‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 136 sur 322 · LII. POUR LA FÊTE DE LA PURIFICATION · texte numérisé non relu

LII. POUR LA FÊTE DE LA PURIFICATION

la feste du Rencontre. Le troisiesme nom qu'on luy a donné est la feste de saint Simeon le juste, parce qu'il se trouva alors au Temple, oü il eut l'assouvissement de ses desirs, ce qu'il tesmoigna entonnant ce beau cantique : Nunc dimittis servum tuum, Domine, et ce qui suit *. Or, j'ay pensé qu'il seroit proffitable et aggreable à vos cœurs de vous dire quelque chose sur ces trois noms.

Quant au premier, à scavoir la feste de la Presentation du Fils de Dieu au Temple, je fais cette premiere consideration. De tous les sacrifices qui avoyent esté offerts à la divine Majesté dés le commencement du monde, aucun autre que celuy cy n'avoit esté esgal à ses merites; d'autant que si bien on luy immoloit plusieurs holocaustes et victimes, c'estoyent des sacrifices de bestes viles et abjectes,comme de moutons,veaux,taureaux ou oyseaux*. Mais en ce jour, le Fils de Dieu est offert à son Pere, et en son Temple mesme. Cette offrande nous est merveilleusement bien representée par les ceremonies que l'on fait aujourd'hy en l'Eglise; car la procession avec les cierges allumés nous rappelle cette divine procession de la Vierge, quand elle alla au Temple portant entre ses bras son Fils, qui est Ja lumiere du monde*. Lors donc que les Chrestiens portent les cierges en leurs mains, cela ne veut dire autre chose sinon que s'il leur estoit possible de porter Nostre Seigneur entre leurs bras comme firent Nostre Dame et le bienheureux Simeon, ils iroyent l'offrir au Pere eternel d'aussi bon cœur comme ils portent ces cierges qui le leur representent. Cette feste est la fin de toutes celles qui se celebrent en l'honneur de l'Incarnation, car celles que nous solemniserons desormais ne regarderont plus ce mystere ni l'enfance du Sauveur, mais ouy bien sa Mort, sa Resurrection et Ascension ; en somme, ce seront les festes de nostre Redemption. Je vous diray donques un mot de l'Incarnation puisqu'il vient à mon propos.

Ce mystere nous est bien representé par les cierges que nous portons à ce jour, auxquels se trouvent trois natures fort differentes l'une de l'autre, qui neanmoins sont tellement jointes et unies par ensemble qu'elles ne

* Luce, 11, 29-32.

* Ps. xxxix, 7, 8; Heb., x, 4-9.

* Joan., 1, 9, viu, 12, IX, 5.

* Cf. tom. præced.

hujus Edit., Sermones I, XLI.

* Philip.s 1, 7; Heb., rv, 15. '

* Vide Arist., Meteor., 1. I, c. i.

* Cf. Tr.del' Am. de Dieu, 1. X, c. xvn.

* Baruch, n, 38.

font qu'un cierge : à scavoir, la nature du feu, la nature de la meche ou luminon, et celle de la cire *. Or, en Nostre Seigneur il se trouve aussi trois substances qui pourtant ne font que deux natures, et ces deux natures, quoy que bien distantes et esloignées l'une de l'autre, ne forment qu'une personne. Il existe mesme une telle liaison entre ces deux natures que les attributs, louanges et eloges que l'on donne à l'une sont aussi donnés à l'autre; en sorte que nous disons que par cette jonction Dieu s'est fait homme et l'homme a esté fait Dieu *. Cependant Dieu a esté fait semblable à nous autres hommes * en esgalité de substance et de nature, mais non pas en esgalité de perfection, car en cela il nous surpasse infiniment.

Le feu, qui est la premiere et la plus excellente nature du cierge, figure la Divinité. En cent endroits de la Sainte Escriture il est pris pour nous representer la nature divine, car il y a mille rapports entre iceluy et la Divinité ; mais je me contenteray de vous en dire seulement quelques uns. D'abord, le feu est le premier de tous les elemens ; la Divinité est le prince ou principe de tout estre et nature. Le feu est subtil; la Divinité a cette subtilité en une facon beaucoup plus noble et excellente. Le feu fait sa demeure en la troisiesme region de l'air *, il parpille tousjours en haut et jette ses estincelles contremont, et si l'on ne l'attachoit à quelque matiere on ne le pourroit retenir en terre ; nous ne le voyons pas tel qu'il est en la region qui luy est propre, car il est au dessus de l'air, et bien qu'il soit chaud il ne nous brusle pas parce que sa chaleur est mitigée par l'air. Dieu fait sa demeure en soy, son centre n'estant autre que luy mesme ; aussi, lors qu'il a voulu se communiquer à l'homme il est sorti de soy mesme : il a fait comme un effort, il a esté comme en ravissement et en extase par laquelle il est sorti de soy pour se communiquer à sa creature*; mais il n'eust peu demeurer en ferre ni estre veu des hommes * s'il ne se fust attaché à une nature qui luy servist en quelque facon de matiere pour le retenir. Le feu parpille tousjours et s'eslance contre son centre,

