Voyez VAlexiade d'Anne Gomnène, livre I , chap. iv
qu'ensuite en qualité de juge. Mais, supposé que le prisonnier eût triomphé de la tentation rien que par égard pour la justice, il n'y aurait plus de doute, l'action eût été une action morale.
Lorsque le feu duc Léopold de Brunswick , sur le bord de l'Oder en furie, se demanda s'il devait au péril de sa vie, s'abandonner à l'impétuosité du fleuve pour sauver quelques malheureux, qui, sans lui, étaient privés de tout secours; et lorsque, je suppose ce cas, il s'élança, uniquement par conscience de son devoir, dans cette barque où nul autre ne voulait monter, personne ne contestera sans doute qu'il n'ait agi moralement. Le duc se trouvait ici dans le cas contraire au précédent. L'idée du devoir, dans cette circonstance, se présenta la première, et alors seulement s'éveilla l'instinct de la conser^'ation pour s'opposer à ce que prescrivait la raison. Mais, dans les deux cas, la volonté s'est comportée de la même manière: elle a obéi immédiatement à la raison, et partant les deux actions sont morales.
Mais dans les deux cas l'action continuerait-elle d'être morale, si nous supposions que le goût esthétique y eût part?
Supposé, par exemple, que le premier, qui fut tenté de commettre une mauvaise action , et qui y renonça par respect pour la justice, ait le goût assez cultivé pour que toute action honteuse ou violente éveille en lui. une horreur invincible : au moment où l'instinct de la conservation le pousse à quelque chose de honteux , le sens esthétique, seul, suffira pour l'en détourner; il n'y aura donc plus délibération devant le tribunal moral , devant la conscience : un autre mobile, une autre juridiction a d'avance prononcé. Mais le sens esthétique ne gouverne la volonté que par des sentiments, et non par des lois. Ainsi cet homme se refuse à goûter le sentiment agréable de la vie sauvée, parce qu'il ne peut supporter le sentiment odieux d'avoir commis une bassesse. Donc , tout s'est passé ici par-devant la sensibilité seule, et la conduite de cet homme, bien que conforme à la loi, est moralement indifférente; c'est simplement un bel effet de la nature.
Supposons maintenant que le second , celui à qui sa raison prescrivait de faire une chose contre laquelle protestait l'instinct de nature, supposons que cet homme ait également le sens du
SCHILLER. — ËSTHÂT» 29
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beau assez Msceptible ponr cple tont ce (fài est grâtid ef parfait le ravisse : au momentibêiiie où lA rialson hii^donile cet ordre, la sensibilité se rangera aussitôt du méine tiord, et il fera avec inclination ce que, sans cette sensibilité délicate poul^ le beau, il lui aurait fallu faire contraii^mentà rinclitiàti<M. Ikair sèi^-ce une raison pour nous de le trouver moins parfait? Alssurémenf non; car il agit, dans le principe, pai* pur i^espect^ pour les prescriptions' de la raison ; et s^il suit ser prescriplioiis avec joie, cela ne peut rien 6tei^ à la pureté àiorale' cte son acte. Ainsi cet homme sera tout aussi' parfait dans I0 muf rmoral; et dans fe sBm physique ^ au contraire, il sera incomparablemm plus parfait ; car il est infiniment plui^ propre à fiBiiré un sujet vertueux.
Ainsi donc le goût donne à rftmdtme direction qui la dispose mieux à la vertu, en écartant les' ihtlinatiiohs qui y sont contraires , et en éveillant celles qui y sont fkvol'ables. Le goût ne saurait faire aucun tort à la véritable vertu , encoi^e bien que, dans tous les cas où PinstincI denatiire p«â"le )é preduer, le goût commence par décider de son chef ce dont la' conscience autrement aurait dû connaître , et bien qu'il soit oàusepar conséquent que, parmi les actions de ceux qui se gouvernent par lui, il y ait beaucoup plfï^ d'actions moraleihent indiflTérentes que d'actions véritablement morales. En effet, l'excellence de l'homme ne consiste pas le- moins du monde à produire une plus grande ^omme d^Mtions particulières rigowreusemmt maraks, mais bien à témoigner dans l'ensemble d^'une plus grande conformité de toutes les dispositions de sa liatui^ atec la loi morale; et ce n'est pas une chose qui doive donner aux gtenfi une idée bien avantageuse de leur pays ou de leur siècle, que d'y entendre si souvent parler de moralité, et d'actes particuliers qpe Ton vante comme des traits de vertu. Espérons qm le jour où la civilisation aura consommé son œuvre (si sieuîement Ton peut concevoir ce terme par la pensée), il ne se#a guère i^os question de cela. Hais, d''un autre côté, le ^oM peut être d'une utilité positive pour la véritable vertu dails tous* les cas oè les instigations premières étant parties de M raiso», sa voii court risque d'être étouffée par tes sollicitations^ plus puissantes de rinstinct de nature. Alors, en effet, le goût détermnae
notre sensibilité à prendre parti pour le devoir, et &it ainsi qu'une médiocre force morale de volonté suffit à la pratique de la vertu.
Que si le goût, à ce titre, ne fait jamais tort à la vraie moralité, et si dans beaucoup de cas il est pour elle d'une utilité évidente, il faut tenir pour très-considérable cette circonstance, qu'il est souverainement favorable à la légalité de notre conduite. Supposons que l'éducation esthétique ne contribue aucunement à nous donner des sentiments meilleurs, du moins nous rend-elles propres à agir, quoique sans une disposition véritablement morale , comme nous aurions agi si notre âme eût été. véritablement morale. Or, il est bien vrai que, devant le tribunal de la conscimce, nos actes n'ont absolument d'importance que comme expression de nos sentiments ; mais c'est précisément l'inverse dans Tordre physique et dans le plan de la nature : là ce ne sont plus nos sentiments qui importent, ils n'ont d'importance qu'en tant qu'ils donnent lieu à des actes qui servent au but de la nature. Mais l'ordre physique qui est régi par des forces , et l'ordre moral qui se gouverne par des lois , sont si exactement faits l'un pour l'autre et si intimement impliqués , que les actions qui , par leur forme, sont moralement convenables, renferment nécessairement aussi dans leur objet une convenance physique ; et de même que l'édifice entier de la nature semble n'exister que pour rendre possible le plus haut de tous les buts , qui est le bien , de même le bien peut à son tour être employé comme un moyen pour assurer la conservation de l'édifice. Ainsi , l'ordre de la nature a été rendu dépendant de la moralité de nos âmes, et nous ne pouvons aller contre les lois du monde moral sans provoquer en même temps une perturbation dans le monde physique.
