DE L'ENTRETIEN DU JUGEMENT PROPRE
(Mss. et Coll.)
* C'est une grande pitié, certes, que la Superieure dise : Faites ce * Voir p. 260, (1). qu'il vous plaira, quand on luy demande pour luy parler. Si elle vous remet a vostre volonté, il faut considerer lequel est mieux, de le faire ou de ne le faire pas, et puis se resoudre, car il ne faut pas perdre le temps.
Mais dites-vous, ma chere fille, si les Sceurs ont une Superieure qui ne les regoive point avec l’esprit de suavité quand elles viennent à elle, soit quand elles ont besoin de luy parler ou qu'elles demandent quelque congé, et par ce moyen leur oste la confiance de recourir à elle en leurs necessités, s'il leur seroit point permis de s'adresser à celle qui tient sa place et son authorité quand elle n'y est pas, sous le pretexte de ne pas tant importuner la Superieure, et de plus, à fin d'avoir le congé que peut estre elle ne leur donneroit pas? O non certes, ma chere Sceur, l'on ne doit pas faire cela, sinon que la Superieure fust tellement empeschée que l'on l'incommodast bien de luy parler. Les Sœurs ne doivent jamais laisser de rendre tout simplement leur devoir, s'adressant à la Superieure comme à leur Mere, avec une confiance toute filiale. Mais elle me refuse pour l'ordinaire tout ce que je luy demande. C'est tout un, il ne faut pas laisser pourtant de luy demander ce qui vous semblera estre bon de faire; et quant à ceste consideration qu'elle est peut estre importunée de vous, elle est vaine, il la faut retrancher. Mais elle ne fait pas ainsi aux autres. Cela peut bien estre. Et partant je pense qu'elle ne m'ayme pas tant. O c'est là que je vous attendois, car c'est tousjours nostre rendez-vous general que de revenir à nous-mesme ; nous ne sommes jamais assez aymées ou estimées de la Superieure, qui est une chose tres-importante pour nostre consolation. Que nous doit-il importer, pourveu que nous rendions nostre devoir en son endroit, qu'elle nous ayme ou qu'elle ne nous ayme pas? O dà, ma chere fille, je ne dis pas qu'il faille dire par esprit de mespris de la Superieure que nous ne nous soucions pas qu'elle nous ayme, ains plustost par mespris de nous-mesme, et
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avec intention de nous despouiller de ceste vaine affection que nous avons d’estre aymées. En quoy voulons-nous nous mortifier sinon és occasions de contradiction qui nous arrivent? Mes cheres filles, il faut escorcher la victime si nous voulons qu'elle soit agreable à Dieu. En l'ancienne Loy, Dieu ne vouloit point que l'holocauste luy fust offerte, si premier elle n'estoit escorchée : de mesme, nos cœurs ne seront jamais si propres pour estre immolés et sacrifiés à l'honneur de la divine Majesté, que quand ils seront bien escorchés de leur vieille peau, qui sont nos habitudes, nos inclinations, nos repugnances, les affections superflues que nous avons sur nousmesme et pour nostre propre volonté.
C'est un grand cas! mais j'ay une si puissante repugnance d' aller parler à ceste heure à la Superieure pour la croyance que j'ay qu'elle me mortifiera. C'est icy où il y va du bon; car un acte de mortification fait avec une grande repugnance, est infiniment propre pour nous mettre fort avant en la perfection. Ce seroit une chose grandement agreable si l'on pouvoit faire que la Superieure eust tousjours le miel sur les levres pour distiller sa suavité et sa douceur dans le coeur de celles qui luy voudroyent parler, et que ce fust tousjours. Mais ce qu'elle me dit ne me sert de rien pour ma consolation, à ceste heure que j'ay le cœur en amertume; et c'est peut estre parce qu'elle ne me parle pas assez gracieusement selon que je desirerois. O sans doute, c'est cela; mais que faut-il faire? il se faut mocquer de tout cela comme estant des enfances. Sommesnous consolées? benissons Dieu; la consolation nous manque-t'elle ? benissons-le semblablement, et ne nous estonnons point de ces petites bijarreries.
