ÉPITRE DÉDICATOIRE DE L'ÉDITEUR DES COLLOQUES
A Mossricnzts,
Monsssi;uzcn Jaau Pirnse Caxcs. Evasque er Sricxeta pe Brirar. Parsce pc Saix.T Empree, CoussuirR pc Ror ex ses Coxsens DESTAT sr Prive, ric.
Mouszicxetea,
L'honneur de la Grece et le Prince des historiens. Plutarque, rapporte que ce grand conquerant Alexandre estant un jour interrogé de Musique, respondit et de Capitaine et en Capitaine, voulant monstrer que les discours doivent avoir quelque rapport à la condition de ceux ausquels on parle. Ce Prince avoit peur de retomber encore une fois au manquement de juger des choses disproportionnees à sa vacation, et de faire les mesmes fautes en la Musique qu'il avoit faictes parlant de la peinture. Chasque chose a son lustre particulier quand elle est assise en lieu convenable à sa nature : tous esprits ne sont capables de toutes choses, non plus que tous estomachs de toutes viandes : les discours spirituels veulent estre traittez par des spirituels, d'autant que de ceux qui en parlent, aucuns choppent, autres en obscurcissent l'esclat par la langueur de leur longueur, ou plustost longuerie de languerie, peu en discourent pertinemment, et moins, fructueusement.
Tout le monde jette les yeux sur vous ( Monszionatr) comme sur l'estoille du Pole capable de conduire les ames en ce pas glissant, mais plustost en ces temps deplorables ausquels la meschanceté est au faiste du malheur par l'enorinité du vice, et la devotion est devenué blafarde, flestrie, ternie, sans lustre, sans beauté aussi bien que sans bonté, par un excez de scrupules, et si j'osois dire d'hipocrisie. C'est donc justement et avec beaucoup de raisons (MowsziaugUR) que j'ay eu recours à vous pour choisir un support à mon desscin, un protecteur à ce livre, un bouclier contre les mesdisants, et je franchiray librement le mot, comme seul digne de cest ouvrage : à qui ces Entretiens spirituels qu'à celuy qui ne s'entretient et n'entretient les autres que de la spiritualité? qui a plus de mains que de langue, plus d'effects que de paroles, quoy que l'un des plus eloquens de nostre France, qui practique tout ce qu'il enscigne, mais n'enseigne pas tout ce qu'il practique? A qui les œuvres d'un grand Prelat qu'à un grand Evesque? mais à qui Monsieur de Geneve qu'à Monsieur du Bellay? à qui Frangois de Sales qu'à Jean Pierre Camus? je croy que c'est tout dire et parler peremptoirement.
Je couvre donc ( MonsrIGNEUR) mon outrecuidance à vous presenter ce livre sans avoir l'honneur d'estre cogneu de vous, autant de vostre pieté que de vostre affection à la memoire de ce grand Frangois de Sales que vous avez
aymé vivant comme grand serviteur de Dieu en l'Eglise militante, et que vous honnorez mort comme sainct en l’Eglise triomphante. Comme pourriez vous treuver mauvais un present qui estalle, comme la cocque de noix de cest Ancien Sculpteur, dans sa petitesse l'Illiade de vos perfections, le racourci de vos vertus, la moüelle de vos enseignements, le suc de vos conseils, et une partie de ce que vous practiquez aussi fidellement que vous l'enseignez serieusement? Mais comme refuseriez-vous des Entretiens de Monsieur de Geneve qu'on peut justement appeller conferences de Monsieur du Bellay ? Ce sont vos enfans ( MonszIGNEUR) si vous les advoüez; ou vos freres, si vostre humilité les r'envoye à ceste lumiere des Prelats de son siecle que vous avez souvent appellé vostre Pere et vostre maistre. Je me trompe si je doute du bon accueil que ferez à ces fueilles, et de l'adveu que j'en espere de vostre authorité, de vostre qualité, de vostre merite. Ouy ouy! vous recevrez tousjours vos chers nourrissons, le ramas des plus doctes documents de vos escrits qui volent avec autant d'admiration que d'aplaudissement, et d'aplaudissements qu'il y a d'esprits capables de les comprendre, et amateurs de la verité pour en juger sans passion : vous jugerez raisonnable qu'on aye fait voir le jour à ces beaux conseils qui sont les mesmes que vostre langue et vostre plume estalle tous les jours avec une eloquence joincte à la science, une science pleine de douceur, une douceur pleine d'attraits, une doctrine confite en la suavité d'une saincte escriture digerée : refuser ce livre ce seroit rejetter Alexis, Partenice, Agatomphile, et une multitude d'autres livres, longs labeurs, mais plustost travaux, fils du repos que vous laisse la charge pastorale, les Predications assidués, confessions, visites, et autres fonctions Episcopales; outre le travail quotidien, le soing de tant d'Eglises à l'instar du grand Apostre. Que si tous ces enfans, dignes fils d'un tel Pere, n'ont le pouvoir de vous esmouvoir, au moins ne refuserez vous pas le grand François de Sales Evesque de Geneve, le Genie de la vie spirituelle, la gloire des Prelats, le lustre de son siecle, le modelle de pieté, le suject des belles plumes, comme l'object des belles ames, Prelat que vous imitez si dignement en la vie et en la doctrine, que nous doutons s'il est mort ou s'il vit en vous par une heureuse Metampsicose. Et pour parler plus chrestiennement, nous croyons que cét Helie porté au Ciel sur le Chariot ardant de l'amour divin, vous a laissé comme à son Helisee son double esprit.