Si donc il est à jamais impossible d'attendre de la Nature humaine, tant qu'elle n'est que nature humaine, qu'elle agisse sans interruption ni défaillance, uniformément et constamment, comme raison pure, et qu'elle- n'ofiEense jamais les lois de l'ordre moral; si, tout persuadés que nous sommes, et de la nécessité et de la possibilité de la pure vertu , nous sommes forcés de nous avouer combien en réalité l'exercice en est sujet à accidents, et combien peu nous devons compter sur
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la solidité de nos meilleurs principes; si, avec cette conviction de la fragilité humaine, nous nous souvenons que chacune de nos infractions à la loi morale est une atteinte portée à Tédiiice de la nature : si nous rappelons toutes ces considérations à notre mémoire , ce serait assurément la témérité la plus criminelle que de mettre les intérêts du monde entier à la merci , au hasard de notre vertu. Tirons plutôt de là cette conclusion, que c'est une obligation pour nous de satisfaire tout au moins à Tordre physique par l'objet de nos actes , quand bien même nous ne devrions point satisfaire par la forme de ces actes aux exigences de Tordre moral ; de payer au moins comme instruments parfaits, au but de la nature, ce dont nous demeurons redevables envers la raison en tant que personnes imparfaites, afin de ne point faire honteuse figure tout à la fois devant Tun et Tautre tribunal. Que si, parce que la simple légalité est sans mérite moral, nous refusions de faire aucun effort pour y conformer nos actes, Tordre du monde, en attendant, pourrait se dissoudre, et, avant que nous fussions venus à bout d'asseoir nos principes , tous les liens de la société pourraient bien être rompus. Non , plus notre moralité est sujette aux hasards, plus il est nécessaire de prendre des mesures pour assurer la légalité : négliger la légalité par étourderie ou par orgueil, c'est une faute dont nous aurions à répondre devant la morale. Quand un aliéné croit sentir que son accès va le prendre, il ne laisse point de couteaux à la portée de sa main, et il va de luimême au-devant des liens , afin de n'être pas responsable , dans l'état de santé , des crimes que sa cervelle troublée pourrait lui faire commettre. Eh bien ! de même, c'est pour nous une obligation d'aller au-d«vant des liens salutaires que nous présentent la religion et les lois esthétiques, afin que notre passion, dans ces crises où elle prend le dessus, ne puisse porter aucune atteinte à Tordre physique.
Ce n'est pas sans dessein que j'ai rangé la religion et le goût dans une seule et même classe. C'est que Tune et l'autre ont le mérite, commun par l'effet, quoique inégal en principe et en valeur, de suppléer la vertu proprement dite, et d*assurerla légalité là où il n'y a pas lieu d'espérer de moralité. Sans doute celui-là tiendrait un rang incontestablement plus élevé dans
Tordre des purs esprits, qui n'aurait besoin ni de Tattrait de la beauté, ni de la perspective d'une vie éternelle, pour se conformer en toutes rencontres aux exigences de la raison; mais, nous le savons , l'homme est borné , et sa faiblesse oblige le moraliste le plus rigide à tempérer quelque peu dans la pratique la sévérité de son système , quoiqu'il ne puisse rien céder en théorie; elle Toblige, pour assurer le bien du genre humain, qui serait assez mal protégé par notre vertu sujette aux hasards , de recourir en outre aux deux fortes ancres de la religion et du goût.
« L'homme n'est jamais contraint de dire : il faut que je veuille, dit le juif Nathan • au derviche ; et ce mot est vrai dans un sens plus large qu'on ne serait peut-être tenté d'en convenir. La volonté est le caractère spéciflque de l'homme ; et la raison même n'est que la règle éternelle de sa volonté. La nature entière agit raisonnablement :• toute notre prérogative, c'est d'agir raisonnablement, avec conscience et volonté. Tous les autres objets obéissent k la nécessité : l'homme est l'être qui veut.
C'est justement pour cela qu'il n'y a rien de plus indigne de l'homme que de subir la violence, car la violence le supprime. Celui qui nous fait violence ne nous conteste rien de moins que j notre humanité : celui qui subit lâchement la violence abdique | sa qualité d'homme. Mais cette prétention à rester absolument | libre de tout ce qui est violence, semble supposer un être en possession d'une force assez grande pour repousser loin de soi toute autre force. Que si cette prétention se rencontre chez un être qui, dans Tordre des forces, ne peut revendiquer le pre- ,
1. Ce traité panit pour la première fois, en 1801> dans le tome IH des Opufeules en prose, où le titre est accompagné, à la taÛe des matières, de la meH" ^on ungedrwkt (non imprimé, inédit). Schiller, comme nous l'ayons dit plus haut (Toyez la note de la p. 119), avait inséré dans la Nouvelle Thalie un autre morceau portant le même titre, dont il réimprima plus tard la seconde partie seulement, en Tintitulant du Pathétique, La première partie, plus particulièrement relative au sublime, ne fut admise ni dans le recueil des Opuscules en prose f ni plus tard dans les OEuwes complètes. Nous en donnerons la traduction à la suite du présent traité, avec lequel elle ne fait nullement double emploi.
U. Voyez Nathan le Sage, pofime dramatique de Lessing, acte I*% scène 3.
mier rang , il en résulte une contradiction malheureuse entre son instinct et son pouvoir.
L'homme est précisément dans ce cas. Entouré de forces sans nombre, qui toutes lui sont supérieures et qui le dominent, il prétend, par sa nature, n'avoir à souffrir d'aucune d'elles nulle violence. Il est vrai que, par son intelligence, il sgoute artificiellement à ses forces naturelles, et que , jusqu'à un certain point, il réussit, en effet, à régler physiquement sur tout ce qui est physique. Il y ^ rein^e à:tput, jdit le prpv^rbe, excepté h la mort. Mais cette exception seule, si c'en est réellement une dans le sens le plus rigoureux du mot, suffirait à ruiner tout entière ridée même de notre nature. Jamais l'homme ne sera Tétre qui veut, s'il y a un cas, un seul, où, bon gré mal gré, il soit forcé à ce qu'il ne veut pas. Cette exception unijjue, terrible, d'être ou de faire ce qu'UJaut, et non ce qu'il veut, cette idée le poursuivra telle qu'un fantôme ; et, comme nous le voyons en effet chez la plupart des hommes, elle le livrera en proie aux aveugles terreurs de l'imagination ; sa liberté si vantée n'est absolument rien s'il y a un point, un seul, où il soit contraint et lié. C*est l'éducation qui doit remettre l'homme en liberté et l'aider à remplir toute l'idée de sa nature. Elle doit donc le rendre capable de faire prévaloir sa volonté; car, encore une fois, l'homme, c'est l'être qui veut.
