LETTRE VIII
Faut-il donc que la philosophie se retire de ce domaine , découragée et sans espoir? Pendant que, dans toutes les autres directions^ la domination des formes s'étend , ce bien le plus précieux de tous doit-il être abandonné au hasard informe ? La lutte des forces aveugles doit-elle durer éternellement dans le monde politique , et la loi sociale ne triompher jamais de l'égoïsme haineux ?
Pas le moins du monde. La raison elle-même, il est vrai, ne tentera pas directement la lutte avec cette force brutale qui résiste à ses armes , et, pas plus que le fils de Saturne dans Vniade, elle ne descendra sur le sombre champ de bataille pour y combattre en personne ; mais, parmi les combattants, elle choisit le plus digne, le revêt d'armes divines comme Jupiter en donne à son petit-fils , et, par sa force triomphante , elle décide finalement la victoire.
La raison a fait tout ce qu'elle peut faire, quand elle a trouvé la loi et qu'elle Ta promulguée; c'est à l'énergie de la volonté, à J'ardeur du sentiment de l'exécuter. Pour sortir victorieuse de sa lutte avec les forces , la vérité doit d'abord elle-même d^enir une force et faire d'un des instincts de l'homme son champion dans l'empire des phénomènes; car les instincts sont les seules forces motrices dans le monde sensible. Si jusqu'à présent la vérité a si peu manifesté sa puissance victorieuse 9 cela ne dépend pas de l'intelligence qui n'aurait pas su la dévoiler, mais du cœur qui lui est demeuré fermé, et de l'instinct qui n'a point agi pour elle.
D'où vient , en efTet , cette domination encore si générale àea préjugés, cette nuit des intelligences au sein de la lumière répandue par la philosophie et l'eipérience? Le siècle est éclairé, c'est-à-dire que les connaissances découvertes et vulgarisées seraient suffisantes pour rectl&er au moins nos principes pratiques. L'esprit de libre examen a dissipé les opinioiis erronées qui longtemps défendirent l'accès de la vérité, et i miné le sol sur lequel le fanatisme et la tromperie avaient érigé leur trâne. La raison s'est purifiée des illusions des sens et d'une sophistique mensongère, et la philosophie elle-même élève la voix et nous exhorte à rentrer dans le sein de la nature, à laquelle d'abord elle nous avait rendus infidèles.... D'oLi vient donc que nous sommes toujours des barbaresT
Il faut qu'il y ait dans les esprits des hommes, puisque ce n'est pas dans les objets , quelque chose qui empêche de recevoir la vérité, malgré la vive lumière qu'elle répand, et de l'accepter, quelque grande que puisse être sa force de conyic^ tion. Ce quelque chose, un ancien sage l'a senli et exprimé dans cette maxime très-significative : Sapere aiwfc'.
Ose être sage ! II faut un courage énergique pour triompher des empêchements que la paresse de la nature, aussi bien que la lâcheté du cœur, oppose à notre instruction. Ce n'est pas sans raison que le mythe antique fait sortir Minerve tout armée de la tête de Jupiter ; car c'est par la guerre qu'elle débute. Dès sa naissance, elle a à soutenir un rude combat contre les sens, qui ne veulent point être arrachés à leur doux repos. La plus grande partie des hommes est beaucoup trop lassée et trop énervée par la lutte avec la nécessité, pour pouvoir s'engager dans un nouveau et plus rude combat contre l'erreur. Cooienls s'ils peuvent échapper eux-mêmes au pénible labeur de la pensée, ils abandonnent volontiers à d'autres la tutelle de leurs idées; et, s'il arrive que de plus nobles besoins s'agitent dans leur âme, ils s'attachent avec une foi avide aux formules que l'État et le clergé tiennent en réserve pour ce cas. Si ces hommes malheureux méritent notre compassion , notre juste mépris atteint ceux qui , affranchis des besoins par un plus