Je sçay que vostre humilité refusera ces justes loüanges, estant comme la Mere Perle, laquelle contente d'entr'ouvrir au matin sa nacque, apres avoir receu de la liberalité des cieux le cher thresor qui luy sert de nourriture, se replonge au fond de la mer pour cacher ce qu'elle enclost dans ses coquilles, le pris de tant de hazards et labeurs. Vous vous contentez d'ouvrir les replis de vostre ame devant celuy auquel rien n'est caché, et duquel ayant beu à longs traits la sacree et sucree rosee, diray-je de grace, de devotion, ou de science? je diray de toutes les trois, vous vous relancez dans le fond d'un silence, qui couvre aux yeux des hommes un magasin de tant de vertus, de tant de perfections et de tant de merites, que quand on auroit employé tout ce que peut l'eloquence pour loüer ce qu'on voit reluire en vous, on seroit à recommencer pour exalter ce qu'on ne cognoist pas. Plusieurs aujourd'huy sont des Naamans, qui sous la dorure d'une vaine parade couvrent dix mille defectuositez, semblables à ceux qui sous la longueur d'une perruque flottante cachent le defaut de leurs oreilles; les autres, à la faveur du musc d'une hypocrite pieté, empeschent qu'on ne sente l'infection de leurs ames plus pourries par les vices, que les corps par les humeurs peccantes; autres avec de la poudre d'Iris jettee plustost aux yeux qu'aux cheveux, veulent faire
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paroistre de la sagesse dans une jeune teste, ou excuser La folie d'une vieilie par l'apparence d'estre jeune. Vous estes tout au contraire, Monseigneur. toute la gloire de vostre ame, fille du grand Roy, est au dedans : ses franges d'or sont la charité, et la varieté de son riche esmail est en la multitude des vertus dont elle est ornee, plustost qu'en la parade exterieure. Vostre modestie est une terre qui recelle de grands thresors spirituels, un caillou qui cache des riches diamans, un nuage qui couvre une ame plus brillante que le Soleil Mais comme je n'ignore pas qu'une personne de ma sorte vous blasme en vous pensant lotier, dautant que les fleurs flestrissent entre certaines mains, les miroirs se ternissent par les regards d'aucuns qui ont la veüe gastee, et les diamans perdent leur lustre entre les mains crasseuses; vos loëanges perdent leur esclat par ma plume, ma langue et ma main vous offencent en vous loüant. Je me contenteray donc de vous offrir ce livret, petit en volume, grand eu esgard à son Autheur et à son sujet, vous suppliant le voir de bon œil, et me recevoir, Monseigneur, Pour tres-humble, tres-affectionné, et tres-obeissant serviteur,
ALZXAWNDRE DER LA CLosTRE.
De Tournon ce 8 May 1638.
ADVIS AU LECTEUR (Coll.)
Il ne faut pas tousjours (Amy Lecteur) juger des bastimens par le front, des joyaux par le coffret, du jour par le matin, des vertus par les apparences, moins des choses par leurs noms communs. Si tu regardes ce titre tu diras que tu as assez d'entretiens sans t'entretenir de ceux-cy, que tant de livres de la vie spirituelle sont comme les habits des avares, il ne faut que les renverser pour s'en servir à diverses festes, que ce ne sont que redites, et que cette matiere a esté si souvent balottee, et par tant de mains, qu'elle change seulement de forme. A quoy je respondray que toutes pierres precieuses ne sont mises en œuvre dignement par tous ouvriers, tous Peintres n'imitent parfaictement le naturel, quoy qu'ils se servent de mesmes pinceaux et mesmes couleurs. Feu Monseigneur François de Sales Evesque et Prince de Geneve, au jugement des plus doctes, a excellé en ce genre de science qu'on appelle Theologie mystique et conduitte des Esprits en la voye spirituelle.
Si tu repliques qu'au moins tu voudrois quelque piece digne du nom de son Autheur, qui fust methodique, et où la suitte du discours te donnat de la delectation, et la richesse des conceptions te peust causer du profit, je te diray que ceste pomme ne communique son suc qu'à celuy qui met à bon escient la dent dedans; c'est le Miel de Jonathas qui gousté luy ouvre les yeux, c'est ce fruict de science qui dessille ceux de nos premiers parens apres estre mangé; ce livre, leu attentivement, fait voir ce qu'on n'osoit esperer de son apparence, et crois moy que ces Entretiens meritent de t'entretenir.
Si tu te plains d'avoir ces Entretiens tard, imagine toy les oppositions
ordinaires à telles œuvres et aux pieux desseins. On m'opposoit le stile bas, que c'estoient conferences particulieres de l'Autheur sans dessein de les mettre au jour, que les reigles perdent leur lustre hors des Cloistres, que les secrets de Dieu se doivent traicter en secret, qu'il est dangereux de manifester ces petites particularitez au monde, que toutes oreilles ne sont capables des voix du Ciel, que tous esprits ne se plaisent à ceste simplicité que le monde appelle niaiserie, et que S. Hierosme appelle saincte Rusticité ; mais sur tout une infinité de fautes aux manuscrits, pour avoir esté recuillis par des Filles, ez conferences, plusieurs fois copiez, tronqués, mutilez avec alteration de sens, voire souvent avec contradictions et fautes notables qu'avec une peine inconcevable j'ay tasché de corriger, les laissant neantmoins en leur naifveté, tant pour aymer ceste vertu, hair le fard, que pour honnorer la memoire de ce grand Prelat serviteur de Dieu. Et en fin, assez-tost si assez-bien, quoy qu'à cause de plusieurs difficultez, comme d'absence et autres, quelques fautes se soyent glissees en l'impresse, qu'avec l'aide de Dieu j'espere corriger à la prochaine edition. Si tu y trouves du goust, de la doctrine et dequoy t'entretenir, donne-en gloire à Dieu, loüange à l'Autheur, et me scais gré de ma peine, priant pour moy, qui suis prest de te servir aux occasions.
APPROBATION ET PRIVILÈGE