à ehacuB des oqébs da foyer donestiqae, jonaiit avec l'esprit éa. panfie hnoîme, comme les diables des ealmpinuire^ <|iii jouent à la paume avec les âmes des damaés. Us lui fout retourner tous les feuillets de Iffiir martyrologe^ depuis la première page en lettres à'ot intitulée Feites, et où l'on voit danser, déseepérées de joie, toutes les maîtresses de fenfont prodigue, juscfu'à la demiàre fUi dit : Mtiirie ou Suidée, avec la pendaison de ^llon en^miniatnre; puis ils se lèvent pour aller briser une tuile au toit, un oaneau à la fenêtre, et lue montrer par TouTerture quelque créancier faiouche. Dans cette lutte qui s'établit ainsi entre la miaère et la gaieté du bobéme, sa gaieté ne eéda pas ; il sentenoit Tassant à Faide de respéranoe : « Puisqu'aprôs ■Sprant mal Tient grant bien, disoit-il, d'avoir souley n'est que bagage;» et quand l'espérance s'en alloit, il prenoit à partie flAte-ttouice ; il pliilosopboit avec Ini , il criait à aan enoemi triompbant:
Or Je miiil dim et «NMtfnir Que d*engendreT mélancolie n n*en peut jamais bien renir.
Roger n'est pourtant pas un de ces fanatiques disciples d'Épictète qui se laissent couper la jambe sans mot dire. Il criolt et crioit fort, il crioit à faire fuir toutes les misères de la ville, il crioit à rassembler tous les protecteurs de la province bour-
xxij La Vie bt les Œuvees
gnignonne; mais il crioit surtout parce que les plaintes sont Tévaporation naturelle du chagrin , qui, sans issue^ devient le désespoir. Après tout^ les pleurs sont la joie des cœurs douloureux; c'est une joie suprême et une fine volupté. Roger n'a connu que cette sorte de sou&ance qui pique le corps ^ excite Tesprit^ arrivant rarement jusqu'à Tàme. Toutes les combinaisons matérielles qui peuvent produire la souffrance font le siège de sa maigre échine : c'est le froid surtout qui est sa grande persécution, et son foyer n'est pas enfumé de gros tisons ; il ne fait feu que de vieils échalas ; son corps est consumé; il a peu mangé^ encore moins humé; hélas! Faim le tient en ses lacs. Quand il veut diner^ il n'a d'autres serviteurs que Mai-Prêt , lequel l'a accoutumé de souhaiter en vain les reliefs des prélats^ et cet étemel Faulted'Argent qui le fait piteusement gémir. Au milieu des plaintes de Roger^ il y a toujours une contraction fugitive et grimaçante; il ne peut s'empêcher de rire de son nez rouge.
Ge n'est là que le commencement de ses maux; tous les malheurs vont se dresser à la suite. Vient d'abord la maladie, « de quoy sa bource en a bien pis valu. » Puis c'est une cure qu'on lui avoit promise, et qu'il n'obtient pas ; ni sa conduite ni ses poésies, nous l'avons dit, ne permettoient qu'on lui accordât de si graves fonctions. Il porte ainsi la peine de sa jeunesse licencieuse; mais il n'en est pas encore arrivé aux remords, et pour la première fois il sent monter im sentiment de colère dans son cœur si doux et si facile. L'épreuve se continue
DE Roger db Collerye. xxiij
cependant. Tons ses amis sont en la terre mis, et Yoici son unique protecteur^ celui qui ne l'a jamais abandonné^ monseigneur Charles du Refuge, qui meurt aussi. A ce coup, la douleur lui troubla l'esprit , et il fit sérieusement la plus grotesque oraison funèbre qui se puisse Toir.
Il tâche ensuite, de se recommander au successeur de ce refuge acceptable; mais une nuée de procureurs se précipitent à la rescousse de leurs cbers enfants^ Faulte- d'Argent et Plate- Bource. il eut un procès qui dura trois ans , et qui pensa lui faire perdre l'esprit : « Durant ce temps, Povreté m'a couvé,» dit*il énergiquement. Enfin, l'amitié revient à lui, sa vie s'éclaircit, et sa gaieté reprend toute sa vigueur. Roger commence par reconquérir sa philosophie. Il se hasarde à chanter son joyeux programme de la doctrine épicurienne :
Ponr évader ceste grande chaleur , Qu'on Yoit régner, et anx corps périllerue, Besoin nous est faire chère joyeuse , Boire souvent, et toujours du meilleur, etc.
