TROISIÈME PARTIE. — DES PASSIONS
GoROLL. Par cela seul qu'au moment où notre âme était affectée de joie ou de tristesse nous avons vu un certain objet , qui n*est point du reste la cause efficiente de ces passions , nous pouvons aimer cet objet ou le prendre en haine.
DÉMONSTR. Cela suffit en effet (par la Propos, XIV, part, 3) pour que notre âme venant ensuite à imaginer cet objet, soit affectée de joie ou de tristesse; en d'autres termes [par le Schol, de la Propos. XI, part, 3], pour que la puissance de Tâme et du corps soit augmentée ou diminuée, etc. , et conséquemment [par la Propos. XII , part, 3) pour que l'âme désire imaginer ce même objet, ou [par le Coroll. de la Propos, XIII, part, 3) répugne à le faire, c'est-à-dire [par le Schol, de la Propos. XIII, part, 3) aime ou haïsse cet objet. C. Q. F. D.
Schol. Nous comprenons par ce qui précède comment il peut arriver que nous aimions ou que nous haïssions certains objets sans aucune cause qui nous soit connue, mais seulement par l'effet de la sympathie, comme on dit, ou de l'antipathie. A ce même ordre de faits il faut rapporter la joie ou la tristesse dont nous sommes affectés à l'occasion de certains objets , parce qu'ils ont quelque ressemblance avec ceux qui d'habitude nous affectent de ces mêmes passions , comme je le montrerai dans la proposition qui va suivre. Quelques auteurs, je le sais, ceux-là même qui ont introduit les premiers ces noms de sympathie et d'antipathie, ont voulu représenter par là de certaines qualités occultes des choses; quant à moi, je crois qu'il est permis d'entendre par ces mots des qualités connues et qui sont même très-manifestes.
Propos. XVI. Par cela seul que nous imaginons qu'une certaine chose est semblable par quelque endroit à un objet qui d'ordinaire nous affecte de joie ou de tristesse, bien que le point de ressemblance ne soit pas la cause efficiente de ces passions, nous aimons pour^ tant cette chose ou nous la haïssons,
DÉMONSTR. Ce qu'il y a de semblable entre la chose et l'objet dont il s'agit, l'âme Ta aperçu dans cet objet même {par hypothèse) sous l'impression de la joie ou de la tristesse ; et en conséquence ( par la Propos, XIV, part, 3) , quand l'âme imaginera cela dans un autre objet, elle sera aussitôt affectée, soit de joie, soit de tristesse , et c'est ainsi que la chose en question deviendra par acci-
dent ( en vertu de la Propos. XV, pari. 3) cause efficiente de joie ou de tristes^ ; par conséquent ( en vertu du précédent Coroll. ) nous aimerons ou nous haïrons cette chose, bien que ce par où elle est semblable à l'objet qui nous a affecté ne soit pas cause efficiente de cette affection. C. Q. F. D.
Propos. XVII. Quand une chose nous affecte hahituetlement d'une impression de tristesse, si nous venons à imaginer qu^elle a quelque ressemblande avec un objet qui nous affecte habituellement d*une impression de joie de même force, nous aurons de la haine powr cette chose et en même temps de V amour.
DÉMONSTA. Cette chose est en effet par ell&4nèmeunecausedetHstesse (d'après r hypothèse), et (en vettu du SchoL de la Propos. XIII, part. 3) en tant que nous l'imaginons sûus l'impression de la tristesse, nous la prenons en haine; or, en tant que nous Hmaginons en outre comme semblable à un objet qui nous affecte habitueflement d'une grande impression de joie, nous l'aimons airec ane ardeur proportionnée au sentiment qu'elle nous cause; conséquemment ( m vertu de la Propos, précédente ) nous aurons pour elle de la haine et en même temps de l'amour. C. Q. F. D.
ScHoL. Cet état de rame, né de deux passior^s contraires , c'est ce qu'on nomme fluctuation; elle est à la passion ce que le doute est à l'imagination (voy. le Schol. de la Propos. XLIV, part. l). et de la fluctuation au doute il n'y a de différence que du plus au moins. Mais il faut remarquer ici que dans la proposition précédente j'ai déduit ces fluctuations de deux causes, Tune qui opère par elle-même, et l'autre par accident; or, si j*ai procédé de la sorte , c'est seulement pour faciliter ma déduction ; ce n'est point du tout que je veuille nier que ces fluctuations n'aient pour la plupart leur origine dans un objet qui est à la fois cause efficiente de deux affections contraires. Le corps humain, en effet (par laPost. I, part. ^), se compose de plusieurs indltidus de nature diverse, et conséquemment (par VA^. I, posé après le Lemm, III, qu'on peut voir après la Propos. Xtll, part, t) peut être affecté par un seul et même corps étranger de plusieurs ftiçons diffé^ rentes ; et d'un autre côté, comme une seule et même chose peut être affectée d'un grand nombre de façons, elle pourra donc affecter d*un grand nombre de façons différentes une seule et même partie du