‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 164 sur 267 · XIV. Du JUGEMENT PROPRE · texte numérisé non relu

XIV. Du JUGEMENT PROPRE

ne leur parle pas à leur gré elles tirent viste consequence que c'est qu'elles ne sont pas aymées. O non, nos Sœurs ayment trop (j) l'humilité et la mortification pour estre doresnavant melancoliques sur un leger soupcon, qui est peut estre sans fondement, qu'elles ne sont pas tant aymées comme leur amour propre leur fait desirer d'estre. Mais j'ay fait une faute à l'endroit de la Superieure, dira quelqu'une, et partant j'entre en des apprehensions qu'elle ne m'en scache mauvais gré ; et en un mot, elle ne m'aura pas en si bonne estime qu'elle m'avoit. (E°) Mes cheres Sœurs, tout ce marrissement se fait par le commandement d'un certain pere spirituel qui s'appelle l'amour propre, qui commence à dire : Comment, avoir ainsi failli! qu'est-ce que dira ou pensera nostre Mere de moy? Ó il ne faut rien esperer de bon de moy! je suis une pauvre miserable, je ne pourray jamais rien faire qui puisse contenter nostre Mere ; et semblables belles doleances. L'on ne dit point : Helas! j'ay offencé Dieu, il faut recourir à sa bonté et esperer qu'il me fortifiera; on dit : O je scay bien que Dieu est bon ; il n'aura pas égard à mon infidelité, il recognoist trop bien nostre infirmité ; mais nostre Mere... Nous revenons tousjours là pour continuer nos plaintes.

Il faut sans doute avoir du soin de complaire à nos Superieurs, car le grand Apostre saint Paul le declare et en exhorte, parlant aux serviteurs, et il se peut attribuer aussi aux enfans : Servez, dit-il, vos maistres à l'eil (1), voulant dire : Ayez un grand soin de leur

(j') Or sus, qu'y a-t'il plus à dire? O ma Mere, cela n'est pas croyable que nos Sceurs (Ms.) soyent tellement attachées aux caresses de la Superieure, que dés qu'elle ne leur parle pas de bonne grace, elles tirent incontinent consequence qu'elles ne sont pas aymées. O pardonnez-moy, ma Mere, nos Sœurs ayment trop singulierement (Ms. et Coll.)

(k') qu'elle m'avoit; — car c'est un point de grande importance que celuy-cy, d'estre bien estimée de nostre Mere. ( Ms. et Coll.)

(1) Ces paroles ne se trouvent pas textuellement en saint Paul. Peut-étre saint Frangois de Sales voulait-il faire allusion à un passage de l'Epitre aux Romains, chap. xu, 17, dans lequel le mot grec évortov peut se traduire « devant les yeux » : Faisant le bien... devant les yeux des hommes.

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5 VI, 5, 6 m, 33.

262 Les VRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

plaire. Mais aussi il dit par apres : Ne servez point vos ; maistres à l'ail*, voulant dire qu'ils se gardent bien de rien faire de plus estant à la veué des maistres, qu'ils feroyent estant absens, parce que l’ceil de Dieu les void tousjours, auquel on doit avoir un grand respect pour ne rien faire qui luy puisse déplaire; et en ce faisant ne nous mettre pas en grande peine ni souci de vouloir tousjours contenter les hommes, car il n'est pas en nostre pouvoir. Faisons du mieux que nous pourrons pour ne fascher personne ; mais apres cela, s'il arrive que par vostre infirmité vous les mescontentiez quelque fois, recourez soudain à la doctrine que je vous ay si souvent preschée et que j'ay tant d'envie de graver en vos esprits. Humiliez-vous soudain devant Dieu en recognoissant vostre fragilité et foiblesse, et puis reparez vostre faute, si elle le merite, par un acte d'humilité à l'endroit de la personne que vous avez peu fascher; et cela fait, ne vous troublez jamais, car nostre pere spirituel (V) qui est l'amour de Dieu, nous le defend, en nous enseignant qu'apres que nous avons fait l'acte d'humilité, ainsi que je dis, nous rentrions en nousmesmes pour caresser tendrement et cherement ceste abjection bien-heureuse qui nous revient d'avoir failli, et ceste bien-aymée reprehension (»' ) que la Superieure nous fera.

Nous avons deux amours, deux jugemens et deux volontés ; et partant il ne faut faire nul estat de tout ce que l'amour propre, le jugement particulier ou la propre volonté nous suggerent, pourveu que nous fassions regner l'amour de Dieu au dessus de l'amour propre, le jugement des Superieurs, voire des inferieurs et egaux, au dessus du nostre, le reduisant au petit pied ; ne se contentant pas de faire assujettir nostre volonté, en faisant tout ce que l'on veut de nous, mais assujettissant le jugement à croire que nous n'aurions nulle raison

(1') car — un autre pere spirituel que nous avons, (Ms. et Coll.) (m') bien-aymée — mine froide (Ms.)

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