On peut arriver à ce but de deux manières : pu bîeA rédlementf en opposant la force à la force, en dominant, comme na- ,ture, la nature même ; ou bien par Vidée, en sortant de. la nature, et en détruisant ainsi, par rapport à soi, l'idée même de violence. Tout ce qui aide l'homme à dominer réellement la nature est ce qu'on appelle l'éducation physique.. L'homme cultive son entendement et développe ses forces physiques, soit pour (faire des forces de. la nature, selon leurs propres lois, lesinstruments de sa volonté, soit pour se mettre en sûreté contre leurs .effets lorsqu'il ne les peut diriger. JUais les forQes de la. nature ne se laissent dominer ou détourner que jusqu'à un certain .point : passé ce point, elles se déi:ôbent à , la ptdssanœ de l'homme, etlesoumi^ttaitÀla leur.
Ainsi, à partir de ce point, c'en sw^it'fttit de sa liberté »'a n'était susceptible qfxe d'éducatîou physique. M^.il £mt qu'il
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soit homme sans exception, et, par conséquent, qu'il n'ait rien à subir, en aucun cas, contrairement h sa volonté. Lors donc qu'il ne peut plus opposer aux forces physiques aucune force physique proportionnée , il ne lui reste qu'une ressource pour ne subir aucune violence : c'est de faire cesser entièrement ce rapport qui lui est si funeste ; c'est (Faniantir en tant qu'idée la violence qu'il est forcé de subir en fait. Or, anéantir une violence en tant qu'idée, c'est tout simplement s'y soumettre volontairement. L'éducation qui rend l'homme apte à cela s'appelle l'éducation morale.
L'homme façonné par l'éducation morale, et lui seul, est en* tièrement libre. Ou bien il est supérieur à la nature en tant que puissance, ou bien il est 4'accord avec elle. Aucune des actions qu'elle exerce sur lui n'est violence ; car avant d'arriver jusqu'à lui, elle est devenue un acte de sa volonté propre, et la nature dynamique ne saurait jamais l'atteindre, parce qu'il se sépare volontairement de tout ce à quoi elle peut atteindre. Mais pour arriver à cet état de l'âme que la morale nous enseigne sous le nom de résignation aux choses nécessaires, et la religion sous le nom de soumission absolue aux conseils de la Providence : pour y arriver, dis-je, par un effet de son libre arbitre et avec réflexion, U faut déjà un degré de lucidité dans la pensée, et, dans la volonté, un degré d'énergie supérieur à ce que l'homme en possède communément dans la vie active. Heureusement pour lui, l'homme ici trouve, non-seulement, dans sa nature rationnelle une aptitude morale qui peut être développée par l'entendement, mais aussi, dans sa nature raisonnable et sensible, c'est-à-dire dans sa nature humaine, une tendance esthétique qui semble avoir été mise là tout exprès, une faculté qui s'éveille d'elle-même en présence de certains objets sensibles, et qui, nos sentiments js' épurant, peut être cultivée au point de devenir un puissant essor idéal. C'est de cette aptitude, idéalistique j il est vrai, dans son principe et dans son essence, mais que le réaliste lui-même laisse voir assez clairement dans sa conduite, quoiqu'il ne la reconnaisse point en théorie* : c'est, dis-je, de cette faculté que je vais m'occuper ici.
1. Comme en général il n'y a proprement rien d^tdéalistique que ce que le
Il est vrai que le sens du beau, quand il est développé par la culture, suffit déjà par lui-même à nous rendre Jusqu'à un certain point, indépendants de la nature, en tant que force. Une âme qui s'est assez ennoblie pour être plus sensible à la forme des choses qu'à leur matière , et qui, sans s'inquiéter aucunement de la possession des choses mêmes, trouve un plaisir tout libéral dans la simple contemplation des phénomènes , cette Ame renferme en soi une source intime, une plénitude d'existence que rien ne saurait lui faire perdre ; et, comme elle n'a pas besoin de s'approprier les objets au milieu desquels elle vit, elle n'a point à craindre non plus d'en être dépouillée. Mais enfin il faut pourtant bien que ces phénomènes aient un corps par lequel ils se manifestent, et, par conséquent, tant que nous éprouvons le besoin, ne fût-ce que de trouver une belle apparence, un beau phénomène, ce besoin implique celui de l'existence de certains objets , et il s'ensuit que notre satisfaction dépend encore de la nature considérée comme force, puisque c'est elle qui dispose souverainement de toute existence. Autre chose, en eflet, est de sentir en soi le besoin d'objets doués de beauté et de bonté, ou d'exiger simplement que les objets qui nous entourent soient bons et beaux. Ce dernier désir est compatible avec la plus parfaite liberté de l'âme; mais il n'en est pas ainsi de l'autre : que l'objet qui est devant nous soit beau et bon, c'est ce que nous sommes en droit d'exiger; mais que le beau et le bien soient réalisés objectivement devant nous, nous ne pouvons que le souhaiter. Eh bien, cette disposition de l'âme où l'on ne s'inquiète pas de savoir si le beau , le bon et le parfait existent, mais où l'on exige avec la dernière rigueur que ce qui existe soit bon , beau et parfait , s'appelle par excellence grande et sublime, parce qu'elle renferme en soi tous les caractères positifs d'une belle âme , sans en partager les caractères négatifs.
C'est un signe auquel on reconnaît les âmes belles et bonnes, mais qui ne laissent pas d'être faibles , que d'aspirer toujours avec impatience à trouver leur idéal moral réalisé dans le monde
parfait réaliste pratique, en fait, sans le savoir, et ne conteste, en théorie, que par une inconséquence. {Note de Schiller.)
des faits, et d'être douloureusement affectées de tout ce qui y met obstacle. Une âme ainsi faite se réduit à une triste dépendance par rapport au hasard, et Ton peut toujours lui prédire, sans craindre de se tromper, qu'elle fera la part plus grande qu'il ne faut h la matière dans les choses morales et esthétiques, et qu'elle ne soutiendra point les suprêmes épreuves du caractère et du goût. Les imperfections morales ne doivent pas être pour nous une cause de souffrance et de douleur : la souffrance et la douleur témoignent plutôt d'un besoin non apaisé que d'une exigence morale non satisfaite. Une exigence morale non satisfaite doit être accompagnée d'un sentiment plus viril et fortifier notre âme, la confirmer dans son énergie, plutôt que de nous rendre malheureux et pusillanimes.