Lil. POUR LA FÊTE DB LA PURIFICATION 167

n'ayant jamais repos qu'il n'y soit ; mais Dieu est luy mesme son centre, il ne va ni ne vient, ains il remplit tout de sa Divinité et trouve son centre en tous lieux parce qu'il est tout en toutes choses *. Le feu est une lumiere qui esclaire ; la Divinité est une lumiere qui esclaire Les tenebres *, mais ce qui est davantage, sa lumiere est si lumineuse et esclattante qu'elle en est toute tenebreuse et obscure, en sorte qu'elle ne peut estre regardée ni apperceué en cette vie que par des ombres et figures *. Voyla comme la nature du feu nous represente la Divinité ; je laisse à part une infinité d'autres rapports.

La seconde nature du cierge est celle du luminon, qui figure la nature de l'ame de Nostre Seigneur. Le luminon joint à la cire et au feu respand une lumiere excellente ; mais si on vient à le joindre au feu sans qu'il soit uni à la cire, il ne jettera que de la fumée ou une flamme tout obscure. La nature du luminon est sans doute plus noble que celle de la cire, car les luminons sont faits pour l'ordinaire de coton, lequel croist sur des arbres grandement hauts ; au contraire, chacun sçait que la cire est recueillie comme le miel par les avettes dans les fleurs qui sont sur la terre. Certes, la nature de l'ame est beaucoup plus excellente que celle du corps : elle n'est point corporelle ni terrestre ; si elle ne vient point du ciel, elle vient moins encores de la terre ; elle est creée de Dieu au mesme instant qu'elle est infuse et respandue dans le corps, lequel elle ennoblit et embellit. En cette vie, l'ame sans le corps est bien ce qu'elle est, par maniere de dire, mais elle est tout obscure, et ne peut faire paroistre ses passions et mouvemens, ses discours et pensées que par les organes, membres et sens d'iceluy. L'homme est donc en quelque facon double, et tout ainsy que le corps a besoin d'estre uni à l'ame pour devenir lumineux, aussi l'ame, par une certaine correspondance, recherche cette union qui luy est necessaire ; de mesme que le luminon a besoin d'estre uni à la cire pour esclairer, et qu'il faut esgalement que la cire soit jointe au luminon ou à la meche pour rendre de la clarté. Or, quoy que,

* Cf.tom. VII huju Edit.,pp.6,312-314

* Joan, 1, 5$; c£ I Petri, 1, 19.

*Joan.,1,18; ITim.

Vi, 16.

* Gen., 11,7.

* Matt., 1, 30; Lucse, I, 35.

comme nous l'avons dit, la nature de la cire et celle du luminon soyent bien differentes l'une de l'autre, l'une venant de la terre et estant faconnée par les avettes, l'autre croissant sur de grans arbres sans avoir besoin de l'industrie d'aucune creature pour le faconner, ayant esté fait tel qu'il est par le Createur mesme, neanmoins ces deux natures sont tellement unies et meslangées l'une dans l'autre és cierges que nous portons, qu'elles ne font qu'un seul cierge, ce qui certes est admirable.

L'ame, ainsy que nous l'avons touché, est toute spirituelle, elle ne croist point ca bas, elle est creée de Dieu seul, sans le concours d'aucune creature ; mais le corps vient de la terre, car nous scavons que celuy du premier homme fut petri du limon de la terre *, et despuis ce temps là le corps a esté formé de la substance de l'homme et de la femme, en sorte que, pour cette cause, il est leur ceuvre. Or, bien que l'ame et le corps soyent si differens l'un de l'autre, ils ne font neanmoins qu'une personne que nous appellons homme ; voire mesme ils viennent à faire un tel meslange par cette union et jonction, que nous parlons des deux comme s'il n'y en avoit qu'un ; tout ainsy que quand on parle de la bonté, beauté, ou telle autre qualité du cierge on ne distingue pas la cire ni le luminon, ains on dit seulement et en un mot : Ce cierge est beau ou bon, parlant des deux natures qui se trouvent en luy comme s'il n'y en avoit qu'une seule. Le sacré corps de Nostre Seigneur ne fut pas spirituel, non plus que ceux des autres hommes, bien qu'il fust plus noble et excellent que les nostres, n'ayant point esté conceu par œuvre d'homme, mais du Saint Esprit*, lequel print pour le former le plus pur sang de la Vierge; de sorte qu'en verité ce corps est esgal aux nostres quant à la substance. Mais sa tres sainte ame fut creée par Dieu, qui au mesme instant de sa creation, la respandit dans ce corps formé par la vertu du Saint Esprit ; et dés lors ces deux substances de l'ame et du corps demeurerent tellement jointes et unies ensemble qu'elles ne firent qu'une seule nature parfaite.

Le feu estant mis au cierge pour l'allumer, il se prend

Page 1