CHAPITRE XXXIL
Des éloges des hommes iUustres du dix^septienie siècle, par
Charles Perrault.
^iN ous avons vu jusqu'à présent , que dès qu'un homme en place , roi ou prince , cardinal on ëtéque , g^éral d'arraëe ou ministre , enfin quiconque, ou avait fait ou avait dû faire de grandes choses , était mort , tout aussitôt un orateur eiNnré , nomme par la famille , s'emparait de ce grapd homme j et après avoir choisi un texte » fait un exorde ou trivial on touchant, sur la vanité des grandeurs de ce monde , divisé le mérite du mort en deux ou trois points , et chacun des trois points en quatre ; après avoir parlé longuement de la généalogie, en disant qu'il n'en parlerait pas, faisait ensuite le détail des grandes qualités que le niort avait eues ou qu'il devait avoir , mêlait à ces qualités des réflexions ou fines ou profondes , ou élevées ou communes, sur les vertus, sur les vices , sur la cour , sur la guerre, et finissait enfin par assurer que celui qu'on louait , avait été un très-^rand homme dans ce monde , et serait probablement un très-grand saint dans l'autre. On sent très-bien que dansces sortes d'ouvrages, on donne toujours un peu plusli l'appareil et à une espèce de pompe , qu'à l'exacte vérité. C'est un honneur qui, sous le nom du mort, est rendu aux vivans. La vanité de la famille a ses droits, il faut bien les satisfaire ; mais la vanité de l'orateur a aussi les siens , et ils ne sont pas oubliés. Il y a plus de mérite à louer un grand homme , qu'un homme médiocre ; ainsi l'on exagère. Si le sujet est grand , on ne veut pas rester audessous; s'il est mince , on veut y suppléer» Dans tous les cas on veut avoir ou de l'éloquence ou de l'esprit , car il est juste que dans le public on parle du mort ; mais il est un peu plus juste (comme tout le monde le sent ) qu'on parle de l'orateur. Qu'arrivet-il ? Le public écoute , applaudit l'orateur , quand il le mérite , et laisse le mort pour ce qu il est. Jamais une oraison funèbre n'a ajouté un grain à la réputation de personne.
Cest sans doute une partie de ces raisons qui a engagé l'auteur des hommes illustres du dis- septième siècle à choisir dans ses éloges une route tout-à<-fait différente , et à s'oublier lui-même pour ne se souvenir que des personnes qu'il voulait louer. L'auteur de ces éloges est ce même Charles Perrault , qui , quelque temps auparavant , avait élevé la fameuse dispute des anciens et des modernes. Perrault que l'on ne connaîtrait point , si on ne le connaissait que par l'humeur , les épigrammes et la prose de Boilean , .est un des hommes du siècle de Louis XIV qui con-
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tribna le pins à hooDrer et à faire respecter les lettres ; an lieu de les avilir par la satire, il les soutint par son crédit : ses lumières et sa probité l'avaient rendu l'ami de Colbert. Dans cette place , oii il était si aisé de nuire , il ne fîit {.anfais qu'utile : il prodaisaiît les talens , comme d'autres les eussent écartés. Quiconque avait du génie , était sur de trouver en lui ^n protecteur et un ami. Au-dessus de Tenvie, au-dessus de la haine, au-dessns de tons les petits intérêts , il exerça auprès de Colbert le ministère des arts , avec autant de noblesse que Colbert l'exerçait auprès du roi. Ses connaissances étaient beaucoup plus étend nés que celles d'un homme de lettres ordinaire. H avait embrassé une partie des sciences abstraites , saisi plusieurs branches de la jriijsique , et jeté sur la nature en général , ce coup d'œil d'un philosophe , qui cherche à étendre la carrière des arts , et à j transporter , par de nouvelles imitations , de nouvelles beautés. Mais il se distingua surtout dans celte partie de l'esprit philosophique, utile lors même qu'il se trompe , qui analyse les principies du goût , n'admire rien sur parole, et av^nt d'adopter une opinion, même de deux mille ans , cherche toujours à s'en rendre compte. Que Boileaa reste à jamais dans la liste des grands écrivains et des grakids poètes ; mais qu'on estime dans l'autre , de la philosophie , des connaissances et des vertus.
