II
AXIOMES
L Si deux actions contraires sont excitées dans un même sujet, il faudra nécessairement qu'un changement s*opère dans toutes deux ou dans Tune d'elles jusqu'à ce qu'elles cessent d'être contraires.
II. La puissance d'un effet se définit par la puissance de sa cause, en tant que l'essence de cet effet s'explique ou se définit par 1* sence de sa cause.
Cet axiome est évident par la Propos, Vil, pari. 3.
PROPOSITIONS
Pbopos. I. Les affections carporellesi ou imag» des choséê B*or^ donnent et s^enchainent eoûoctement dans le corps suivant Vordre et l'enchainement qu'ont dans VÛme les pensées et les idées des choses.
DéuONSTR. L'ordre et l'enchainement des idées sont identiques [par la Propos. VII, part, %) à l'ordre et renchainement des choses, et réciproquement (par le CorolL des Propos, VI et VII ^ part, SI ) , Tordre et renchainement des choines sont identiques à Tordre et Tenchatnement des idées. Par conséquent, de môme que Tordre et l'enchainement des idées s'accomplissent dans Ta me selon Tordre et l'enchaînement des affections des corps (par la Propos, XVIII y part. 2), réciproquement (par la Propos, II, part, 3), Tordre et l'enchaînement des affections du corps s'ao» complissent selon Tordre et Tenchainement des idées de Tâme. C. 0- F. D.
Propos. IÎ. Si nous dégageons une émotion de Vàme, une pas^ sion de Içl pensée d'une cause extérieure, en associant à cette passion, des pensées d'une autre espèce, Vamour ou la haine dont cette cause eoDtérieure était l'objet, et tous les mouvemmts de rame qui en étaient la suite, doivent disparaitre aussitôt,
DÉMONSTR. Ce qui constitue en effet la forme ou Tessence de Tamour ou de la haine, c'est un sentiment de joie ou de tristesse accompagnée (Je Tidée d'une cause extérieure ( par les Déf. VI et VII des passions). Otez cette idée, Tessence de Tamour ou de la haine est détruite, et avec elles toutes les passions qui en dérivent
C. 0. F. ^' Propos. III. Une affection passive cesse d'être passive aussitôt
que nous nous en formons une idée claire et distincte,
DéMONSTR. Une affection passive, c'est une idée confuse {par la Déf. génér. des passions) ; si donc nous nous formons de celte affection même une idée claire et distincte, cette idée ne se distinguera de Taffection, en tant que l'affection est rapportée uniquement à l'âme, que d'une distinction abstraite (par la Propos. XXI ^ part, 2, et son SchoL * ) ; et en conséquence [par la Propos. III, part. 3) l'affection passive cessera d'être passive. C. Q. F. D.
CoROLL. Une affection, à mesure qu'elle nous est mieux connue, tombe de plus en plus sous notre puissance, et l'âme en pâtit de moins en moins.
Propos. 1V.« Il n'y a pas d'affection du corps dont nous ne puissions nous former quelque concept clair et distinct.
DévoNSTR. Ce qui est commun à toutes choses ne se peut concevoir que d'une manière adéquate (par la Propos. XXXVII I^ part. 2), et conséquemment (par la Propos. XII et le Lemm. il, placé après le Scîutl. de la Propos. XIII, part. 2), il n'y a aucune affection du corps dont nous ne puissions nous forjper quelque concept clair et distinct. C. Q. F. D.
CoROLL. Il suit de là qu'il n'y a aucune passion dont nous ne puissions nous former quelque concept clair et distinct. Car une passion, c'est (par la Déf. génér. des passions) l'idée d'une affection du corps, et toute affection du corps ( par la Propos, préeéd:, doit envelopper quelque concept clair et distinct.
ScHOL. Puisqu'il n'y a rien d'où ne résulte quelque effet * (far h Propos. XXXVI, part. 4), et puisque tout ce qui résulte d'une idée qui est adéquate dans notre âme est toujours compris d'une façon claire et distincte (par la Propos. XL, part. 2), il s'ensuit que chacun de nous a le pouvoir de se former de soi-môme et de ses passions une connaissance claire et distincte , sinon d'une manière absolue, au moins d'une façon partielle, et par conséquent chacun peut diminuer dans son âme l'élément de la passivité. Tous les soins de l'homme doivent donc tendre vers ce but,#savoir, la con-
1. L*édition de 1677, PaulasetGrrœrers'accordentàindiquericilaPropot. XXII. pftrt. 2, et son Schol. Mais cette indication est visiblement fausse, la Propos. XXII. part. 2, n'ayant pas de Scholie. Je n'hésite point à croire qae SpiB(»a a voola s'appuyer sur la Propos. XXI, part. 2 et son Schol.
2. Je lis ici effeciui , avec l'édition de 1677 et Paulus. La leçon de Gfroerer afeetutf n'est sans doute qa'une faute d'impression.