Quelques pensées d'amour, les gracieuses pensées du temps jadis, refleurissent dans le cœur presque mort du poëte comme une seconde moisson de roses blanches aux dernières rougeurs du soleil d'automne. C'est bien l'amour trouvère; c'est aussi le dernier amour : le vieil hiver s'avance; il a chassé ce dernier rayon de soleil qui sembloit vouloir ressusciter leslteuilles mortes. Faulte-d* Argent a repris son empire ; il pourchasse durement tous les échos de la jeunesse.
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x»iij La Vlii et lbs GEuvrba
L& maladie «st retenue. Le poëW a^ gnmd firaid , et U eat « tondu de psès comme la i^rebiiette; » les aanées se suoeédeet, la yieilles&e arrive ; la misère a sxdyi les années : Povrejté Va cawotf. Enfin s'éveille en lui la plus baiKte pensée de tonte sa vie, la pensée de Dieu^ qui va se développer parmi les repentirs de sa vieillesse : c'est cette grande pensée du Dieu sévère et consolateur en n^me temps qui constitue la graade dâférence entre le bohème descendant du moyen âge et toute la couvée de bohèmes que contient l'avenir. C'est ici seulement que nous pouvons comprendre la vie de Roger de GoUerye, et que nous trouvons l'explication de cette gaieté que rien ne refr<»dit, de ces longues scMiffrances endurées sans désespoir; c'est ici que Dieu apparolty et c'est Dieu qui est la raison de cette énergie morale. Les trouvères peuvent souffiir; mais la désespérance, le venin de la douleur, cette amère chose qui constitue Taignillon de la Mort sur cette terre, n'existent que rarement dans le moyen âge.
La vieillesse étoit donc venue pour Roger de Gollerye, la vieillesse dans la solitudey la soufiErance et la pauvreté ; mais en même temps il avoit tourné vers Dieu son visage ridé et lui demandoit presque gaiement encore les secours que les durs protec^ teurs de ce monde ne lui avoient point donnés. Il pensoit à toute cette vie passée à la poursuite de la gloire qui l'avoit méprisé, de la fortune qu'il n'avoit janiais pu atteindre; il se rappeloit tous ses amis morts ou ingrats, et retrouvoit cette tour chante doctrine du catholicisme : « Mais au bon
DB ROGBB BB COLLBBTB. XIV
Dîenloat yray amour Inkende. » Alors son talent «oMt une éeniière traasfoimatloB : il oonserra, «omme dit 6ring«pe , • le» ovcas 4e ses Tieilt fères^» et il chanta^ avec fat naïveté et laeimplKeité antiques^ ces Térités ^^ yenoit de déoem- ▼rîr. Cest alors surtout (fOL'û oompiit la chasteté et le sens de la philosophie tro«Tère an sujet des femmes : « Lubricité deftât eteorrompt Thomme^ » dH-il. Puis il résuma raoathëide choétieii contre la ifsolnpté dans une malédiction d'un morcment original:
Ab 1 oui , Véniu, to portes la prlaoo De foUe amour, 6 déeise damnée I
Le pauvre et pénitent vieillard rencontra ce que le jeune et actif bohème n*avoit pu. trouver^ une parcelle de gloire. Avant de mourir^ il eut l'insigne honneur de lire sur le titre d'un in-8« imprimé h Vdiris, i536, par Pierre Roffet, cette superbe annonce : Les Œuvres de maistre Roger d$ Collerye, homme tressçavant, natif de Paris, secrétaire de feu M. d'Auxerre^ lesquelles il composa dans sa jeunesse, contenant diverses matières pleines de grant récréation et passe-temps.
