LX. Pour LE JEUDI APRÈS LE 111° DIMANCHE DE CARÉME
qu'elle ne mena aucun bruit de son mal ni ne le tesmoigna par ses paroles, car elle ne dit point au Sauveur ni à ceux qui la gouvernoyent, qu'elle desiroit plus la santé que la maladie. Quoy qu'il soit bon, quand c'est pour mieux servir Nostre Seigneur, de luy demander la santé comme à Celuy qui la nous peut donner, toutefois il le faut faire avec cette condition, si telle est sa volonté, car nous devons tousjours dire : Fiat voluntas tua*; Ta volonté soit faite. Neanmoins il est beaucoup mieux de ne luy rien demander, et de nous contenter qu'il scache nostre mal et combien de temps il y a qu'il nous travaille.
Il y a des personnes qui voudroyent, quand elles sont malades, employer tout le monde, si elles pouvoyent, pour estre gueries, et envoyent de costé et d'autre à ce que l'on prie Dieu de les delivrer de ces maladies corporelles. Certes, il est bon de recourir à Dieu, mais pour l'ordinaire cela se fait avec tant d'imperfection que c'est pitié; l'on en a mesme veu commettre de notables pour ce sujet par des grans personnages, comme il arriva à un Roy de France : c'estoit Louys unziesme. (On ne fait point de tort à la reputation de ces grans quand on dit leurs verités.) Celuy cy donques, voulant aller à la guerre, fit faire à Paris plusieurs prieres pour la conservation de sa santé corporelle. Oyant un jour la Messe qui se disoit pour luy en l'eglise de Saint Germain, comme le bon abbé qui celebroit fut arrivé à l'oraison en laquelle il recommandoit l'ame et la santé spirituelle du Roy, ce prince fit promptement sortir l'un de ses pages pour l'advertir de recommander sa santé corporelle, disant que pour celle de l'ame l'on y penseroit puis apres *. Il commit ainsy cette grosse imperfection ; et l'on est fort sujet d'en commettre de semblables en telles occasions.
Mais la grande resignation de nostre febricitante l'empescha de tomber en cette faute, car elle demeura en sa douceur, modestie et tranquillité, sans rien demander. Cependant les Apostres, meus de compassion, dirent pour elle à Nostre Seigneur une parole de grande humilité. Cette parole fut secrette, neanmoins ayant esté ouye du
* Matt., vi, 10.
* Claud.de Seyssel Hist. du Roy Loy:
XII, paulo post med.
* Cf. Les Entretiens, tom.VIhujusEdit.,
ÈS
Sauveur il regarda la malade qui le regardoit; puis, s’approchant de son lit, fl l’empoigna par la main, et se faschant contre la fievre /uy commanda de la quitter ; soudain elle fut guerie, et se levant de ce pas, elle l'alla servir à table.
C'est icy ma troisiesme consideration. Certes, elle monstra une grande vertu et le profit qu'elle avoit fait de sa maladie ; car comme elle l’avoit soufferte avec tant de resignation pour Nostre Seigneur, si tost qu’elle en est quitte, elle ne veut user de sa santé que pour le service d'iceluy. Mais quand donc s’y employe-t-elle? Au mesme instant qu'elle l'a recouvrée. Elle n'estoit point de ces femmes tendres et delicates qui ayans eu une maladie de quelques jours il leur faut les semaines et les moys pour les refaire, à fin que ceux qui n'ont pas appris qu'elles estoyent malades le scachent en ce temps qu'elles pren-
nent pour se remettre, et que par ce moyen ils ayent
encores le loysir de les plaindre. C'est pourquoy il est requis de les retirer dans une infirmerie à part, de les traitter de viandes particulieres et de leur faire plusieurs dorlotteries jusqu'à ce qu'elles en soyent bien relevées. Nostre febricitante ne fait point tout cecy, ains elle sert Nostre Seigneur aussi tost qu'elle est guerie.
Or, si vous voulez, faites à cette heure agir l’imagination et regardez combien cette femme servoit son cher Maistre avec amour, joye et allegresse ; comme elle le regardoit, comme son cœur s'embrasoit de son amour et combien d'actes elle en faisoit ; combien de benedícite elle avoit en la bouche, louant Celuy qui luy avoit fait tant de bien. Imaginez-vous aussi ce que faisoyent de leur costé les Ápostres qui avoyent veu ce miracle, et apprenez comment on se doit comporter aux maladies corporelles et le profit que l'on en doit tirer.
En somme, il faut observer en icelles la regle generale, qui est de ne rien demander et ne rien refuser *, mais se remettre entre les mains de nos Superieurs, leur laissant le soin de pourvoir aux medecins, aux remedes et à tout ce qui est requis pour nostre santé et soulagement. Ne rien refuser ni des viandes, ni des medecines, ni d'aucun