CINQUIÈMB PAfOTE. — DE LA UBERTÉ. t45
naîBsaiice la plus claire et la plus distincte possible de chaque pas-* sion ; car il en résultera que Tâme sera déterminée à aller de la passion qui l'affecte à la pensée des objets qu'elle perçoit clairement et distinctement, et où elle trouve un parfait repos; et par suite, la passion se trouvant séparée de la pensée d'une cause extérieure, et jointe à des pensées vraies, l'amour, la haine, etc. disparaîtront aussitôt ( par Ut Propos. JI^ part, 5) ; et en outre, les appétits, les désirs qui en sont la suite ordinaire ne pourront plus avoir d'excès ( par la Propos. LXII, part. 4). Remarquons en effet que c'est par un seul et môme appétit que l'homme agit et qu'il pâtit. Par exemple, la nature humaine est ainsi faite, que tout homme désire que les autres vivent suivant son humeur particu-< Hère [parleSchol, de la Propos. XXXI ^ part. 3). Or, cet appétit, quand il n'est pas conduit par la raison, est une affection passive , qui s'appelle ambition et ne diffère pas beaucoup de l'orgueil ; tandis qu'au contraire cet appétit est un principe actif dans un homme que la raison conduit, et une vertu, qui est la piété [voyez le. Schol. l de la Propos. XXXVII, part. 4, et la 2* Démonstr. de cette même Propos.). Et de même, tous les appétits, tous les désirs ne sont des passions proprement dites qu'en tant qu'ils naissent d'idées inadéquates; mais en tant qu'ils sont excités et produits par des idées adéquates, ce sont des vertus. Or, tous les désirs qui nous déterminent à l'action peuvent naître aussi bien d'idées ad-^ équates que d'idées inadéquates (voyez la Propos. LIX, part. 4). Ainsi donc, pour revenir au point d'où je me suis un peu écarté, ce remède contre le dérèglement des passions qui consiste à s'en former une connaissance vraie , est le meilleur emploi qu'il nous fût donné de faire de notre puissance, puisque toute la puissance de l'âme se réduit à penser et à former des idées adéquates, comme on l'a fait voir ci-dessus (voyez la Propos. III, part. 3).
Propos. V. De toutes les passions qu'un objet nous peut faire éprouver, la plus forte, tout^ choses égales d'ailleurs, est celle que nous ressentons peur un objet que nous imaginons purement et sim-^ plement sans nous le représenter comme nécessaire, ou comme possible, ou comme contingent.
DÉMONSTR. Notre passion pour un être que nous nous représentons comme libre est plus forte que pour un être nécessaire (par
ai.
la Propos. XLIXy part. 3), et par ocmséquent elle eet plos fèrte eftoore que pour un être que nous imaginons comme posnble ou eomme contingent {par la Propos. XI, part. 4). Or, qu'est-ce qu*imaginer un être libre? c'est imaginer cet être purement et simple* ment, dans l'ignorance des causes qui Font déterminé à agir (par lêSchoL de la Propos. XXXV , part. S). Donc notre passion pour un objet que nous imaginons purement et simplement, est toujours plus forte, toutes choses égales d'ailleurs, que si nous Timaginions comme nécessaire, possible ou contingent; et par conséquent cetl^ passion est la plus forte de toutes. C. Q. F. D.
Pbofos. VI. En tant quê Vàfns conçoit toutes choses comme né^ oêssairesy éUe a sur ses passions une plus grande puissance : en d*au^ très termes, elle est moins sujette à pdtir.
DéiiONSTR. L'âme comprend que toutes choses sont nécessaires (par la Propos. XXIX, part. 4), et qu'elles sont déterminées à l'existence et à l'action par l'enchaînement infini des causes (par la Propos. XX VI II y part. 4); et en conséquence (par la Propos, préeéd. ) les passions que les objets lui font éprouver sont moins fortes, et (par la Propos. XLVIII, part. 3) elle en est moins affectée. C. Q. F. D.
ScROL. A mesure que cette connaissance que nous avons de la nécessité des choses s'applique davantage à ces objets particuliers que nous imaginons de la façon la plus distincte et la plus vraie, la puissance de l'âme sur ses passions prend de raccroissement ; v"e?t une loi confirmée par rexpérieiice. Nous voyons en effet que la tristesse qu'un bien perdu nous fait éprouver s'adoucit aussitét que l'on vient à considérer qu'il n'y avait aucun moyen de conser^ ver ce qui nous a été ravi. De même, on remarquera que personne ne ressent de pitié pour un enfant parce qu'il ne sait point encore parler, marcher, raisonner, ou enfin parce qu'il passe tant d'années dans une sorte d*ignorance de lui-même. Mais s'il arrivait que la plupart des hommes naquissent adultes, et qu'un ou deux seulement vinssent à naître enfants , chacun alors prendrait piiié de leur condition , parce que chacun cesserait de considérer Tenfance comme une chose naturelle et nécessaire, et n'y verrait plus qu*un vice ou un écart de la nature. Je pourrais joindre à ces faits une foule d'autres faits semblables.
aNQUIÈME PARTIK. -*- DE LA LIBERTÉ. t47
Propos. VIL Les pamouB qui ffovimrmmt de la raison ou mnU êœcitées par elle sont plus puissantes, si Von a égard au temps, que celles qui se rapportent aux ol^ets particuliers que nous oonsiâérom comme absents.