Telle a été la destinée du poète qui résume le mieux les qualités et les défauts de Técole trouvère, au commencement du zvi« siècle^ et qui en est resté, sous le nom de Roger Bon Temps, comme
xxvj La Vie qt lbs CEuvbes
la personnificatioii populaire. Les poètes qni forment cette école s'obstineot au moyen àge^ nons l'avons vu; ils entretiennent une opposition continuelle contre l'école savante de ce temps ^ et^ en posant ainsi la naïveté^ la réalité^ le naturel du langage , en face de cette gravité empesée^ de cette rhétorique prétentieuse, de cette pédante et illogique immixtion d'une langue étrangère^ ils ont abrégé ces jours 'd'épreuves et d'enfantement pénible qui dévoient accompagner la révolution littéraire de la Renaissance. Ils n'ont pas réussi à imposer à la poésie qui leur succède la variété , l'originalité^ Tamour de la réalité qu'ils défendent comme qualités propres a l'esprit françois; ils sont ' vaincus par les traditions classiques , par la tendance généraUsatrice et régularisatrice que va développer cette Renaissance \ mais il ne faut pas oublier qu'ils ont cette gloire d'être les défenseurs de la littérature et surtout de la langue nationales. Pourtant leur préoccupation du style, toute nécessaire qu'elle fût, les conduisit fatalement au défaut considérable de leur école, qui est le manque fréquent de réflexion et de profondeur : ils semblent, en effet, n'avoir d'autre but que de manier la langue; ils jouent avec elle pour la faire parader, pour lui faire produire ses plus vifs effets.
Il est donc logique de leur pardonner cette vivacité qui court à perte d'haleine, effleurant à peine la pensée, peu avare de chevilles,, s'inquiétant médiocrement du sens, et abandonnant une ré* flexion à son malheureux sort au milieu d'une phrase parfois inachevée. Du reste, bien des traits
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particuliers distingaent ces écriyains de leurs maîtres les poètes d'autrefois. Ils commenceDt à se laisser séduire par la rhétorique et le convenu; ils ne peuvent plus arriver à la simplicité. Leur style n'est plus seulement l'apparence de leur pensée; il semble avoir contracté certains tics nerveux, comme s*il conservoit le caractère des choses qu'il dit ordinairement; et comme l'expression la plus ordinaire de cette école a été la gaieté , il se trouve souvent derrière les phrases calmes et tranquillement graves, dans les épitaphes, par exemple, ime grimace involontaire qui simule l'ironie et critique le défunt dont on veut sincèrement et vulgairement faire Téloge.
Roger de Gollerye a introduit son caractère propre dans les principes de son école, et c'est là tonte son œuvre littéraire. Il est arrivé à ce résultat singulier, d'être imitateur et original en même temps, et il y est arrivé par une personnalité fort accusée, unie à un talent littéraire moins élevé. Il faisoit de la littérature avec les accidents de son existence, mais en prenant pour modèles la manière et les formules de ses voisins. G'étoit une sorte d'intelligence paresseuse qui acceptoit servilement le cadre et les couleurs d'autrui. Le bohème étoit original en ceci, qu'il mettoit son portrait sur les épaules et sur le pourpoint de son maître Goquillart. C'est ce dernier, en eifet, dont les œuvres exercèrent sur lui la plus grande influence. Ce Goquillart avoit une sorte de génie coquet, allègre et séduisant, une inteHigence maligne, observatrice des choses extérieures; c'étoit plutôt un peintre
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qu'un éerivain,'et son style toojoiirs paré» haut en Mideiir, eonioit avec «ne joyeuseté infinie, comme un jenne seigneur qui Ta montrer de nonveanz bijoux à une BOUTèLle mallresse. Ce langage étoit si leak^ ^ celte littérature s'arcétoh si gracieusement aux habita des dioses, qu'elle devoit exercer la plus séduisante influence sur les aimatears de réalité extérieujre. Goquillart ayoit été, au temps de la jeunesse de GoUerye, Thomme illustre de la Champagne et de la Boorgogne , et sa renommée n'aroit pas moins que son style ébloui le secrétaire de révéque d'Auxerre. Pierre Gringore , qui cachoit dans cette langue incomplète du moyen âge la profondeur de pensée d'un gi*and poète , Gringore aussi aToU eu sur lui une certaine influence^ mais plus tardive et moins prononcée. Enfin, il ayoit été probablement bercé par les chansons normandes^ qui étoient populaires alors^ les chansons d'Olivier BasseliB et de ses imitateurs^ et nous verrons quelle trace cette poésie a laissée dans ses œuvres.
