CHAPITRE XXV
De Paul Jove , et de ses éloges,
1 ou s ces Cicérons ou ces Plines modernes dont nous venons de parler , ou étaient , ou avaient la prétention d'être orateurs , et l^urs éloges étaient de longs panégyriques prononcés dans des assemblées , et débités avec pompe pour honorer les morts et quelquefois ennuyer les vivans. Mais , dans le même siècle. , il y eut un écrivain qui publia des éloges d'un genre tout différent , et qui par là mérite d'être distingué ; c'est Paul Jove : il était Italien et Milanais. -Il eut la même patrie que Pline le jeune; mais Pline fut Tami de Trajan , consul* de Rome et gouverneur de province , et Paul Jove commença par être médecin et finit par être évêque. Il aima passionnément les lettres , écrivit l'histoire
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de son siècle en latîn , fut admiré ponr le style , peu renommé pour la vérité , plat aux uns , déplut aux autres , et fut accusé tour à tour de flatterie et de satire ^ sort presque inévitable de tous ceux qui ont l'ambition et le courage d^?crire de leur vivant ce qui ne peut être écrit avec sûreté que cent ans après. Nous avons de lui, outre son histoire , sept livres d'éloges , consacrés aux hommes les plus célèbres dans le gouvernement ou dans la guerre, et un autre livre trës-consid érable sur les gens de lettres et les savans du quatorsiëme , quinzième et seisiëme siècles. Ceux-ci sont au nombre de cent quatre-vingts , ce qui , joint aux première» , forme une suite complète de près de trois cent vingt éloges. Qu'il me soit permis de raconter ici à quelle occasion ces éloges furent composés.
Paul Jove avait une très-belle maison située dans une presqu'île et aux bords du lac de G6me. Il nous apprend qu'elle était bâtie sur les ruines mêmes de la maison de campagne de Pline ; de son temps , les fondemens subsistaient encore , et quand l'eau était calme , on apercevait au fond du lac des marbres taillés , des tronçons de colonnes et des restes de pyramides qui avaient orné le séjour de l'ami de Trajan. L'évéque , son successeur , nous a laissé , à la tête de ses éloges , une description charmante de ce lieu ; on y voit un homme enthousiaste des lettres et du repos , un historien qui a l'imagination d'un poëte , un évéque nourri des doux mensonges de la mythologie païenne ; car il nous peint avec transport ses jardins baignés par les flots du lac 4 l'ombre et la fraîcheur de ses bois, ses coteaux , ses eaux jaillissantfes , le silence profond et le calme de sa solitude ; une statue élevée dans ses jardins à la nature ; au dedans , un salon où présidait Apollon avec sa lyre et les neuf Muses avec^leurs attributs ; un autre oii présidait Minerve ; sa bibliothèque, qui était sous la garde de Mercure; ensuite l'appartement des trois Grâces, orné de colonnes doriques et de peintures les plus riantes ; au dehors 9 l'étendue pure et transparente du lac , ses détours tortueux, ses nvages ornés d'oliviers et de lauriers ; ei , dans l'éloignement , des villes , des promontoires , des coteaux en amphithéâtre , chargés de vignes ; et les hauteurs naissantes des Alpes , couvertes de bois et de pâturages , où l'œil voyait de loin errer des troupeaux. Au centre de cette belle habitation, était un cabinet où Paul Jove avait rassemblé à grands frais les portraits de tous les hommes célèbres. On peut dire qu'il avait une collection de grands hommes , comme dans d'autres temps on a fait des collections d'histoire naturelle ; il fut aidé dans cette recherche par des particuliers et des souverains. Le fameux Fernand Cortès lui envoya son portrait, avant de mourir. On ne peut douter que d'autres qui n'avaient pas le même
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droit , n*aient voulu donner le même exemple ; mais il y a apparence que Paul Jove ne plaçait pas tous ceux qui s'envoyaient eux-mêmes ; dans le choix de ses grands hommes , il s'en rapportait nn pçu moins à eux qu'à la renommée.
C'est pour servir d'explication à ces portraits , qu'il composa ses éloges. D'abord , ils ont le mérite d'être très-courts ; ils renferment quelquefois en peu de lignes , et d'autres fois en peu de pages , l'idée du caractère , des actions , des ouvrages de celui qu'il Joue , ou du moins dont il parle ; par quelquefois il fait le portrait d'hommes plus célèbres que vertueux ; mais il les représente tels qu'ils sont, loue les vertus , admire les talens et déteste les crimes. En second lieu^ ces éloges soùt, la plupart, historiques, et des faits vrais valent beaucoup mieux que de la fausse élo-^ quence. Enfin , ils ont le mérite de présenter une grande variété d'hommes , quelques uns grands , et presque tous fameux, de tous les pays , de toutes les religions , de tous les rangs et de tous les siècles.
Ainsi , on y voit parmi les anciens , Alexandre , Pyrrhus , Annibal et Scipion ; parmi les destructeurs de l'empire , Attila et Totila ; parmi ses vengeurs, Narsès qui, né esclave, devint général , et qui eunuque , fut un grand homme.
