‹ Œuvres de SchillerChapitre 31 sur 71 · LETTRE XII · texte numérisé non relu

LETTRE XII

Cette double tâche, qui consiste k tdire passer, en nous, 1» nécessaire à la réalité, et à soumettre, hors de nous, le réel à la loi de la nécessité , nous sommes excités à la remplir par deux forces opposées qui, parce qu'elles nous poussent à réaliser leur objet, sont très-justement nommées impulsions ou instinctMa première de ces impulsimis, que j'appellerai mw^mi sensible *, dérive de l'existence physique de l'homme ou de sa nature sensible, et c'est elle qui tend à le renfermer dans les bornes du temps et à le faire matière : je ne dis pas lui donner

1. Au mol tmpulrioni (ou xnttineli] m rapporte, dans les Beurtt, U nots suinnte, queScbiller a Bupprïmée dans les OpiaeuUi «n proie eiqut, pu suite, manque aussi dans les OEuorei eomplétti : « le ne me bis aucun scrupule d'employer ce terme d'une manière commune , tout aussi bien pour ce qui tend à l'accomplissement d'une loi , qae pour ce qui tend il la satisTaclioa d'un besoin, bien qu'on la restreigne d'ordinaire à ce dernier sens. Si les td^ rationnelles derienneat. dËs qu'on les place, en général, dans les limïlesdu temps, des impératifs ou des devoirs : d'un autre cdié ces devoirs deviennent des impulsions ou instincts, dès qu'ils se rapportent à quelque chose de iiterminé et de réel. La réracité, par exemple, en tant que chose absolue et nécessaire que la raison prescrit à toutes les iotelligences, est dans l'filre suprém* réelle, parce qu'elle est possible; car cela résulte de l'idée d'un Être nécess^re. Cette mSme idée de véracité, placée dans les borues de l'humanité, reste tou jours, il est vnû, nécessaire, mais elle do l'est pins que moralement, et il UM d'abord qu'elle soit réalisée, parce que, chez un être contingent, la possibilité n'implique pas la réalité. Or, que l'expérience fournisse un cas auquel se putss» rapporter cet impératif de la véracité, alors il éveille une impulsion , une tendance & eiéculer cette loi, et à opérer cet accord avec soi-même que prescrit la raison. Cette impulsion a lieu nécessairement, et ne manque pas même chu celui qut agit directement contre elle. Sans elle, il n'y aurait pas de volonté moralement mauvaise, ni par conséquent aussi de volonté moralement bonne '

}. Dans les Betmt : * l'impulsion r/«)2e.s

une matière, car, pour cela, il faut déjà une libre activité de la personne qui, recevant la matière, la distingue du moi, du permanent. Par matière je n'entends ici que le changement ou la réalité qui remplit le temps. En conséquence , cet instinct exige qu'il y ait changement , que le temps ait un contenu. Cet ^tat du temps simplement rempli se nomme sensation , et c'est uniquement par cet état que se manifeste l'existence physique. Gomme tout ce qui est dans le temps est successifs il s'ensuit <iue par cela seul que quelque chose est , tout le reste est exclu. Ouand on attaque une note sur un instrument , parmi toutes celles qu'il peut virtuellement donner, cette note seule est réelle: lorsque l'homme est actuellement modifié , la possibilité infinie de toutes ses modifications est limitée à cet unique mode d'existence. Ainsi donc, l'action exclusive de l'impulsion sensible a pour conséquence nécessaire la limitation la plus étroite. Dans <:et état, rhomme n'est qu'une unité de grandeur, un moment rempli dans le temps; ou, pour mieux dire, il n'est pas, car sa personnalité est supprimée aussi longtemps que la sensation le domine et emporte le temps avec elle *.

Cet instinct étend son domaine sur toute la sphère du fini dans l'homme , et , comme la forme ne se révèle que dans la matière , et l'absolu que par le moyen des limites , la manifestation totale de la nature humaine tient en dernière analyse à rinstinct sensible. Mais , quoique lui seul éveille et développe ce qui existe virtuellement dans l'homme , c'est cependant lui seul aussi qui en rend la perfection impossible. Il rattache au monde des sens, par des liens indestructibles , l'esprit,