La nature nous a donné deux génies pour compagnons dans notre vie en ce bas monde. L'un, aimable et de bon commerce, nous abrège, par la gaieté de ses jeux, les peines du voyage; il nous rend légères les chaînes de la nécessité, et nous conduit, entre la joie et les ris, jusqu'aux endroits périlleux où il nous faut agir comme de purs esprits et nous dépouiller de tout ce qui est corps, jusqu'à la connaissance du vrai et à la pratique du devoir. Une fois là , il nous abandonne ; car son domaine se borne au monde des sens : ses ailes terrestres ne pourraient le porter au delà. Mais à ce moment aussi l'autre compagnon entre en scène, silencieux et grave, et de son bras puissant il nous porte par delà le précipice qui nous donnait le vertige.
Dans le premier de ces deux génies on reconnaît le sentiment du beau; dans l'autre, le sentiment du sublime. Sans doute le beau lui-même est déjà une expression de la liberté : non pas de celle qui nous élève au-dessus de la puissance de la nature et qui nous affranchit de toute influence corporelle , mais seulement de cette liberté dont nous jouissons, en tant qu'hommes, sans sortir des bornes de la nature. En présence de la beauté , nous nous sentons libres , parce que les instincts sensibles se trouvent en harmonie avec les lois de la raison; en présence du sublime , nous nous sentons libres , parce que les instincts sensibles n'ont aucune influence sur la juridiction de la raison, parce que c'est alors le pur esprit qui agjit en nous,
comme s'il n'était soumis absolument à aucune autre loi qu'aux siennes propres.
Le sentiment du sublime est un sentiment mixte. C'est à la fois un état pénible^ qui, dans son paroxysme, se manifeste par une sorte de frisson ; et un état joy&uœ^ qui peut aller jusqu'au ravissement, et qui, sans être proprement un plaisir, est préféré de beaucoup à toute espèce de plaisir par les âmes délicates. Cette réunion de deux sensations contraires dans un seul et même sentiment prouve d'une façon péremptoire notre indépendance morale. Car, comme il est absolument impossible que le même objet soit avec nous dans deux rapports contraires, il s'ensuit que c'est noiM-méme^ qui soutenons avec l'objet deux rapports différents ; qu'il faut par conséquent que deux natures opposées soient unies en nous, lesquelles, à l'idée de cet objet, sont mises en jeu de deux façons tout à fait opposées. Ainsi, nous éprouvons par le sentiment du sublime que l'état de notre nature spirituelle n'est pas nécessairement déterminé par l'état de notre nature sensible, que les lois de la nature ne sont pas nécessairement* nos lois , et qu'il y a en nous un principe autonome , indépendant de toutes les impressions sensibles.
L'objet sublime peut être envisagé de deux manières. Ou bien nous le rapportons à notre compréhension ^ et nous essayons en vain de nous en faire une image ou une idée ; ou bien nous le rapportons à notre force vitale , et nous le considérons comme une puissance devant laquelle la nôtre n'est plus rien. Mais, quoique, dans l'un comme dans l'autre cas, nous éprouvions, à l'occasion de cet objet, le sentiment pénible de nos limites, nous ne cherchons pourtant point à le iiiir; tout au contraire , nous sommes attirés à lui par une force irrésistible. Gela pourrait-il être , si les limites de notre iïnagination étaient en même temps celles de notre compréhension? Serions-nous volontiers rappelés au sentiment de la toute-puissance des forces de la nature, si nous n'avions par devers nous quelque autre chose que ce qui peut devenir la proie de ces forces î Nous nous plaisons au spectacle de l'iniSni sensible , parce que nous sommes capables d'atteindre par la pensée ce que les sens ne peuvent plus embrasser et ce que l'entendement ne peut plus saisir. La vue d'un objet terrible nous
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transporte d'emihousiasthe; parce que nous sommes oapabled de vouloir ce qUe les instincts* rejettent avec horreur, et de rejeter ce qu'il» désirent. Non» souffrons volontiers' que notre imagînation , daifs le m^de des phénomènes ^ trouve quelque chose qui la dépasse , parce qu'en définitive il n-y a là qu'une force sensible qui ttiompbe d'une autre force sensible , mais que la nature , malgré toute son infinité , ne peut atteindre à la grandeur absolue qui est en nous-mêmes. Nous soumettons volontiers à la nécessité physique et notre bien-être , et notre existence : c'est que ce pouvoir môme nous rappelle qu'il y a en nous des principes qui échappent à son empire. L'homme^ est dans le» mains de la nature , niais la volonté de Thonmie est dans »a main, à lui.
Et voilà comme la nattu^e est allëe jusqu'à se servir d'un moyen sensible pour nous apprendre que nous sommes quelque chose de plus que de simples natures sensibles :> voilà comme elle a su elle-même tirer parti de nos sensations pour nous mettre sur la trace de cette découverte, que nous ne sommes nullement soumis en esclaves à la violence des sensa*tions. Et c'est là un tout autre effet que celui qui peut être produit par le beau : j'entends le beau du monde réel, car le sublime lui-même se confond dans le beau idéal. En présencede la beauté, la raison et la sensibilité se trouvent en harmonie, et ce n'est qu'à cause de cette harmonie que le beau a de Tat* trait pour nous. Par conséquent , la beauté seule ne saurait jamais nous apprendre que notre destination est d'agir comme de pures intelligences , et que nous sommes capables de nous montrer tels. En présence du sublime , au contraire , la raison et la sensibilité ne sont point en harmonie , et c'est précisément cette contradiction entre l'une et l'autre qui fait le charme du sublime, son irrésistible action sur nos âmes. Ici, Thomme physique et l'homme moral se séparent de la façon la plus tranchée ; car c'est justement en présence des objets qui font seulement seiitir au premier combien sa nature est bornée ^ que l'autre fait l'expérience de sa force : ce qui abaisse l'un jusqu'à terre est précisément ce qui relève l'autre jusqu'à l'infini.