Mais si les Sceurs ne doivent pas perdre la confiance de s'adresser à la Superieure, encor qu'elles y ayent de la repugnance, de mesme la Superieure ne doit pas s'abstenir de leur commander ou ordonner quelque chose, encor que les Sceurs luy tesmoignent de la repugnance ; sinon qu'appercevant une grande et puissante aversion en la Sceur, elle trouvast bon de differer un peu de temps à l'exercer en la mortification, car il ne faut pas estre tousjours si rigoureux. Mon Dieu, que les Sceurs qui auroyent une Superieure qui ne les aymeroit pas seroyent heureuses ! bien que cela ne se puisse, car la Superieure ayme tousjours les Sceurs de cest amour effectif dont nous avons parlé, leur procurant tout le bien qu'elle peut par l'exercice de sa charge, selon qu'elle y est obligée; mais de cest amour affectif, tendre et mignard que nous desirons si cherement, c'est de celuy-là que je veux dire; car moins la Superieure nous aymera de ceste sorte, et moins d'amusement nous aurons autour
de cest amour, si que nous aurons plus de temps pour nous occuper de Nostre Seigneur et pour nous tenir retirées aupres de Dieu, qui doit estre nostre soin particulier.
ll ne faut pas se laisser aller aux aversions, ains secouer nostre esprit pour l'en divertir. Si une Sœur suit un peu trop mollement son inclination à ceste heure, vous en ferez peut estre autant bien tost apres en une autre occasion, et partant il la faut supporter avec amour et patience. ll nous faut user du mesme remede pour nous divertir de ces petites tricheries d'humeur, de chagrin, d’aversion, que nous avons dit * touchant la premiere question du renoncement de la propre opinion, par un simple divertissement de nostre esprit, pour parler a Dieu d’autre chose. Car, comme l’amour de la propre opinion, quand elle s'attache és choses de la foy, nous fait tomber en heresie et nous rend malheureux (comme il advint aux Anges qui, s'estans trop attachés à l'opinion qu'ils avoyent formée qu'ils devoyent estre quelque chose davantage qu'ils n'estoyent, furent par leur opiniastreté à soustenir et aymer leur opinion rendus, d'Anges glorieux, diables, eternellement damnés et eternellement attachés au mal, si que jamais plus ils ne s'en peuvent desprendre ; où au contraire les Anges pour s'estre sousmis, se sont tellement attachés à Dieu que jamais ils n'en peuvent estre destachés, car ayans par la subtilité de leur esprit une fois penetré le fond de quelque verité ils n'en demordent jamais), de mesme, si nous n'apprenons à negliger et nous mocquer de la varieté de l'esprit humain, nous perdrons le temps à nous tourmenter en nous voyant si esloignés de ceste egalité apres laquelle nous aspirons, et de laquelle pourtant nous ne jouirons point absolument tandis que nous serons en ceste vie, ceste grace estant reservée aux esprits bienheureux là haut au Ciel. Et bien que, comme je viens de dire, nous ne la puissions pas avoir absolument en sa perfection en ceste vie, nous devons pourtant tascher de l'avoir au plus haut degré que nous pourrons.
Or sus, n'avons-nous pas assez dit touchant ceste tendreté que nous avons sur nous-mesme, tant de l'interieur qui regarde l'esprit, comme des choses qui regardent le corps? Les plus spirituels s'ayment bien aussi de l'amour effectif ; car nous avons dit * que les mondains s'ayment grandement de cest amour, se souhaitans par une affection pleine d'ambition tant de biens et tant d'honneurs qu'ils n'en sont jamais contens. Les personnes qui font estat de servir Dieu le plus fidelement qu'elles peuvent, ne sont pas exemptes de l'ambition, non, mais elles l'exercent aux desirs des choses interieures, souhaitans les vertus au plus haut degré de leur perfection ;
* Voir p. 250.
* Voir p. 353.
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mais l'amour tendre et affectif ayant plus de pouvoir sur elles que non pas sur les mondains, les fait amuser à ce desir sans s'appliquer soigneusement et laborieusement à la recherche de venir à chef de leur pretention et sainte entreprise, parce qu'il leur cousteroit cher de renoncer à soy-mesme en tant d'occasions. Repugner à nos repugnances, decliner de nos inclinations, mortifier nos affections, mortifier le propre jugement et renoncer à la propre volonté, ce sont choses que l'amour affectif et mignard que nous nous portons à nous-mesme ne nous peut permettre sans crier : hola, que cela fait de la peine! Et cela est cause que nous ne faisons rien.