Roger de Gollerye n'étoit donc qu'un imitateur ; mais il n-en étoit pas de llmitaUon dans cette école -comme dans les antres : c'est en effet ce qui constitue une différence importante entre les écoles où la convention l'emporte et celles où la réalité est le principe dominant. L'imitation n'est pas dans ces éereiéres aussi déshonorante ni aassi médiocre. Les éfl^BS réalistes procèdent par l'observation : ces observations tonûwnt^ je le sais bien, dans un cadre UDiforme et dans des formules tyranniques; mais^ eomme toute observation a la personnalité pour point de départ, il y a toiigouis dans ce cadre et
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eiitre ees Ibnniiles une Hgnre Trsôe^ viTante et natarelle. C'est oe qui explique comment noas avons pu appeler GoUerye un onginM imitateuî. Du leste^ il a l»en des (faalités qni lâi soRt propres; et s'tf n'approfondit pas rémotion, s'il traduit le premier sentiment qni lui irieat à Tesprit et an oœur^ ce sentinMut est toujours logique, et Témotion sinoè^ rement rendue. S'il porte le caehet éé sa position dans le monde, si c'est un tsçnii décidément pro^ vincial et bourgeois, marchant lierre à terre, là da moins il est franc et naturel. Il est maAadnit quand il veut s'élever jusqu'à cette puissance de satire, à œtte réatilé brutale et inexorable des tronyères ; maàa il a parfaitement réussi dans cette partie de Tari naïf qui est la légèreté. Et cette aalveté n'est pas lourde et savamment triviale, c'est la véritable naïveté des conteurs, fine et pleine de bonhomie, simple de cœur, si je puis dire, et malicieuâe, ooitime la naïveté des natures bonnes en même temps qu'intelligentes.
Il a mis au service de son talent un style vil, énergique, coloré, et pourtant naturel; c'est incou'testablement le plus grauid inérite de sa poésie.
On trouvera dans ses ceuVres des passages d'un cynisme parfois révoltant. Nul plus qne noos>ne i'eft blâmera. Il faut pouirtant rappeler, ]tour sa défense,, que cette littérature brutale ne fait pas l'apologie du vice. Roger de GoUerfe et ceux de son école soi* voient la tradition littéraire et philosophique des conteurs du moyen âge^ francs railleurs, (^servsp» teurs impitoyables, mais qui n^avoieni ni recÉier-^ ohes de débauches, ni systèmes déiiloi»^isi^urs>
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pas pins que les imagiers cpii sculptoient les gargouilles obscènes de nos yieilles cathédrales. Ces deux classes d'artistes^ à les juger philosophiquement, poursuivoient un but identique. Les uns sculptoient l'extérieur du diable : ils lui donnoient^ comme attributs , les instruments hideux et exagérés des passions humaines^ et ils en conclnoient comme sanction morale une effiroyable laideur physique. Les autres^ les trouYères^ peignoient Tâme du diable^ si je puis dire. Ils prenoient pour cela le cœur de la femme dépravée, qui était pour eux la représentation en même temps que Tinstrument le plus commun de la puissance diabolique. Ils montroient comme attributs de' cette puissance l'adultère^ la dépravation facile^ le dévergondage coquet^ et ils en conclnoient la laideur morale. C'est là, pour une grande part, la cause et l'idée philosophique de Tobscénité du moyen âge.
En résumé, nous le répétons, ce qui a attiré notre attention sur Roger de GoUerye, c'est moins encore Timportance littéraire que la valeor historique de ses œuvres. Toute sa vie jette une grande lumière sur ce point obscur de notre histoire, qui est la lutte littéraire et morale contre la Renaissance. Il n'a sans doute pas su conquérir un poste supérieur au milieu des accidents de cette révolution de notre littérature, mais il est placé de manière à nous en indiquer quelques importants détails : il nous instruit à la manière des chœurs antiques, qui, par leurs gestes, leurs plaintes, par leurs larmes souvent, par des interjections simples, sans grande harmonie et prétentions poétiques, en-
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seignoient aux spectateuis ceox des éyénements da drame qui se passoient dans la coulisse. Nous ayons tu comment il se trouvoit entre deux poétiques, et aussi entre deux sortes de femmes complètement différentes , comment il subit pour un temps Tentrainement de la nouyeauté, mais en reyenamt bientôt à la fenmie et à la poétique du moyen âge. Nous l'ayons ensuite trouyé pauyre et misérable, expiant ses instincts littéraires qui n*étoient plus à la mode, portant la peine de Tépoque de transition où il étoit né, mais consolé par la pensée de Dieu. Là encore nous reconnoissons la destinée des poètes de ce temps. Roger de Coller y e se trouyoit comme eux au milieu du combat que se liyroient l'Indifférence et la Foi sur le seuil de r&ge moderne.