Je suppose un homme doué de toutes les vertus dont la réu*
nion compose un beau caractère : un homme qui trouve son plaisir à pratiquer la justice , la bienfaisance , la modération , la constance et la bonut) foi ; tous les devoirs dont l'accomplissement lui est prescrit par les circonstances ne sont pour lui qu'un jeu; et j'admets que la fortune le favorise de telle sorte, qu'aucune des actions que pourra lui demander son bon cœur ne lui soit difficile. Qui ne serait charmé d'une si belle harmonie entre les instincts de la nature et les prescriptions de la raison? et qui pourrait s'empêcher d'aimer un pareil homme ? Mais enfin , quelque inclination qu'il nous inspire , sommes-nous bien sûrs qu'il soit réellement vertueux? ou même, en général, qu'il y ait quelque chose qui réponde à l'idée de vertu ? Quand cet homme n'aurait eu en vue que de se ménager des sensations agréables , à moins d'être fou , il ne pouvait absolument pas agir d'autre sorte , et il faudrait qu'il fût ennemi de soi-même pour vouloir être vicieux. Peut-être le principe de ses actions est-il pur ; mais c'est une question à débattre entre sa conscience et lui; quant h nous y nous n'en voyons rien. Nous ne lui voyons rien faire de plus que ce que ferait un homme simplement habile qui n'aurait d'autre dieu que le plaisir. Ainsi, toute sa vertu est un phénomène qui s'explique par des raisons tirées de l'ordre sensible, et nous n'avons nullement besoin d'en aller chercher le principe par delà le monde des sens.
Mais je suppose que ce même homme tombe tout à coup dans l'infortune : on le dépouille de ses biens , on flétrit sa réputation ; la maladie le cloue sur un lit de douleur ; la mort lui ravit tous ceux qu'il aime ; tous ceux sur qui il compte l'abandonnent dans sa détresse. Qu'on l'étudié de nouveau dans cette condition, et qu'on lui demande, à présent qu'il est malheureux, la pratique des mêmes vertus auxquelles il était si disposé jadis, au temps de sa prospérité. Si on le trouve sur ce point absolument tel qu'on Ta vu autrefois, si la pau\retén'a point altéré sa bienfaisance, l'ingratitude son obligeance serviable, la douleur son égalité d'âme, l'adversité sa joie du bonheur d'autrui ; si son changement de fortune est sensible dans ses dehors, mais non dans ses mœurs, dans la matière, mais non dans la forme de sa conduite : alors, sans doute, on
ne pourra plus expliquer sa vertu par aucune raison tirée de l'ordre physique; Vidée de la nature y idée qui suppose toujours nécessairement que le phénomène actuel repose sur quelque phénomène antérieur, comme l'effet sur la cause , cette idée ne suffît plus à nous faire comprendre cet homme ; car il ne se peut rien de plus contradictoire que d'admettre que l'effet puisse rester le. même, quand la cause s'est changée en son contraire. Il faut donc renoncer à toute explication naturelle , il ne faut plus songer un seul instant à trouver la raison de ses actes dans sa condition ; il faut sortir nécessairement de Tordre physique, et chercher le principe de sa conduite dans un monde tout autre , auquel la raison peut bien s'élever avec ses idées , mais que l'entendement ne peut saisir par ses concepts. C'est cette révélation de la puissance morale absolue qui n'est subordonnée à aucune condition de nature , c'est là ce qui donne au sentiment douloureux dont notre cœur est saisi à la vue d'un pareil homme , cet attrait tout particulier, ce charme inexprimable, que nulle volupté des sens , si épurés qu'on les suppose, ne saurait faire éprouver au même degré que le sublime.
Ainsi le sublime nous ouvre une issue pour franchir les bornes de ce monde sensible , où le sentiment du beau voudrait bien nous retenir à tout jamais emprisonnés. Ce n'est pas peu à peu (car entre la dépendance absolue et l'absolue liberté il n'y a pas de transition possible), c'est soudain et par une secousse , que le sublime arrache notre nature spirituelle et indépendante aux liens où la retenait la sensibilité, môme épurée par le goût , à ce filet qui enchaîne d'autant plus fortement une âme qu'il est plus subtilement tissu. Quelque empire que la sensibilité ait pris sur les hommes par l'influence latente d'un goût efféminé , quand bien même elle aurait réussi, sous la trompeuse enveloppe du beau spirituel, à pénétrer jusqu'au siège intime de la juridiction morale , et là , à empoisonner la sainteté des principes dans leur source même, il suffit souvent d'une émotion sublime, d'une seule, pour rompre tout ce tissu d'impostures, pour rendre tout d'un coup à la nature spirituelle enchaînée toute son élasticité , pour lui révéler sa destination véritable , et pour l'obliger à concevoir,
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au moins pour Tinstant, le sentiment de sa dignité. La beauté, sous la forme de la divine Galypso, a ensorcelé le brave tils d'Ulysse, et, par le pouvoir de ses charmes, elle le retient longtemps prisonnier dans son lie. Longtemps il croit servir une divinité immortelle, tandis qu'il n'est que dans les bras de la volupté ; mais tout à coup voici qu'une impression du sublime le vient saisir sous les traits de Mentor : il se souvient qu'il est appelé à une destinée plus haute , il se jette dans les vagues , il est libre.
Le sublime, comme le beau, est répandu à profusion par toute la nature, et la faculté de sentir l'un et l'autre a été donnée à tous les hommes; mais ce germe ne se développe pas également, et il est besoin que l'art lui vienne en aide. Le but de la nature suppose déjà par lui-même que nous devons nous porter spontanément au-devant du beau, quoique nous fuyions encore le sublime; car la beauté est comme la nourrice de notre enfance , et c'est à elle de polir nos âmes en les arrachant à la rudesse de l'état de nature. Mais, bien qu'elle soit notre premier amour, et que notre faculté de sentir se développe d'abord pour elle , la nature a pourvu néanmoins à ce que cette faculté ne mûrît qu'à la longue, et attendît pour achever son développement que l'entendement et le cœur fussent formés. Si le goût atteignait sa pleine maturité avant que la vérité et la moralité se fussent établies dans notre cœur par un meilleur chemin que celui qu'eût pris le goût , le monde sensible resterait à jamais la limite de nos aspirations. Nous ne saurions, ni dans nos idées ni dans nos sentiments, passer par delà le monde des sens , et tout ce que l'imagination ne peut se représenter serait aussi sans réalité pour nous. Mais heureusement il entre déjà dans le plan de la nature que le goût, bien que ce soit lui qui fleurisse le premier, soit néanmoins de toutes les facultés de l'esprit la dernière à mûrir. Pendant cet intervalle, Thomme a gagné assez de temps pour mettre dans sa tête une provision d'idées , un trésor de principes dans son cœur, puis pour développer tout particulièrement, en la tirant de la raison, sa sensibilité pour le grand et le sublime.