Vous demandez maintenant, ma chere fille, si pour pratiquer la sainte pauvreté il ne faut pas se tenir attentif à recevoir de bon cœur les petites disettes qui nous arrivent, tantost en cecy, tantost en cela. Je l'ay dit à Philothée; à plus forte raison le doivent faire ceux qui en ont fait le vœu. C'est estre pauvre bien agreablement, ou plustost ce n'est pas estre pauvre quand rien ne nous manque. C'est sans doute qu'il ne se faut pas plaindre de tels petits rencontres, car si nous nous en plaignons c'est une marque que nous ne les aymons pas, et partant nous ne rendons pas nostre devoir à la sainte pauvreté. Ce n'est pas estre pauvre de n'avoir point d'argent quand nous n'en avons pas besoin et que rien ne nous manque. Nostre glorieux Pere saint Augustin dit dans vos Regles que celuy-là est plus heureux lequel n'a pas besoin de beaucoup, que celuy qui a besoin de beaucoup de choses de quoy les autres se passent bien. ll y a certes des personnes qui sont tousjours en necessité, parce qu'ils ont besoin de tant de choses pour les contenter que c'est grande pitié; et c'est ceux-cy qui sont pauvres, pourveu qu'ils ne se procurent pas tant de choses, parce qu'ils ont de la disette de ce qu'ils n'ont pas et qu'il semble qu'ils devroyent avoir.
Ce que j'ay dit à Philothée est bon pour estre pratiqué par les Religieux, excepté certains chapitres, comme sont ceux qui regardent le mariage, les danses, les jeux, et semblables ; mais tout le reste est tres-bon. Je l'incite donc de prendre amoureusement les occasions qu'elle rencontrera de pratiquer la pauvreté reelle. Si nous nous procurons d'estre tousjours bien pourveus de tout ce qui nous semble aucunement necessaire, nous ne ressentirons point les effects de la sainte pauvreté. Quant à moy, je ne voudrois pas demander ce de quoy je me pourrois bien passer, pourveu qu'il n'apportast un notable detriment à la santé ; car pour avoir un peu de froid, pour porter une robe un peu trop courte ou qui n'est pas bien faite assez juste pour moy, je ne ferois nul estat de cela. Mais si l'on me donnoit des
chausses qui fussent si estroittes qu'il me fallust demeurer un demi quart d'heure a les chausser, j'en demanderois d'autres, plustost que de perdre le temps là tous les matins; mais pour porter quelque chose mal accommodée ou qui me blesseroit un peu, je n'en voudrois rien dire. Or, quant à souffrir le froid, il faut avoir esgard à ne pas souffrir des grandes froidures contraires à la santé; il ne le faut pas faire.
* Jay dit en deux ou trois lieux de la France, une chose que je m'en vay vous dire maintenant : c'est que pour parvenir à la perfection il faut vouloir peu et ne demander rien. ll est vray que c'est estre bien pauvre d'observer cecy ; mais je vous asseure que c'est un grand secret pour acquerir la perfection, et si caché neantmoins, qu'il y a peu de personnes qui le sçachent, ou, s'ils le sçavent, qui en fassent leur proffit. Quant à moy, si j'estois Religieuse je ne demanderois rien, au moins si j'estois de l'humeur que je suis maintenant. Il y en a qui demandent des croix, et ne leur semble jamais que Nostre Seigneur leur en donnera assez pour satisfaire à leur ferveur ; moy je n'en demande point, seulement je desire de me tenir prest pour porter celles qu'il plaira à sa Bonté de m'envoyer, le plus patiemment et humblement que je pourray. J'en ferois de mesme si j'estois en Religion : je ne demanderois du tout rien, sinon que je fusse malade, car il faut que les malades demandent confidemment leurs petites necessités. Je ne demanderois pas mesme de communier, excepté en certains jours que la coustume semble nous obliger de le demander, comme celuy de la reception à l'habit, de la Profession, de la feste du Patron ; et je demanderois aussi une aiguille et du filet quand on me commanderoit de faire quelque ouvrage, car le commandement qui m'est fait de faire l'ouvrage m'oblige à demander ce qui est requis pour le faire. Non certes, ma chere fille, je ne demanderois point des mortifications ; je me tiendrois prest pour bien recevoir celles que vous me feriez, mais je n'en demanderois point. Je m'amuserois à aller simplement tousjours avant en mon chemin, sans m'amuser à desirer aucune chose.