1. Pour cet état dMmpersonnalité sous Tempire de la sensation, la langue possède une expression très-frappante : être hors de soi, c'est-à-dire être hors 4e son mot. Quoique cette manière de parler ne s'emploie guère que lorsque la sensation prend le caractère de la passion , et que cet état devient plus remarquable par sa durée, Thomme est hors de soi , tant qu'il ne fait que sentir. Re- Tenir de cet état à la réflexion, c'est ce qu'on appelle, avec non moins de justesse, rentrer en soi, c'est-à-dire revenir à son v/mx, rétablir sa personnalité. De quelqu'un qui est en défaillance , on ne dit pas c il est ausser sich (hors de «oi), » mais « il est von sich (loin de soi, pas chez soi), » c'est-à-dire il est enlevé à son mot, vu que, dans cet état, le fait est seulement qu'il n'est pas dans son mot (sans que pour cela il soit ailleurs, hors de soi). Aussi celui qui est revenu d'un évanouissement est-il simplement « heisich (revenu à lux), » ce qui peut très-bien se concilier avec être hors de soi, {Note de Schiller.)

430 LETTRES SDR L'ÉDUCATION ESTHÉTIQUE qui tend plus haut, et il rappelle aux bornes du présent l'abstraction, qui prenait son libre essor dans la sphère de l'infini. Sans doute, la pensée peut lui échapper momentanément, et une ferme volonté résiste victorieusement à ses exigences; mais bientôt la nature opprimée rentre dans ses droits, pour donner impérieusement une réalité à notre existence, un contenu, un fond , à notre connaissance , un but à notre activité.

La seconde impulsion, qu'on peut nommer instinct formel, part de l'existence absolue de l'homme ou de sa nature rationnelle, et tend à le mettre en liberté, à porter l'harmonie dans la diversité de ses manifestations , et à maintenir, malgré tous les changements d'état, la personnalité. Comme celle-ci, en tant qu'unité absolue et indivisible, ne peut jamais être en contradiction avec elle-même, comme nous sommes nous à tout jamais, cette impulsion, qui tend k maintenir la personnalité, ne peut en aucun temps exiger autre chose que ce qu'il faut qu'elle exige constamment et à tout jamais : elle décide donc pour toujours ce qu'elle décide maintenant, et ordonne maintenant ce qu'elle ordonne pour toujours. Dès lors, elle embrasse la série totale du temps, ou, ce qui revient au même, elle supprime te tempe, eUe supprime le changement; elle veut que le réel soit nécessaire et étemel , et que l'étemel et le nécessaire soient réels; en d'autres termes, elle tend k la vérité et à la justice.

Si l'instinct sensible ne produit que des accidents, llnstinct formel donne des Ims : Aes lois. pour tout jugement, quand il est question de connaissances, des lois pour toute volonté, quand il s'^t d'actions. Soit donc que nous reconnaissions un objet, que nous accordions une valeur objective à un état du siijet, soit que nous agissions en vertu de connaissances, que nous fassions de l'objectif le principe déterminant de notre état: dans l'un et l'autre cas, nous soustrayons cet état à la juridiction du temps, et nous lui attribuons la réalité pour toiu les honunes et pour tous les temps, c'est-à-dire l'universalilt et la nécessité. Le sentiment peut dire seulement : < Gela est vrai pour ce sujet et dam ce moment, > et il peut venir un autre moment, un autre sujet, qui rétracte l'alfirmation du sentiment actuel. Mais, quand une fois la pensée prononce, etdit: iCeii

estj » elle décide pour toujours et à tout jamais ^ et la validité de sa décision est garantie par la personnalité elle-même , qui brave tout changement. L'inclination peut dire seulement : c Gela est bon pour ton individu et pour ton besoin actuel; » mais ton individu et ton besoin actuel, le cours changeant des choses les emportera, et ce que tu désires ardemment aujourd'hui , il en fera quelque jour l'objet de ton aversion. Mais, lorsque le sentiment moral dit : « Cela doit être, » il décide pour toujours et à jamais. Si tu confesses la vérité, parce qu'elle est la. vérité, et si tu pratiques la justice, parce qu'elle est la justice, tu as fait d'un cas particulier la loi de tous les cas possibles, et traité un moment de ta vie comme l'éternité.

En conséquence, lorsque l'impulsion formelle exerce le pouvoir, et que l'objet pur agit en nous, l'être acquiert sa plus haute expansion, toutes les barrières disparaissent, et de l'unité de grandeur dans laquelle le renfermait l'étroite sensibilité, l'homme s'élève à une unité d'idée, qui embrasse et se subordonne la sphère totale des phénomènes. Durant cette opération , nous ne sommes plus dans le temps , mais c'est le temps qui est en nous avec sa succession infinie. Nous ne sommes plus individus, mais espèce; le jugement de tous les esprits est exprimé par le nôtre , et le choix de tous les cœurs est représenté par notre acte.

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