Tant que l'homme n'était que l'esclave de la nécessité physique, qu'il n'avait trouvé aucune issue pour échapper du cercle
étroit des appétits , et qu'il ne sentait pas encore dans sa poitrine cette liberté supérieure qui le rapproche des anges ^ la nature y en tant qu'incompréhensible , ne pouvait que lui rappeler l'insuffisance de son imagination, et la nature, en tant que force destructrice y que lui rappeler son impuissance physique. Il lui fallait donc passer timidement à côté de Tune , et se détourner de l'autre avec effroi. Mais à peine la libre contemplation l'a-t-elle assuré contre l'aveugle oppression des forces de la nature , à peine a-t-il reconnu , parmi ce flux de phénomènes^ quelque chose de permanent dans sa propre personne, aussitôt ces masses grossières de la nature qui l'entourent, commencent à parler un tout autre langage à son cœur , et la grandeur relative qui est hors de lui , devient pour lui un miroir où il contemple la grandeur absolue qui est en lui-même. Il approche sans crainte et avec un frémissement de plaisir de ces tableaux qui effrayaient son imagination, et fait appel à toute la force de cette faculté par laquelle nous nous représentons l'infini sensible, tout exprès pour avoir la joie, si malgré cela elle échoue dans cette tentative , de sentir d'autant plus vivement combien ses idées sont supérieures à tout ce que peut donner déplus relevé la faculté sensible. La vue d'un lointain infini, d'une hauteur à perte de vue, ce vaste Océan qui est à ses pieds, et cet autre océan plus vaste encore qui s'étend au-dessus de sa tête, transportent et ravissent son esprit par delà le cercle étroit du réel , par delà cette prison étroite , accablante , de la vie physique. La majesté simple de la nature lui offre une mesure moins bornée pour évaluer les grandeurs, et, entouré des grandes figures qu'elle lui présente , il ne peut plus rien supporter de mesquin dans sa façon de penser. Qui nous dira combien d'idées lumineuses, combien de résolutions héroïques, qui n'eussent jamais pris naissance dans le cabinet obscur où le savant s'emprisonne , ni dans le salon où se coudoient les gens du monde , ont été inspirées tout à coup , dans une promenade , rien que par le contact et la lutte généreuse de notre âme avec le grand esprit de la nature 1 Qui sait si ce n'est pas à un commerce moins fréquent avec ce génie sublime qu'il faut attribuer en partie cette petitesse d'esprit si commune aux gens de la ville , toujours courbés sur des minuties où leur
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âme se rabougrit et s'étiole , tandis que l'âme du nomade demeure ouverte et libre, comme le firmament sous lequel il dresse sa tente !
Mais ce n'est pas seulement l'inimaginable ou le sublime de quantité, c'est aussi l'incompréhensible^ ce qui échappe à l'entendement et ce qui le trouble^ qui peut servir à nous donner une idée de Finfini supra-sensible, dès que cet élément va jusqu'à la grandeur, et s'annonce à nous comme l'ouvrage de la nature (car autrement il n'est que méprisable) : il aide alors notre âme à se représenter l'idéal, et lui imprime un noble essor. Qui n'aime mieux l'éloquent désordre d'un paysage naturel que Tinsipide régularité d'un jardin français? Qui n'admire plus volontiers, dans les plaines de la Sicile, ce merveilleux combat de la nature avec elle-même , de sa vertu créatrice et de ses forces destructives ; qui n'aime mieux repaître ses yeux des cataractes sauvages de l'Ecosse, et de ses montagnes brumeuses, de cette grande nature dont sMnspirait Ossian, que de s'extasier, dans cette Hollande tirée au cordeau , devant le laborieux triomphe de la patience sur le plus opiniâtre des éléments? Nul ne contestera que dans les pacages de la Hollande les choses ne soient mieux ordonnées pour les besoins de l'homme physique que sous le perfide cratère du Vésuve, et que l'entendement, qui aime à tout comprendre et à tout ranger, ne trouve bien plutôt son compte dans un jardin de ferme régulièrement planté, qu'à la sauvage beauté d'un paysage naturel. Mais l'homme a encore un autre besoin que ceux de la vie naturelle et du bien-être; il a une autre destination que de comprendre les phénomènes qui l'en- • tourent.
I De même que , pour le voyageur sensible , la bizarrerie [c$auvage a tant d'attrait dans la nature physique, ainsi, et pour la même raison, toute âme capable d'enthousiasme trouve, jusque dans la regrettable anarchie du monde moral, la source d'un plaisir tout particulier. Sans doute, celui qui ne voit la grande économie de la nature qu'en s'éclairant de la pauvre lueur de V entendement; celui qui n'a jamais d'autre pensée que de réformer son hardi désordre et d'y substituer l'harmonie : celui-là ne saurait se plaire dans un monde où il semble que
tout soit livré aux caprices du hasard plutôt que gouverné selon une sage ordonnance, et où le mérite et la fortune sont la plupart du temps en désaccord . Il voudrait que le monde entier, dans son vaste cours, fût réglé comme une maison bien administrée ; et quand il n'y trouve pas cette régularité tant désirée (déception presque inévitable), il ne lui reste plus qu'à attendre d'une vie future , et d'une autre nature meilleure, la satisfaction que lui doit et ne lui donne point la nature présente et passée. Si, au contraire, il renonce de bonne grâce à la prétention de ramener ce chaos anarchique de phénomènes à une seule et même notion , il regagne d'un autre côté avec usure ce qu'il consent à perdre de celui-ci. Ce manque absolu de liaison, de communauté quant au but, entre tous ces phénomènes qui se pressent, cette anarchie qui les rend inaccessibles et inutiles à son entendement, qui est forcé de s'en tenir à cette forme d'association finale , c'est précisément ce qui les rend plus précieux pour la pure raison : la raison y voit un emblème d'autant plus frappant; plus la nature est désordonnée et sans lien, mieux la raison y trouve représentée sa propre indépendance par rapport aux conditions de la nature. Et en effet, étant donnée une série de choses, supprimez tout lien, tout rapport entre elles, vous avez l'idée de l'indépendance, idée qui s'accorde d'une façon surprenante avec l'idée de la liberté telle que nous la concevons par la raison pure. Ainsi, sous cette idée de liberté qu'elle tire de son propre fonds, la raison comprend et ramène à Vunité de pensée ce que V entendement ne pouvait ramener à nulle v/niU de notion; par cette idée, elle domine l'infinie diversité des phénomènes, et témoigne ainsi en même temps de sa supériorité sur l'entendement , en tant que faculté soumise à des conditions de l'ordre sensible. Que si, après cela, on veut bien se rappeler combien il est précieux pour un être raisonnable de se sentir indépendant des lois de la nature, on comprendra comment il se fait qu'un homme dont l'âme est tournée au sublime, se tienne pour dédommagé par cette idée de liberté que lui offrent les objets sublimes, de tous les échecs de sa faculté de connaissance. La liberté, avec toutes ses contradictions dans l'ordre moral, avec tous ses maux dans l'ordre physique, est pour les nobles âmes un spectacle infiniment plus
intéressant que le bien-être et le bon ordre sans la liberté, qu'une société réglée comme un troupeau, où les moutons sui* vent docilement le berger, qu'une machine où la volonté autonome se réduit au rôle officieux d'un rouage de montre. Cette régularité fait de l'homme un simple produit, un simple citoyen de la nature, produit plus ingénieux, citoyen plus favorisé que les autres, et c'est tout : la liberté fait de lui le citoyen d'un monde meilleur, où il a part au gouvernement d'une société dans laquelle il est infiniment plus honorable d'occuper la dernière place que de tenir le premier rang dans l'ordre physique.