DÉMONSTR. Ce qui noua fait considérer une chose comme abiente, ce n'est point l'impression dont nous affecte son image, c'est une autre impression que reçoit le corps, et qui exclut Texistenoe de cette chose (par la Propos. XV JI, part, %), Ainsi donc, l'affleotioa qui se rapporte à un objet que nous considérons comme absent n'est point de nature à surpasser les autres actions et la puissance de rhomme (vo}fez sur ce point la Propos. VJ. part, 4) ; elle est de nature, au contraire, à pouvoir être empêchée en quelque façon par ces affections qui excluent Texislence de sa cause extérieure ( par la Propos. IX ^ part, 4). Or, toute passion qui provient de la raison se rapporte nécessairement aux propriétés communes des choses ( voyez la Déf. de la raison dans le Schol. JJ de la Propos, XL, part. 2) , lesquelles sont toujours considérées comme présentes , rien ne pouvant exclure leur présente existence , et imaginées de la même manière (par la Propos. XXX VU J^ part. 2). Par conséquent, une telle passion reste toujours la même; et il en résulte ( par VAx. /, part. 5) que les passions qui lui sont contraires, et ne sont point entretenues par leurs causes extérieures , doivent se mettre de plus en plus d'accord avec cette passion permanente , jusqu'à ce qu'elles cessent de lui être contraires , et il est évident que, sous ce point de vue, les passions qui proviennent de la raison sont plus puissantes que les autres. C. Q. F. D.
Propos. VUI. Une passion est d'autant plus grande qu'elle est excitée par un plus grand nombre de causes qui concourent ensemble au même but.
DÉMONSTR. Un grand nombre de causes peuvent plus ensemble qu'un petit nombre (par la Propos. VU^ part. 3); et en conséquence (par la Propos. V, part. 4), une passion est d'autant plus grande qu'elle est excitée tout à la fois par un plus grand nombre de causes. C. Q. F. D.
ScHOL. Cette proposition résulte également de l'Ax. TT de cette cinquième partie.
Propos. IX. Une affection qui se rapporte àplusieuf^ causes di-
i>ene9 que Vàme aperçùii m même tempi que Vaffecti&n elle-même. Ht moine nuisible qu'une affection de même force, mats qui u rapporte à un petit nombre de causes ou à une seule; Vâme en pâHt moins, et elle est moins affectée par chacune de ces causes diverses qu'elle ne le serait par une cause unique ou par un petit nombre de causes.
DÉMONSTR. Une affection n'est mauvaise ou nuisible qu*en tant qu'elle empêche Tâme de penser {par les Propos. XXVI et XXVII, part. 4) ; et par conséquent, toute affection qui détermine Tâme à considérer à la fois plusieurs objets est moins nuisible qu*nne autre affection de même force , mais qui tient Tâme attachée à la condition d'un seul objet ou d'un petit nombre d'objets avec une telle force qu'elle ne peut penser à aucun autre ; voilà le premier point. En second lieu, l'essence de l'âme ou sa puissance (par la Propos, VU, part. 3] consistant dans la seule pensée [par la Propos. XI, part. Z), l'âme pâtit moins d'une affection qui la détermine à penser à la fois à plusieurs objets qu'elle se forme d'une affection de forcç égale, mais qui tiendrait l'âme attachée à la considération d'un objet unique ou d'un petit nombre d'objets : voilà le second point. Enfin , cette première affection , en tant qu'elle ««e rapporte à un plus grand nombre de causes extérieures, doit être moindre à l'égard de chacune [par la Propos. XLVIII, part. 3\ C. F. D.
Propos. X. Tant que notre âme n'est pas livrée au conflit de* passions contraires à notre nature *, nous avons la puissance éT ordonner et d'enchaîner les affections de noire corps suivant Tordre df V entendement.
DÉMONSTR. Les passions contraires à notre nature, c'est-à-dire [par la Propos. XXX, part. 4) les passions mauvaises^ sont mau~ vaises, en tant qu'elles empêchent l'âme de penser (par la Propos. XXVII, part. 4). En conséquence, tant que notre âme n'e^t point livrée au conflit des passions contraires à notre nature, la puissance par laquelle Tâme s'efforce de comprendre les choses n e>t \mni empêchée (par la Propos. XXVI, part, i), et par suite l'âme
1. Je lu, avec l'édition de 1677 et Gfrœrer, contre Paulus : qui nonlr^ mnfnr» nuni eontrarif. PanliM lupprime conlrarii, Je ne tain pourquoi.