‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 193 sur 322 · LIX. Pour LE 111° DIMANCHE DE CARÈME · texte numérisé non relu

LIX. Pour LE 111° DIMANCHE DE CARÈME

le vouloit renouveller *; et comme quand on met du vin nouveau en quantité dans un tonneau où il y en a encor un peu de vieux, l’on ne dit pas que tel tonneau contient du vin viel ains du nouveau, parce que la quantité de celuy cy Surpasse sans comparaison celle de l’autre, de mesme Nostre Seigneur appelle ce commandement nouveau, d'autant que, si bien il avoit esté donné auparavant, il n'avoit pourtant esté observé que par un fort petit nombre de personnes; si qu'il pouvoit le nommer tout #ouveau, parce qu'il vouloit qu'il fust tellement renouvellé que tous s'aymassent les uns les autres.

Ainsy faisoyent les premiers Chrestiens, qui n'avoyent tous qu'un cœur et qu'une ame *, entretenant une telle union par ensemble que jamais on ne voyoit entr'eux nulle division ; aussi jouissoyent-ils d'une consolation tres grande par le moyen de leur concorde. Tout ainsy que de plusieurs grains de froment moulus et petris ensemble on fait un seul pain, pain qui est composé de tous ces grains de blé qui estoyent auparavant separés et qui ne sont plus separables maintenant, de maniere qu'ils ne peuvent plus estre remarqués ni reconneus en particulier, de mesme ces Chrestiens avoyent un amour si fervent les uns pour les autres, que leurs volontés et leurs cœurs estoyent tous saintement confus et pesle meslés. Mais cette sainte confusion et divin meslange n'y apportoit nul empeschement, car il ne pouvoit y avoir de division ni de separation ; de sorte que le pain petri de tous ces cœurs estoit infiniment aggreable au goust de la divine Majesté.

Et comme nous voyons encores que de plusieurs raisins pressurés les uns avec les autres se fait un seul vin, et qu'il n'est plus possible de remarquer quel est le vin sorti d'une telle graine ou d'une telle grappe, ains tout estant pesle meslé ne forme qu'un vin tiré de plusieurs graines de raisins, de mesme ces cœurs des premiers Chrestiens, esquels regnoit la sainte charité et dilection, n'estoyent qu'un vin composé de plusieurs cœurs comme de plusieurs raisins. Mais ce qui establissoit une si grande union entr'eux n'estoit autre, mes cheres ames, sinon la

* Cf. Serm.notatum supra, p. 369.

* Act., rv, 32.

*Act.,1,43;ICor., x, 17.

* Joan., xv, 12.

tres sainte Communion *, laquelle venant à cesser ou à se faire rarement, la dilection est venue par mesme moyen à se rafroidir entre les Chrestiens et a grandement perdu sa force et sa suavité.

Le commandement de l’amour du prochain est donques nouveau pour la rayson que nous venons de dire, à sçavoir parce que Nostre Seigneur l’est venu renouveller, tesmoignant qu'il vouloit qu'il fust mieux observé qu'auparavant. Il est nouveau aussi parce qu'il semble que le Sauveur l'ayt ressuscité, comme on peut appeller un homme nouveau celuy qui estant mort vient à ressusciter. Ce commandement estoit tellement negligé entre les hommes qu'il sembloit n'avoir pas esté fait, tant il y en avoit peu qui s'en resouvinssent ou du moins qui l'observassent. Nostre Seigneur le leur redonne donques; partant il veut que, comme une chose nouvelle, comme un commandement nouveau, il soit prattiqué fidellement et fervemment.

Il est nouveau aussi à cause des nouvelles obligations que nous avons de l'observer. Or, quelles sont ces nouvelles obligations que Jesus Christ a apportées au monde, de nous rendre souples en l'observance de ce divin precepte ? Elles sont grandes certes, puisque luy mesme est venu nous l'enseigner non seulement de paroles mais beaucoup plus d'exemple ; car ce Maistre divin et tres aymable ne nous a point voulu apprendre à peindre qu'il n'ayt premierement peint devant nous ; il ne nous a donné nul precepte qu'il ne l'ayt premierement observé devant que nous le donner. Aussi, avant de renouveller ce commandement de l'amour du prochain, il nous a aymés et monstré par son exemple comment nous le devions prattiquer à fin que nous ne nous en excusassions point comme si c'estoit une chose impossible ; il s'est donné au tres saint Sacrement, puis il nous a dit : Aymezvous les uns les autres comme je vous ay aymés *. Les hommes de l'ancienne Loy sont damnés s'ils n'ont pas aymé le prochain, car ou la loy de nature les y obligeoit ou bien celle de Moyse; mais les Chrestiens qui, apres l'exemple que Nostre Seigneur nous en a laissé,

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