‹ Œuvres de Spinoza (volume 2)Chapitre 9 sur 130 · LA PERSONNE DE SPINOZA · texte numérisé non relu

LA PERSONNE DE SPINOZA

Commençons par caractériser Thomme dans Spinoza pour mieux comprendre le philosophe. Prions un de ses contemporains , un ministre de FÉglise luthérienne, le pieux, l'exact, Thonnête Colerus, de nous introduire auprès de lui. Transportons-nous sur le Pavilioengragt, à la Haye, et entrons dans la maison de Van der Spyck, où habite Spinoza. Que faiiril, sans famille , sans culte, sans appui extérieur, dans cette cellule prise sur Fétroite demeure de pauvres gens? Il passe le temps, dit son hôte, à étudier et à travailler à ses verres. En effet, Spinoza, chassé de la synagogue, exilé de sa patrie, pauvre et décidé à ne dépendre de personne, avait appris un art mécanique, en quoi, du reste, il demeurait fidèle aux traditions de sa religion et de sa famille. L*art qu'il choisit fut celui de faire des verres pour des lunettes d'approche. Il était bon opticien, dit quelque part Leibnitz, se taisant discrètement sur le reste.

Mais Spinoza n'avait pas besoin d'être si habile pour gagner sa vie. C'est une chose incroyable, s'écrie le bon Colerus, combien Spinoza était sobre et bon ménager. On voit par différents petits comptes trouvés dans ses papiers qu'il a vécu un jour entier d'une soupe au lait accommodée avec du beurre, ce qui lui revenait à trois sous, et d'un pot de bière d* un sou et demi. C'est

tout ce qu*il fallait pour soutenir le corps languissant et cliétif où habitait cette pensée puissante. Colerus décrit Spinoza très-faible de corps, malsain et attaqué de phthisie depuis sa jeunesse. C'était un homme de moyenne taille ; il avait les traits du visage bien proportionnés, la peau un peu noire, les cheveux frisés et noirs, les sourcils longs et de même couleur , de sorte qu'à sa mine on le reconnaissait aisément pour être descendu des juifs portugais. Pour ce qui est de ses habits, il en prenait fort peu de soin, disant qu'il est contre le bon sens de mettre une enveloppe précieuse à des choses de néant ou de peu de valeur.

« Si sa manière de vivre était fort réglée, sa conversation n'était pas moins douce et paisible. Il savait admirablement bien être le maître de ses passions. On ne l'a jamais vu ni fort triste ni fort joyeux. Il savait se posséder dans sa colère et dans les déplaisirs qui lui survenaient; il n'en paraissait rien au dehors. Il était, d'ailleurs, fort affable et d'un commerce aisé; il parlait souvent à son hôtesse, particulièrement dans le temps de ses couches, et à ceux du logis, lorsqu'il leur survenait quelque aflQiction ou maladie; il ne manquait point alors de les consoler, et de les exhorter à souffrir avec patience des maux qui étaient comme un partage que Dieu leur avait assigné. Il avertissait les enfants , d'assister souvent au service divin, et leur enseignait I -combien ils devaient être obéissants et soumis à leurs parents. Lorsque les gens du logis revenaient du sermon, il leur demandait souvent quel profit ils y avaient fait, et ce qu'ils en avaient retenu pour leur édification. » « Il avait, poursuit Colerus, une grande estime pour mon prédécesseur, le docteur Cordes, qui était un

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homme savant, d'an bon naturel et d'une vie exenH plaire; ce qui donnait occasion à Spinoza d'en faire; Féloge. Il allait même quelquefois l'entendre prêcher, ' et faisait état surtout de la manière savante dont il ex- ' pliquait l'Écriture et des applications solides qu'il e» faisait. Il avertissait en même temps son hôte et ceux de la maison de ne mancpier jamais aucune prédieatio» (Pun sf habiïe homme. Il arriva que son hétesse ïvA demanda un jour si c'était son sentiment qu'elle put être sauvée dan» la religion 4ont elle faisait profession; k quoi il répondit : «> Voire fidiffion est bonne; vous ttm devez pas chercher d'autre ni douter que vous n'y fasêiex votre salut y pourvu qu^en nous attachant à la piéPé^ vous meniez en même temps vme vie paisibh et tranquille: t^

« Fiendant qu'il était âU' tegie, il n'était incoi^mode à personne; ii y passait la meilleure partie de son temps h'anquillement dan» sa chambre. Lorsqu'il lui arrivait dte se trouver fatrgtsfé, ptmr s'être trop attaché à la méditation philosophique, îî descéftdait pour se délasser, et parler à ce&i d^i- logis dte tout ce qwi pouvait servir de mûtière à un ei^etien ordinaire, même de bagatelles. m se divertissait airssi (ptelcpïefois: & tamer une pipe de tabac; ou bien, lorsqu'il vouterft se relâcher l'es^it un p&ù plus longtemps, îi cherchait des araignée^ qu'il fa^ sait hïtter ensemble^ et des mouches qu'il jetait disms 1^ toile d'araignée, et regavda^ eiseuite cette bataille avec tant de p^îBirqu^ilr éclatait quelquefois de rire; il ob^ servait aussi- avec le micrescope les différentes partie» des plus petite insectes, d'où 9 tirait après les coni»é^ quenees qui lui semblaient le mrefux convenir à desh découvertes, w