Vous faites bien de demander à pestrir parce que vous vous sentez assez forte pour cela ; mais moy je le ferois de bon cœur quand on me le commanderoit, mais autrement je n'y penserois pas. En fin j'aymerois mieux porter une petite croix de paille que l'on me mettroit sur les espaules sans mon choix, que non pas d'en aller couper une bien grande dans un bois avec beaucoup de travail, et la porter par apres avec une grande peine ; et je croirois, comme il seroit veritable, estre plus agreable à Dieu avec la croix de paille que non pas avec celle que je me serois fabriquée avec plus de peine et de sueur, parce que je Ia porterois avec plus de satisfaction pour
* Cf. l'Entretien XXI, P- 385, texte et var.
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l'amour propre gui se plaist tant a ses invertions et s per 1% laisser conduire et gouverner en simplicite. qui est ce quei vos desire le plus. Faire tout simplement tout ce Gui nous est commanie. rieurs, et puis nous tenir en repos pour tout le reste. tant pres de Dieu que nous pourrons.
Que dites-vous. ma chere fille. que sur ce que j av dt tastost qu'il se faut mortifier fidellement, si vous devez vous absieair ordinairement de manger telle ou telle viande que vous aymez fort? Si c'estoit moy je ne le ferois pas, car nous sommes obliges, par la parole sacrée de Nostre Seigneur, de manger ce qme l'on nous mettra devant ; et cela se fait sans choix. Quand l'on me donneroit ce que jaymerois bien, je le mangerois avec actions de graces; quand on ne m'en donneroit pas je ne m'en soucierois pas. Mais, dites-vous qu'il y a de deux sortes de viandes en vostre portion. Je mangerois tousjours ce qui se rencontreroit de mon costé, et selon mon appetit ou necessité, et puis je laisserois le reste, bien que ce fust ce qui seroit plus a mon goust ; mais si j'avois bien du degoust, je choisirois ce que je pourrois mieux manger : hors de la, je prendrois sans choix ce qui me seroit donné et au mesme ordre qu'il me seroit donné.
Sur le sujet de la pauvreté, j'ay dit qu'il est bon de souffrir quelque petite necessité sans se plaindre ni desirer, encor moins demander, ce qui nous manque. Celles qui ne le voudront faire peuvent demander ce qu'elles auront besoin, d'autant que les Regles le permettent, et cela n'est pas contre la pauvreté ainsi que vous dites; mais aussi n'est-il pas selon icelle ni selon la perfection à laquelle vous estes obligées de pretendre. En demandant vos commodités vous ne faites pas mal, pourveu que vous ne vous rendiez trop exactes à la recherche d'icelles et que vous vous teniez tousjours dans les termes de l'observance pour ce regard ; mais aussi perdez-vous par ce moyen les occasions de pratiquer les vertus qui sont fort propres a la condition de vie à laquelle Dieu vous a appellées. Non, ma chere Sceur, la charité ne requiert pas que les Sceurs se tiennent en attention pour recognoistre et remarquer si quelque chose ne manque point a quelques unes, tandis qu'elles n'en ont point de charge; mais si elles appergoivent quelque necessité en une Sceur elles doivent en advertir la Superieure tout simplement, sans l'agrandir ni la diminuer, non plus que si c'estoit pour elles-mesmes.
Vous demandez si c'est manquer à l'observance et faire mal que de choisir une serviette plus deliée pour la Superieure, et ne luy donner pas celle qui se rencontre, sans choix, comme l'on fait aux
autres Sceurs. A cela, ma chere fille, je vous responds que ce qui a esté fait pour ce regard jusques à present n'a pas esté mal ; mais si est-ce pourtant que desormais il ne le faut plus faire. La Superieure a ses honneurs et singularités à part : elle est appellée ma Mere, elle a le pouvoir et l'authorité de commander et d'ordonner, et les Sœurs luy obeissent ; hors de cela, il ne faut point de singularités, ainsi qu'il est dit dans les Constitutions, sinon de la necessité, comme les autres Sceurs.
ll faut donc conclure maintenant et clore nostre Entretien par la recommandation de la simplicité et generosité d'esprit : marcher tousjours en la voye de nostre propre perfection sans nous amuser en chemin, quel rencontre de contradiction que nous puissions faire, soit de nos propres imperfections, repugnances ou passions immortifiées, soit des autres exercices qui proviennent d'ailleurs. De quel costé que ce soit, ne nous lassons point de faire et souffrir beaucoup pour Nostre Seigneur, auquel soit à jamais rendu grace, gloire et loüange par tous les siecles des siecles. Amen.
* Vois VEsuretien XI.