Dans le nouvel empire d'Occident, Charlemagne, le plus grand homme de la France , et peut-être de l'Europe moderne ; et ce Frédéric Barberousse , sous qui commença la^lutte sanglante du sacerdoce contre l'empire, qui fit la guerre aux papes et aux Sarrazins , et mourut dans son pèlerinage guerrier.
En France , Godefroi de Bouillon , chef de la seule croisade qui ait réussi ; Charles YIII , qui conquit et perdit le royaume de Naples avec la même rapidité ; Louis XII, qui fut tour à tour dupe de ses amis et de ses ennemis, mais à qui on pardonna tout , parce qu'il était bon ; François I*'. qui , à beaucoup de défauts , mêla des qualités brillantes ; le maréchal de Trivulce , sur la tombe duquel on grava : Ici repose celui qui ne reposa jamais; le maréchal de Lautrec , également opiniâtre et malheureux ; Gaston de Foix , si connu par son courage brillant et par la bataille de Kavennes qu'il gagna et oii il perdit la vie ; enfin , ce connétable de Bourbon , si terrible à son maître , et dont l'âme altière eut à la fois le plaisir et le malheur d'être si bien vengé.
En Espagne, vous trouverez Ferdinand-le-Calholique, qui chassa et vainquit les rois Maures , et trompa tous les rois chrétiens ; Charles-Quint, heureux et touV-puissant , politique par lui-même , grand par ses généraux , et cette foule de héros dans tous les genres qui servaient alors l'Espagne ; Christophe Colomb , qui lui créa un nouveau monde ; Femand Cortez qui , avec cinq cents
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hommes , lui soumit un empire de six cents lieues ; Antoine de Lève .qui , de simple soldat , parvint à être duc et prince , et plus que cela grand homme de guerre ; Pierre dé Navarre , autre soldat de fortune , célèbre par ses talens, et parce que le premier il inventa les mines ; Gonzalve de Cordoue , surnommé le grand Capitaine, mais qui put compter plus de victoires que de vertus ; le fameux duc d'Albe , qui servit Charles- Quint à Pavie , à Tunis , en Allemagne , gagna contre les protestans la bataille de Mulberg , conquit le Portugal sous Philippe II , mais qui se déshonora dans les Pajs-Bas , par les dix-huit mille hommes qu'il se vantait d'avoir fait passer par la main du bourreau ; enfin, le jeune marquis Pescaire, aimable et brillant, qui contribua au gain de plusieurs batailles , fut à la fois capitaine et homme de lettres , épousa une femme célèbre par son esprit comme par sa beauté , et mourut à trente-deux ans d'une maladie très-courte , peu de temps après que Charles-Quint eut été instruit que le pape lui avait proposé de se faire roi de Naples.
Si nous parcourons l'Italie , ces éloges nousoiSfrent un 'tares-grand nombre d'hommes qui , dans le cours du quinsième ou seizième siècle , s'y distinguèrent par le gouvernement , ou par les armes. Il faut se rappeler qu'alors l'Italie était divisée et sanglante. Une foule de tyrans , ou étrangers , ou domestiques , déchiraient ce beau pays pour le. partager; les papes excommuniaient, combattaient et négociaient pour se faire un état. Les empereurs n'avaient point perdu de vue ce fantôme d'empire romain , que de temps en temps ils voulaient faire revivre. Les rois de France , poussés et par leur propre inquiétude et parcelle de leur nation , •avaient la fureur de conquérir Naples et Milan. Le sénat de Venise , politique et hardi , commerçant et guerrier , voulait dominer sur la mer et s^étendre en terre-ferme ; une foule de villes et de républiques étaient agitées à la fois par les orages de la liberté et par ceux de la guerre ; des factions s'élevaient , se choquaient et tombaient ; des conjurés et des tyrans périssaient tour h tour ; des généraux qui n'avaient pour bien qu'une armée , la vendaient à qui voulait ou pouvait la payer. Partout les intérêts religieux se mêlaient aux intérêts }K>litiqu es et les crimes anx grandes actions; tel était l'esprit de ce temps ; et parmi. ces dangers , ces espérances , ces craintes , il dut naître une foule d'âmes extraordinaires dans tous les rangs , qui se développèrent, pour ainsi dire , avec leur siècle , et qui en reçurent le mouvement , ou qui donnèrent le leur. Paul Jove a fait l'éloge ou le portrait de tous ces hommes , la plupart plus courageux que saints; mais dans cette foule de noms , on aime à retrouver à Florence , les Médicis ; à Milan , ces fameux Sforces , dont l'un simple paysan , devint un
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grand homme; et l'autre, bâtard de ce paysan , devînt souverain ; il Rome , les Colonnes , presque tons politiques ou guerriers ; à Venise plusieurs doges et quelques généraux ; à Gènes , ce célchre André Doria , qui vainquit tour k tour et fit vaincre Charles-* Quint, redoutable à François I*'. et à Soliman^ mais grand sur^ tout pour avoir rendu la liberté k sa patrie , dont il pouvait être le maître.