Voilà Fhomnïe ^€^ vinrent chercher, au milieu.de w

INTJaOWICTiÛN, li

solitude, la richesse, les honneurs, la gloire, les hautes amitiés. Il sacrifia tout cela sans effort, pour vivre heureux dans une paix profonde et une indépendance absolue. Son ami Simon de Vries s'avisa un jour de lui faire présent d'une somme de deux noîlle florins pour le mettre en état de vivre un peu plus à son aise; mais Spinoza s'excusa civilement sous prétexte ^u'il n'avait besoin de rien. Ce même ami, approchant de sa fin et se voyant sans femme et sans enfants, voulait faire son testament et l'instituer héritier de tous ses bieiis; Spinoza n'y voulut jamais consentir, et lui remontra qu'il ne devait pas songer à laisser ses biens à d'autres qu'à son frère.

Un autre ami de Spinoza, l'illuatre Jean de Witt, le força d'accepter une rente de deux cents florins; mais ses héritiers faisant difficulté de continuer la rente, Spinoza leur mit son titre entre les mains avec une si tranquille indifférence qu'ils rentrèrent en eux-mêmes et accorr dèrent de bonne grâce ce qu'ils venaient de refuser.

L'électeur palatin Ghairles-Louis voulut attirer Spmoza à Heidelberg et chargea le célèibre doctewr Fabricius de lui proposer une chaire de philosophie, avec la promesse de lui laisser la plus grande liberté, cum amplissima philosophaudi libertate., pourvu toutefois qu'il n'en abusât pas pour troubler la religion établie. Spinoza répondit qu'il ne voyait pas clairement en quelles limites il faudrait renfermer cette liberté qu'on voulait bien lui promettre, et puis que les soins qu'il faudrait donner à l'instruction de la jeuuesse ^'empêcheraient d'avancer lui-même en philosophie. •

liOrs 4e la campagne des Français en Hollande, le prmce de Condé , qui prenait alors possession du gou- Temement d'Utrecht, désira -vivement s'entretenir avec

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Spinoza. Il paraît même qu'il fut question d'obtenir pour lui une pension du roi, et qu'on l'engagea à dédier quelques-uns de ses ouvrages à Louis XIV. Spinoza racontait lui-même que, comme il n'avait pas le dessein de rien dédier au roi de France j il avait refusé l'offre qu*on lui fai" sait avec toute la civilité dont il était capable. On ne sait si l'entrevue de Spinoza avec le prince de Condé put avoir lieu ; mais il est certain que Spinoza se rendit au camp français, et qu'après son retour, la populace de la Haye s'émut, le prenant pour un espion. L'hôte de Spinoza accourut alarmé : « Ne craignez. rien, lui dit Spinoza, il m'est aisé de me justifier. Mais quoi qu'il en soit, aussitôt que la populace fera le moindre bruit à votre porte, je sortirai et irai droit à eux, quand ils devraient me faire le traitement qu'ils ont tait aux pauvres messieurs de Witt. Je suis républicain, et n'ai jamais eu en vue que la gloire et l'avantage de l'État. » Spinoza racontait à Leibnitz que le jour de l'assassinat des frères de Witt, il voulait sortir et afficher dans les rues près du lieu des massacres un placard avec ces mots : Ultimi baràarorum; son hôte fut obligé d'employer la force pour le retenir à la maison».

Le 23 février i 677, un dimanche, l'hôte de Spmoza et sa femme étaient allés à l'église faire leurs dévotions. Au sortir du sermon, ils apprirent avec surprise que Spinoza venait d'expirer. 11 n'avait pas quarante-cinq ans; quoique tombé en langueur depuis quelques mois , rien ne faisait présumer une mort «i prompte. Tout prouve qu'il mourut en paix comme il avait vécu.

L'œuvre de sa vie était achevée. Il avait écrit sa fa-

i. Voyez la note de Leibnitz, publiée pour la première fois par M. Foucber dt Careil, Réfutation inédite de Svinnza nréface de réditeur, page 64. Puis, 1854.

meuse Ethique j la communiquant à quelques amis, mais ne voulant pas la publier, de crainte de troubler inutilement son repos. C'est dans ce livre étrange que son idée, longtemps couvée , avait pris sa forme définitive. Eût-il vécu cinquante ans de plus, on ne conçoit pas qu'il eût voulu y changer une syllabe. Étudions tout à notre aise ce grand et étrange monument, en groupant autour de lui les autres parties de Tœuvre de Spinoza.

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