Il peut donc ainsi nous indiquer la position intellectuelle et morale où deyoient se trouyer les derniers poètes trouyères au commencement de la Renaissance, la lutte intime qui deyait se passer en eux, et en môme temps il représente fidèlement à nos yeux certains côtés d'une école littéraire originale pour nous, école dédaignée, inconnue, mais qui renferme pourtant des qualités exclnsiyement françoises.
La partie bibliographique de cette préface ne comporte pas de grands déyeloppements. Il n'existe qu'une édition des ceuyres de GoUerye, l'édition de i536, dont nous ayons déjà parlé, et de cette
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édition deux exempladres restent seuls connus. L'un apt^artient à la bibliothèc[ue de la rue Richelieu^ otuil est classé squs le n<» 4^4? 8 Y; il est relié en maroquin rouge^ avec le timbre aux fleurs de lis sur les plats; il est incomplet : la fin du second Rondeau, le troisième, le quatrième, le cinquième et le commencement du «ixième ont été remplacés à la plume; la fin de la troisième Complainte et la première Ballade manquent complètement. L^autre exemplaire est complet, parfaitement conservé , richement reHé par Bauzonnet; il fait partie de la bibliothèque de M. le baron Jérôme Pichon. A la fin du siècle dernier, on connoissoit encose quatre exemplaires de ces poésies : celui 4e la Bibliothèque du Roi, qui y étoit ûgnalé par l^bé Le Beuf dès 17^7 ; celui qui étoit relié avec VHecatompMle, et qui, venant de Tabbé de Rothelioi, se retrouvoità la vente du baron d'Heiss, 1765;* un troisième, relié en veau fauve, vendu à la vente du duc de La Yallière, 1783; un quatrième , relié en maroquin rouge, et vendu chez Gaignat, 1769. Ce dernier appartient maintenant à M. le baron J. Pichon, à qui je dois ces renseignements et à qui je suis heureiuc de témoigner ici ma cordiale reconnoissance pour la courtoisie parfaite -avec laquelle il .a bien voulu me communiquer ce volume et me faire part des observations de son ingénieuse et sûre érudition. On m'avoit annoncé qu'il y avoit à Auxerre un manuscrit des œuvres de notre poète, et que le manuscrit de Bayeux qui renf^me les chansons de BasSelin et de Le Houx contenoit aussi quelques chansons de Gollerye.
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M. QBanUn^ archiviste d'ABxerre, et M. Lambert^ biMiotliécaire de Bayenz^ ont bien Tonia me Mr» tenir la eertitade qne ees MOfleignements étoient erronés. Je les remercie de gr»id oœnr pour l'obligeance qn'ils ont mise en cette affiaôre. J*ai donc été forcé de consulter uniquement l'édition de Pierre Roffèt. Elle est remarquable par rinoorrection , le manque de soin et d'intelligence avec lesquels elle a été faite. Plusieurs phrases sont rendues inintelligibles, beaucoup de vers sont tronqués^ beaucoup de mots sont mal lus^ mal compris, mal écrits, omis ou changés de place; la ponctuation, rare d'ailleurs^ parott nûse au hasard, et l'orthographe prend Êréquemment des allnreft étruiges même pour cetta^ époque. Je suppose qae Pierre Roifet n'a pas donné grand soin à cette Ûîtl<» des œuvres d'un homme devenu obscur, à. qoi son éloignement, ses poésies passées de mode et sa pauvreté ne donnoient ni la possibilité ni le droit de se montrer exigeant. Si nous ajoutoiy à ce manque de soin un manuscrit difficile à lire, la lutte constante entre l'orthographe de la province bourguign(mne et Torthographe des imprimeurs parisiens, lutte qui se résumoit en des compromis fréquents et des concessions réciproques, nous arriverons facilement à nous rendre compte des bizarreries d'une telle édition. On conçoit que pour tirer un bon parti de ces matériaux, Û eût faÛu un devin plutôt qu'un interprète; je me suis pourtant peimis le moins de changements qu'il m'a été possible, j'ai respecté le texte partout où il n'y avoit pas faute évidente, j'ai laissé aussi à l'orthographe cette variété qui
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sxiiijj La. Vis et lbs CEdvrbS, Etc.
est un des gigoes des temps où l'on fst, en 1d11«, eu révolaHou, où tout porte le cachet d'une époque de transition, la grammaire et les fonnnles d'art comme les idées et les mœnrs.