Si vous portez vos regards plus loin , vous trouverez en Hongrie ce fameux Jean Hunniade qui combattit les Turcs , et simple général d'un peuple libre, fut plus absolu que vingt rois; et ce Mathias Corvin son fils , le seul exemple peut-être d'un grand homme fils d'un grand homme ; en Epire , Scanderberg , grand. prince dans un petit Etat ; et parmi les Orientaux , ce Saladin , aussi poli que fier, ennemi généreux et conquérant hunaain ; Tamerlan , un de ces Tar tares qui ont bouleversé le monde ; Bajazet qui commença comme Alexandre , et finit comme Darius : d'abord le plus terrible des hommes , et ensuite le plus malheureux ; Amurat II , le seul prince turc qui ait été philosophe , qui abdiqua deux fois le trône , et y remonta deux fois pour vaincre ; Mahomet II , qui conquit avec tant de rapidité , et récompensa les arts avec tant de magnificence ; Sélim , qui subjugua l'Egypte et détruisit cette aristocratie guerrière établie depuis trois cents ans aux bords du Nil, par des soldats tartares ;«Soliman , vainqueur de l'Euphrate au Danube , qui prit Babylone et assiégea Vienne ; le fameux Barberousse Chérédin , son amiral , qui de pirate devint roi } et cet Ismaêl Sophi , qui an commencement du $eineme siècle , prêcha les armes à la main , et en dogmatisant conquit la Perse , comme Mahomet avait conquis l'Arabie.
A la suite de tous ces noms de guerriers ou de princes rassemblés des trois parties du monde , c'est un spectacle curieux de retrouver les noms du Dante , de Pétrarque , de Bocace , de TArioste, du cardinal Bibiéna , auteur de la comédie de la Calandre , jouée au Vatican sous Léon X , et du célèbre Machiavel ; sans compter cette foule innombrable de savans , presque tous Grecs ou Italiens , qui dénués , il est vrai , de ce mérite rare du génie « contribuèrent , cependant , par leurs travaux , au rétablissement des lettres, en faisant revivre les langues qui ne s'étaient conservées que chez les chrétiens de Constantinople , et la philosophie ancienne qui , depuis la chute de l'empire , n'avait été cultivée que par les musulmans arabes.
Tel est le spectacle aussi varié que rapide que nous présentent les éloges de Paul Jpve. Je me contenterai ici d'ajouter quelques remarques. Il est d'abord fort singulier que ce panégyriste , ayant loué près d'une centaine de princes grecs , idolâtres ^ musulmans
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et chrétiens, n'ait pas fait Téloge d'un seul pape : il était cependant italien et évé<|ae. Je remarquerai ensuite qu'il a fait l'éloge de plusieurs princes qui étaient encore vîvan8,ist dans ces articles il change tout à coup de ton ; il ne raconte plus , il loue, et l'historien devient déclamateur. Voici comment débute l'éloge de Charles->Quint. « Je te salue trois fois , trës-^and , auguste » CharlesM^uint , qui par le concours et l'union des vertus les À plus rares , as mérité le surnom de trës-inYincibJe empereur. » On reconnaît à cette grande phrase , que Charles-Quint devait lire l'article. Un autre assez singulier, c'est celui oii il parle de ce Christiem , roi de Danemarck , surnommé le Néron du nord , qui, après avoir juré aux Suédois la paix sur une hostie, fît égorger , comme on sait , au milieu d'un repas , tout le sénat de Suède , deux évéques et quatre-vingt-quatorze citoyens des plus distingués. Quoique ce prince fût encore vivant , Paul Jove ose l'appeler de son véritable nom , c'est-à-dire , un monstre ; il est vrai que ce monstre était alors détrôné et enfermé dans une cage de . fer ; mais beaucoup d'autres auraient craint que la cage ne fût brisée , et que ce monstre , en remontant sur le trône , ce qui est arrivé quelquefois , ne. redevint un trës-grand prince. Enfin , pour connaître l'esprit de ce temps-là , il ne sera pas inutile d'observer que Paul Jpve loue avec transport ce Pic de La Mirandole, l'homme de l'Europe , et peut-être du monde , qui à son âge eût entassé dans sa tête le plus de mots et le moins d'idées ; qu'il n'ose point blâmer ouvertement ce Jérôme Savonarole , enthousiaste et fourbe , qui déclamant en chaire contre les Médicis , faisait des prophéties et des cabales , et voulait, dans Florence , jouer à la fois le rôle de Brutus et d'un homme inspiré ; qu'enfin il loue Machiavel de très-bonne foi , et ne pense pas même à s'étonner dé ses principes : car Àe machiavélisme qui n'existe plus sans doute , et qu'une politique éclairée et sage a^dû bannir pour jamais , né dans ces siècles orageux , du choc de mille intérêts et de l'excès de toutes les ambitions joint à la faiblesse de chaque pouvoir , fait uniquement pour des âmes qui suppléaient à la force par la ruse , et aux talens par les crimes, était, pendant quelque temps, devenu en Europe la maladie des meilleurs esprits, à peu près comme certainei» pestes qui, nées dans un climat, ont fait le tour du monde, et r'ont disparu qu'après avoir ravagé le globe.