C'est de ce point de vue, et de ce point de vue seul^ que l'his* toire est pour moi un objet sublime. Le monde, en tant qu'objet historique, n*est au fond que le conflit des forces de la nature, soit les unes avec les autres, soit avec la liberté de rhomme ; et l'histoire n'est que la relation de ces luttes et de leur issue. L'histoire, jusqu'au point où elle est arrivée, a eu à enregistrer de bien plus grandes actions au compte de la nature (c'est à la nature qu'il faut attribuer, dans l'homme, tous les phénomènes affectifs), qu'elle n'en a eu à mettre au compte de la libre raison : la raison n'a fait prévaloir sa puissance sur les lois de nature que dans quelques exceptions individuelles, dans l'âme d'un Caton, par exemple, d'un Aristide, d'un Phocion, et autres semblables. Quand on n'approche de l'histoire qu'avec la pensée d'y trouver un trésor de connaissances et de lumières, que de déceptions on se prépare! Toutes les bonnes intentions, toutes les tentatives de la philosophie, pour concilier ce que veut le monde moral avec ce que donne en effet le monde réel, sont démenties par les rapports de l'expérience, et autant la nature, dans son règne organique j suit ou semble suivre avec complaisance les principes réguliers de la logique, autant elle est déréglée dans l'ordre moral , et se plaît à rompre la bride avec laquelle les spéculatifs ne demanderaient pas mieux que de la conduire.
Mais quelle difiérence, quand on renonce à expliquer^ et que Ton fait de cette incompréhensibilité même le point d'appui de son jugement ! Précisément parce que la nature, vue dans sa généralité, se rit de toutes les règles que notre entendement voudrait lui prescrire ; précisément parce que, dans son cours
libre et fantasque, elle renverse avec la même irrévérence les créations de la sagesse et les œuvres du hasard ; précisément parce qu'elle entraîne dans une seule et même ruine les grandes choses aussi bien que les petites , les nobles aussi bien que les communes ; parce que tantôt elle respectera une fourmilière, et que tantôt, sous l'étreinte de ses bras gigantesques, elle écrasera l'homme , la plus noble de ses créatures ; parce que vous la voyez souvent détruire , dans une heure d'étourderie , l'ouvrage qui lui a coûté le plus de peine, et travailler durant des siècles entiers à quelque création insensée : en un mot, précisément parce que la nature , prise en général , s'écarte manifestement des lois intellectuelles auxquelles elle se soumet dans chacun de ses phénomènes en particulier, nous voyons qu'il est absolument impossible d'expliquer la nature même par des lois de la nature^ et d'affirmer de son empire ce que nous affirmons de ce qui se passe dans son empire ; et, par conséquent, l'effet de ce spectacle est de pousser l'âme, par un mouvement irrésistible, du monde des phénomènes vers le monde des idées, du conditionnel à l'absolu.
Mais si la nature, en tant qu'infini sensible, nous élève ainsi vers l'idéal, la nature, en tant que terrible et destructive, nous jette encore bien plus avant dans le monde des idées, du moins tant que nous en demeurons simplement les libres spectateurs; car, il faut bien le reconnaître, l'homme sensible, et la sensibilité mêlée en lui à l'élément raisonnable, ne redoutent rien tant que de se brouiller avec cette puissance qui décide de son bien-être et de son existence.
Le plus haut idéal où nous aspirions, c'est de rester en bonne intelligence avec la nature physique, sauvegarde de notre bonheur, sans être obligés pour cela de rompre avec la nature morale, qui assure notre dignité. Mais nous savons qu'il n'est pas . toujours commode de servir deux maîtres; et, quand bien même (cas presque impossible) le devoir et les appétits ne devraient jamais être en lutte, la nécessité physique, après tout, ne passe aucun contrat avec l'homme, et ni la force ni l'adresse de l'homme ne peut l'assurer contre la malignité des destinées. Heureux donc celui qui a appris à supporter ce qu'il ne peut changer, et à sacrifier avec dignité ce qu'il ne peut sauver 1 II
peut se présenter telles conjonctures où la destinée sera plus forte que tous les remparts sur lesquels il fondait sa sécurité, et où il ne lui reste plus d*autre ressource que de se réfugier dans la sainte liberté des purs esprits , où il n*a plus d'autre moyen de rassurer l'instinct de conservation que de le vouloir rassurer, pas d^autre moyen de résister à la puissance de la nature que de la prévenir, et, en se détachant librement de tout intérêt sensible, de se dégager moralement de son corps , sans attendre qu'une force physique l'en dépouille.
