TROISIÈME PARTIE. — DES PASSIONS
rapporte aussi en nous , en tant que nous pensons , c'est-à-dire (par la Propos. /, pari. 3) en tant que nous agissons. C. Q. F. D.
Propos. LIX. Entre toutes les passions qui se rapportent à l'amer en tant qu'elle agit, il n'en est aueune qui ne se rapporte à la joie ou au désir.
DÉMONSTR. Toutes les passiot» se rapportent au désir, à la joie ou à la tristesse ; les définitions que nous avons données plus haut l'établissent ; or, nous entendons par tristesse ce qui diminue ou empêche la puissance de penser de l'âme * ( par la Propos, XI , part, 3> et son SehoL). Par conséquent, en tant que l'âme est attristée , sa puissance de penser, c'est-à-dire ( par la Propos, I, part. 3] d'agir, est diminuée ou empêchée ; par conséquent aueune affection de tristesse ne se peut rapporter à l'âme en tant qu'elle agit, mais seulement les affections de la Joie et du désir, lesquelles (par la Propos, préeéd.) se rapportent à l'âme sous ce point de vue.
ScHOL. Toutes les actions qui résultent de cet ordre d'affoDtiens qui se rapportent à l'âme en tant qu'elle pense, constituent la force d'ôme. il y a deux espèces de force d'âme , savoir : l'intrépidité et la générosité. J'entends par intrépidité, ce désir qui porte chacun de nous à faire effort pour conserver son être en vertu des seuls commandements de la raison. J'entends par généro^ site, ce désir qui porte chacun de nous, en vertu des seuls commandéments de la raison, à faire effort pour aider les autres hommes et se les attacher par les liens de ramitié. Ainsi donc, ces actions qui ne tendent qu'à l'intérêt particulier de l'agent, je les rapporte à l'in* trépidité , et à la générosité celles qui tendent en outre à l'intérêt d'autrui. De cette façon ^ la tempérance, la sobriété^ la présence d'esprit dans le danger, etc., sont des espèces particulières d'intrépidité ; la modestie , la clémence , etc., sont des espèces de géné<rosité.
Il me semble maintenant que j'ai expliqué par ce qui précède les principales passions de l'amer et ces fluctuations intérieures qUi naissent des combinaisons diverses des trois passions primitives, le désir, la joie et la tristesse; et je crois avoir ramené tous ces phé-
l. L'édition de 1677, Paulus et Gfrœrer s'accordent pour donner : Per triiti" liam aulem intelUgimus quod menlis cogilandi. Ce texte est évidemment corrompu. Au Ueu de qiwd, je lis id quo.
ih?. ÉTHIQUE.
nomènes à leurs premiers principes. On voit par là que nous sommes agiles en mille façons par les causes extérieures ; et , comme les flots de la mer soulevés par des vents contraires, notre âme flotte entre les passions , dans l'ignorance de l'avenir et de sa destinée.
Du reste , comme je Tai dit , je n'ai point voulu montrer toutes les complications possibles des passions humaines, mais seulement les plus importantes ; car en suivant la même voie que ci-dessus , il m'eût été facile de faire voir que l'amour se joint au repentir, au dédain, à la honte ; mais je crois qu'il est bien établi pour tout le monde, d'après ce qui précède, que les passions se peuvent combiner les unes avec les autres de tant de manières , et qu'il en résulte des variétés si nombreuses, qu'il est impossible d'en fixer le nombre. Or, il suffît à mon but d'avoir examiné seulement les principales passions; et quant à analyser les autres, ce serait un objet de curiosité plutôt que d'utilité. Toutefois, j'ai une dernière remarque à faire au sujet de l'amour, qui est qu'il arrive souvent, quand nous jouissons d'un objet désiré , que le corps acquiert par cette jouissance une disposition nouvelle qui lui imprime de nouvelles déterminations, de telte sorte qu'il se forme en lui d'autres images des choses, et par suite l'âme commence à imaginer d'une manière difiérente et à former- d'autres désirs. Par exemple , quand nous imaginons un objet dont la saveur nous est habituellement agréable, nous désirons de jouir de cet objet, c'est-à-dire de le manger; or, tandis que nous le mangeons , l'estomac se remplit et le corps se trouve disposé d'une nouvelle manière. Les choses en étant là, si l'image de ce mets présent à nos yeux vient à se représenter et avec elle le désir de manger, il arrivera que la nouvelle disposition de notre corps s'opposera à ce désir, et la présence de l'objet que nous aimons nous deviendra désagréable ; c'est là ce qu'on appelle le dégoût, l'ennui.
Du reste, j'ai négligé de marquer les affections extérieures qu'on observe dans le développement des passions , comme le tremblement dés membres, la pâleur, les sanglots, le rire, etc., parce que ces affections se rapportent exclusivement au corps sans aucune relation à l'âme. Je termine par la déAnition des passions, et je vais , en conséquence , les ranger ici par ordre , en intercalant Us observations convenables.