SERMON POUR LA FÊTE DE LA TOUSSAINT
1** novembre 1621 (1)
La premiere feste que l'on ayt jamais celebrée a esté une feste de complaisance. Il est dit dans la Genese * que lors que Dieu eut creé le ciel et la terre, il les regarda, les trouva bien et s'y compleut; car considerant /a lumiere il dit qu'elle estoit bonne ; voyant ensuite la terre comme la pepiniere des arbres, herbes et plantes, etla mer qui retenoit dedans soy tant de poissons, il dit derechef que cela estoit bon. Mais, comme les anciens Peres remarquent *, lors que la divine Majesté eut separé la Mesopotamie et fait le paradis terrestre, 77 crea l'homme *, puis il tira une de ses costes et en fit la femme * ; et regardant par apres tout son ouvrage, il le trouva non seulement bon, ains plus que tres bon*. Voyla la complaisance *.
Or, la sainte Eglise qui non seulement est espouse de Nostre Seigneur, mais encores son imitatrice, se voulant en tout et par tout conformer à luy, celebre les festes des Saints avec un playsir admirable. Lors qu'elle les considere et les honnore en particulier, voyant la ferveur des Martyrs, l'amour des Apostres, la pureté des Vierges, elle dit à l'imitation du Createur que cela est bien ; mais quand elle vient à tout ramasser et faire à tous ensemble
(1) D'après le genre de la rédaction, ce sermon appartient à l'une des deux derniéres années de la vie de saint Frangois de Sales, et il est peu probable qu'il soit de 1622, puisqu'à cette date le Saint se trouvait accablé par les affaires que lui suscitait la proximité de son départ pour un voyage en France, d'oà il ne devait plus revenir.
* Cap. 1, 4, 10, 13.
* Vide Pereiram, Comm. in Gen., ad it, 8-14.
* Gen., 1, 27.
* Ibid. et n, 21, 33.
* Ibid., 1, ult.
*Cf.Tr.del'Am.de Dien, 1. VI, c. v, et
tom. prseced. hujus Edit., p. 69.
* Cf. tom. præced.
ejnt Edit.,pp.368,
une feste, contemplant les couronnes, les palmes, les victoires et triomphes de tous les Saints, elle en ressent une complaisance nompareille et s’escrie : O que cela est bon, ains plus que tres bon*! C'est cette feste que nous celebrons aujourd’huy.
Il y a plusieurs raysons de l'institution d'icelle ; mais je me contenteray de vous en dire seulement une qui est fondamentale. C'est qu'elle est instituée pour honnorer plusieurs Saints et Saintes qui sont au Ciel, les noms desquels n'estans point conneus ca bas en terre, l'Eglise ne peut solemniser leur feste en particulier. Ne pensez pas que ce soyent les miracles et les vocations speciales qui ont rendu saints tous ceux qui sont en Paradis ; o non certes, car il est vray qu'il y en a un nombre infini qui ont esté ignorés en cette vie, qui n'ont point fait de prodiges et dont on ne fait aucune mention sur la terre, lesquels neanmoins sont au dessus de ceux qui ont operé beaucoup de merveilles et qui ont esté et sont honnorés parmi l'Eglise de Dieu. Ce fut à la verité un coup de la divine Providence de reveler et faire connoistre la sainteté de saint Paul premier hermite qui vivoit si caché et si peu estimé dans le desert. O Dieu, combien pensez-vous qu'il y a eu de Saints dans les cavernes, dans les boutiques, dans les maysons devotes, dans les monasteres, qui sont morts inconneus et qui à cette heure sont exaltés dans la gloire par dessus ceux qui ont esté bien conneus et honnorés sur la terre ? C'est pourquoy l'Eglise considerant la feste qui se celebre au Ciel en fait par consequent une en terre, en laquelle elle exalte ceux qu'elle connoist et aussi ceux dont elle ne connoist ni les noms, ni les vies.
On admire le merveilleux rapport et correspondance que la terre a avec le ciel, qui est tel que l'on peut dire que le ciel est le mari de la terre et qu'elle ne peut rien produire que par le moyen des influences qu'elle en reçoit. Je ne veux pas icy parler de ces influences dont traittent les astrologues, ce n'est pas pour ce lieu ; je parle de celles que, d'apres les platoniciens, le ciel respand sur la terre, lesquelles luy font produire les fruits, les arbres