Or, il trouve cette force dans les émotions sublimes et dans un fréquent commerce avec la nature destructive, soit lorsqu'elle lui montre seulement de loin sa puissance redoutable, soit lorsqu'elle l'exerce en réalité contre les autres hommes. Le pathétique est une sorte de malheur artificiel, et, comme le malheur véritable, nous met immédiatement en contact avec la loi spirituelle qui commande dans notre âme. Mais il y a cette différence, que le malheur vrai ne choisit pas toujours bien son temps ni son homme : souvent il nous surprend sans défense, et, ce qui est encore pis, souvent il nous rend incapables de défense. Le malheur artificiel, au contraire, celui du pathétique, nous trouve armés de toutes pièces; et, comme l'imagination y est seule intéressée, le principe autonome a le loisir de maintenir dans notre âme son indépendance absolue. £h bien, plus l'esprit renouvelle souvent cet exercice de son activité propre, plus il lui devient une facile habitude, et plus il gagne les devants sur l'instinct sensible, si bien qu'enfin, au jour où le malheur artificiel et imaginaire fait place à une sérieuse infortune, il est en état de la traiter comme il eût fait un malheur artificiel, et (dernier et suprême essor de l'humaine nature 1 ) de transformer une souffrance réelle en une émotion sublime. Ainsi le pathétique est, pour ainsi parler, une sorte d'inoculation de l'inévitable sort, laquelle lui ôte sa malignité, et détourne ses coups sur les côtés par où l'âme est le mieux fortifiée.
Arrière donc ces ménagements mal entendus et cette délicatesse d'un goût efféminé qui jette un voile sur l'austère visage de la nécessité, et qui, pour se mettre en faveur auprès des sens, suppose faussement^ entre le bien-être et la bonne conduite, une
harmonie dont il n'y a pas trace dans le monde réel I Que le mauvais destin se montre à nous face à face. Ce n'est pas dans rignorance des dangers qui nous entourent (car cette ignorance, après tout, doit avoir un terme), c'est en nous familinrisant avec eux que nous trouverons notre salut. Et quoi de plus propre à nous familiariser avec eux que le terrible et magnifique spectacle de cette perpétuelle évolution qui détruit toutes choses, et qui les crée de nouveau pour les détruire encore; qui tantôt les mine lentement, tantôt les foudroie tout d'un coup? ou que ces tableaux pathétiques qui nous montrent l'humanité aux prises avec le sort, la fortune toujours prête à fuir et que rien n'arrête, la sécurité trompée, l'injustice triomphante et l'innocence qui succombe : tableaux que l'histoire nous présente en grand nombre, et que l'imitation tragique place devant nos yeux? En 1 effet, quel est l'homme qui, n'ayant pas absolument perdu toute aptitude morale, pourra assister à ces luttes opiniâtres qui n'ont point sauvé Mithridate, à la ruine de Syracuse ou de Carthage, qui pourra, dis-je, assister à de pareilles scènes sans rendre hommage en frissonnant à cette sombre loi de la nécessité, sans tenir en bride, au moins sur le moment, ses appétits, et sans se rattacher, frappé et saisi de cette éternelle vanité de tout ce qui est sensible, au principe permanent qu'il porte dans son sein? La capacité de sentir le sublime est donc une des plus nobles aptitudes de la nature humaine, et mérite tout ensemble et notre Respect à cause de son origine (car elle procède de la faculté indépendante de penser et de vouloir) , et le plus complet développement, à cause de son influence sur l'homme moral. Le beau a droit à notre reconnaissance, mais son bienfait ne va pas au delà de V homme. Le sublime s'adresse dans l'homme au pur esprit; et puisqu'enfîn c'est notre destination, malgré toutes les barrières que nous oppose la nature sensible, de nous diriger selon le code des purs esprits, il faut que le sublime se joigne au beau pour faire de Y éducation esthétique un tout complet, pour que le cœur humain et sa faculté de sentir s'étendent aussi loin que va notre destination, et, par conséquent, par delà les limites du monde sensible.
Sans le beau , il y aurait entre notre destination naturelle et notre destination rationnelle un éternel conflit. En nous effor-
çant de satisfaire à notre vocation en tant qu'esprits, nous négligerions notre humanité^ et, toujours prêts à nous élancer hors du cercle du monde sensible^ nous demeurerions à jamais des étrangers dans cette sphère de la vie active qui nous a été assignée. Sans le sublime, le beau nous ferait oublier notre dignité. Amollis par une suite non interrompue de jouissances, nous perdrions l'énergie du caractère y et, indissolublement attacfiés à cette fortne d'existence tout accidentelle, nous cesserions d'avoir devant les yeux notre destination immuable et notre vraie patrie. Ce n'est que lorsque le sublime se marie avec la beauté, et que notre aptitude à sentir l'un et l'autre a été également cultivée, que nous soinmes enfin de véritables et parfaits citoyens de la nature, sans être pour cela ses esclaves, et sans renoncer à notre droit de cité dans le monde de l'intelligible. Maintenant il est bien vrai que la nature présente déjà par elle-même une foule d'objets sur lesquels pourrait s'exercer notre aptitude à saisir le beau et le sublime; mais ici encore, ainsi que dans beaucoup d'autres cas, l'homme est mieux servi de seconde main que de première , et il aime mieux recevoir des mains de l'art une matière choisie et préparée , que d'aller puiser, péniblement et pauvrement, à la source non épurée de la nature. Cet instinct qui nous porte à imiter et façonner les objets , instinct qui ne peut recevoir aucune impression sans être aussitôt sollicité à la rendre par une expression vivante, qui voit dans tout grand objet, dans toute belle forme de la nature, une provocation à lutter avec elle : cet instinct, dis-je , a ce grand avantage sur sa rivale , de pouvoir traiter comme objet principal, et comme un tout particulier, ce que la nature, en supposant qu'elle ne l'ait pas laissé tomber de ses mains sans dessein , n'a fait que rencontrer au passage et entraîner dans son cours, en poursuivant quelque autre but qui l'intéresse de plus près. Tandis que la nature, dans ses belles créations organiques, souffre quelque violence, soit par l'individualité défectueuse de la matière , soit par l'influence de forces hétérogènes; ou que, dans les scènes grandes et pathétiques qu'elle nous présente, elle exerce elle-même quelque violence, s*imposant et se faisant sentir à l'homme en tant que force , elle qui ne peut devenir esthétique qu'à la condition de se présenter simple-
ment comme un objet de libre contemplation : nous voyons son imitateur et son rival , Tart plastique , en possession de la plus entière liberté, parce qu'en traitant son objet, il fait abstraction de toutes les circonstances accidentelles qui le restreignent; et il laisse aussi Tâme du spectateur parfaitement libre , parce qu'il n'imite que Vapparence et non la réalité des objets. Mais, comme tout l'attrait du sublime et de la beauté consiste seulement dans l'apparence et non dans la valeur intrinsèque de l'objet, il s'ensuit que l'art a tous les avantages de la nature sans partager les liens qui la gênent.