LI. POUR LA FÊTE DE LA TOUSSAINT
aggreable que l’on se serve de l’invocation des Saints, que voulant nous departir quelque faveur il nous inspire souvent de recourir à leur entremise à fin de nous accorder ce que nous demandons. Luy mesme les provoque à prier en leur tesmoignant le desir qu'ils implorent les graces dont nous avons besoin. Aussi l’Eglise conjuret-elle Nostre Seigneur de provoquer les Saints à prier pour nous *. Voyla donc comme nous devons nous addresser à eux avec toute confiance, specialement le jour de leur feste, car il n’y a point de doute qu'ils ne nous escoutent et fassent volontiers ce dequoy nous les supplions.
Mais d’autant que nous parlons de la priere, disons qu'il y a trois personnes qui interviennent en icelle : la premiere, celle que l'on prie ; la seconde, celle par qui l'on demande ; la troisiesme, celle qui prie. Quant à la premiere, qui est celle que l'on prie *, ce ne peut jamais estre que Dieu, car c'est luy seul qui possede en soy tous les tresors de la grace et de la gloire. Pour cela, lors que nous prions les Saints nous ne leur demandons pas qu'ils nous accordent ou qu'ils nous departent quelque vertu ou faveur, mais bien qu'ils la nous impetrent, parce qu'il n'appartient qu'à Dieu seul de donner ses graces comme il luy plaist et à qui il luy plaist.
Or, on peut prier Dieu en deux façons, à sçavoir, immediatement et mediatement. Immediatement c'est parler directement à Dieu sans l'entremise d'aucune creature, comme firent le centenier *, le publicain **, la Samaritaine *, la Chananée **, et plusieurs autres que nous lisons en la Sainte Escriture, lesquels prierent directement Nostre Seigneur et en receurent de grandes graces à cause de l'humilité dont ils accompagnoyent leurs demandes. Voyez ce bon Abraham ; que dit-il? /e parleray à mon Seigneur, encores que je ne sois que poudre et cendre *. Comme s'il vouloit dire : Helas | il est vray que ce Dieu auquel je veux parler est tres haut, et que moy je ne suis que poudre, cendre, poussiere et chose de nul prix ; neanmoins je parleray à mon Seigneur, d'autant qu'il est mon Createur et que je suis sa creature. Le publicain receut la remission de ses pechés ;
* In Oratione Festi Omn. SS.
* Cf. tom. præced.
hujus Edit., p.65.
* Juxta Matt., vm,
“Lucæ, XVIII, 13.
* Joan., Iv, 15.
**Matt., xv, 23, 25;
* Gen., xvni, 37.
*Juxta Luc.,vn,3-7.
* Matt., xv, 23.
* Matt., vi, 9-15; Lucæ, xi, 3-4.
“Cf. tom. præced.
hujus Edit.,pp.270-
*Cf.ibid.,pp.48,49.
138 SBRMONS RECUEILLIS
de mesme la Samaritaine et plusieurs autres, Dieu pouvant donner ce qu'il luy plaist, sans avoir besoin de l'ayde et secours d'aucune creature.
Prier Dieu mediatement c'est s'addresser à luy par le moyen des Saints et de la Sainte Vierge, comme fit le centurion, lequel envoya ses amis pour conjurer Nostre Seigneur de venir guerir son serviteur *. La Chananée, apres avoir prié immediatement le Sauveur, se sentant rejettée par luy, luy parla mediatement par l'entremise des Apostres, les suppliant d'estre advocats pour elle *. Cette facon de prier est bonne et bien meritoire, car elle est humble ; elle procede de la connoissance de nostre indignité et bassesse, qui fait que n'osant approcher de Dieu pour luy demander ce de quoy nous avons besoin, nous nous addressons aux Saints ; ainsy nos prieres, qui d'elles mesmes sont foibles et de peu de valeur, estans meslées avec celles de ces Bienheureux auront une grande force et efficace.
La priere immediate est toute filiale, pleine d'amour et de confiance ; elle s'addresse à Dieu comme à nostre Pere et nostre Chef souverain. Nostre Seigneur nous a luy mesme enseigné cette methode en l'Oraison Dominicale *, qu'il commence par cette parole: Nostre Pere**. O Dieu, que c'est une parole pleine d'amour que celle cy, et qu'elle remplit le cœur de douceur et de confiance filiale! Ce que vous verrez par les demandes qui se font en la mesme Oraison, en laquelle on parle immediatement à Dieu ; car apres l'avoir appellé du nom de Pere on luy demande son Royaume et que sa volonté soit faite ça bas en terre comme elle se fait là haut au Ciel. O que ces requestes sont grandes, qu'elles sont amoureuses et confiantes !
La seconde personne qui intervient en la priere c'est celle qui demande *. Remarquez que je ne dis pas que c'est celle qui prie, ains celle qui demande, car il y a bien de la difference entre prier et demander. Le maistre demande bien à son serviteur mais il ne le prie pas, ains au contraire en luy demandant quelque chose il luy commande en certaine facon de la luy donner. Un autre