Quoi qu'il en soit ,- Charles Perrault était lié avec un parent de Colbert, qui avait occupé plusieurs places importantes , mais dont les places ne faisaient pas tout le mérite : il avait encore celui d'aimer les arts avec passion , de s'intérçsser à leurs progrès , comme un courtisan s'intéresse à sa fortune ; et surtout il avait l'enthousiasme de son siècle et de sa nation. Il fit graver les portraits de tous les hommes les plus célèbres du dix-septième siècle , et rassembla beaucoup de mémoires sur ceux dont les succès avaient été éclatans et la vie obscure. C'est en grande partie si^r ces mémoires que Perrault a composé ses éloges : ils sont au nombre de cent. Il y célèbre les hommes les plus distingués dans l'église , dans les armes , dans les lois, et enfin dans les sciences , les lettres et les arts. Un pareil assemblage est une grande et belle idée : c'est là qu'on retrouve avec plaisir Corneille et Condé , Turenne et Racine , Pascal et Sully , Colbert et Descartes, Molière et le maréchal de Luxembourg, La Fontaine et Quinault j avec le président de Lamoignon et Duquesne. Il faut avouer que Godeau , évéque de Yence , et Benserade , et Voiture , et Sarrazin , et Coëffeteau et Santeuil , ne sont pas tout-à-fait des grands hommes de la même espèce ; mais il y en a d'autres , tels que Du Cange , si justement fameux par son glossaire; Sirmond par son travail sur les conciles de France et sur les capituloires
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âe Charles-Ie-ChauTe ; Pétau par sa chronologie ; Joseph Scaliger parTëruditioD la plus profonde sur l'antiquité ; les deux frères Pithou f et Pierre Dupuy y garde de la bihiiothëque du roi , par la vaste étendue de leurs connaissances sur notre histoire ; tous faoïnmes câëbres dans leur siècle , et qui ne sont peut-être pas asses estimés dans le nôtre. Mais nos rîcSiesses nous rendent ingrats ; nous oublions lès hommes laborieux qui se sont ensevelis dans la mine pour nous tirer de For , et nous ne louons que l'artiste qui l'emploie* Aujourd'hui j d'ailleurs , que les connaissances s'effacent et se perdent; aujourd'hui que la science de l'his» toire se réduit presque à des anecdotes ; qu'on abrège tout pour paraître tout savoir, et .que la vanité , enipressée à jouir, n'estime plus , dans aucun genre, que ce qu'elle peut étaler dans un cercle ; ces recherches pénibles , ces discussions profondes , ces monumens , fruit de quarante ans de travail et d'étude , qui n'ont que le mérite d'instruire sans amuser , et dont le matin , on ne pent rien détacher pour citer le soir , doivent nécessairement , parmi nous , perdre de leur estime. Ces ouvrages fatiguent notre impatience I et la rebutent. On peut les comparer à ces armes antiques , que la curiosité et un vieux respect conservent encore dans nos arsenaux; ces armes que portaient nos aïeul , mais que nous soulevons à peine , et dont le poids aujourd'hui e£frayerait notre mollesse.
Après tous ces noms , on en trouve d'autres qui sont encore célèbres dans des genres différens ; le président de Thon , immortel par son histoire , et le président Jeannin , qui fut négociateur et ministre ; et le cardinal d'Ossat , qui se créa lui-même ; et le père Mersenne , digne d'être l'ami de Descartes ; et Gassendi , presque digne d'être son rival ; et le fameux Arnaud , qui écrivit avec génie , et fut malheureux avec courage. Enfin ceux qui sentent tout le prix des talens , et qui ont le goût des arts , voient avec intérêt , à la suite des princes, des généraux et des ministres, les noms des artistes célèbres; de Lullj , de Mansard, de Le Brun ; de ce Claude Perrault , qu'on essaya de tourner en ridicule, et qui était un grand homme; de la Quintinie , qm commença par plaider avec éloquence , et qui finit par instruire l'Europe sur le jardinage ; de Mignard, dont ses parens voulurent faire un médecin , et dont la nature fit un peintre ; du Poussin , qui , las des intrigues et des petites cabales de Paris , retourna k Rome vivre tranquille et pauvre ; de Le Sueur qui mérita que < l'envie allât défigurer ses tableaux ; de Sarrasin , qui , comme Michel-Ange , fîit à la fois sculpteur et peintre , et eut la gloire de créer les deux Marsb et Giraidon; de Yarin , qui perfectionna en homme de génie l'art des médailles ; enfin du célèbre et im-
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mortel Gallot, qui eut Taudace, quoique nc^le j de préférer Fart de graver , à l'oisiveté d'un ^gentilhomme y et qui imprima à tous $es ouvrages le caractère de l'imagination et «du talent.
n n'est pas inutile de remarquer que lorsque ces éloges parurent, quelques hommes trouvèrent mauvais qu'on eût déshonoré des cardinaux et des princes , jusqu'à les mettre à coté de simples artistes. Il faut avouer que cette espèce de sentiment a quelque chose de singulier. On veut qu'il y ait des rangs , même après la mort, et que les titres des grands passent, pour ainsi dire , à leurs réputations. On craint que leurs noms même ne se heurtent et ne se froissent dans la foule ; et il faut que les autres noms se rangent par respect. Il est nécessaire , sans doute , et Tordre de la société, fondé sur la politique et sur les lois , demande que ces distinctions subsistent pendant la vie ; mais des cendres renfermées dans des tombeaux^ deviennent égales. Chez la postérité il n'y a plus de rangs , il n'y a que des hommes. Qu'on se rappelle le mot de Charles^-Quint aux grands d'Espagne. Il avait ramassé le pinceau du Titien , et ses courtisans s'en étonnaient. « Je puis , leur dit-il, M en un moment , faire vingt hommes plus grands que vous ; » Dieu seul peut faire Un homme tel que le Titien, w Voilà ce que Perraiilt avait répondu d'avance à ses censeurs. U aurait pu ajouter que parmi les grands talens même , ou politiques , ou militaires, il y en a beaucoup qui , après eux , ne laissent point de traces ; au lieu que les monumens des arts restent. Ils instruisent et charment encore la postérité. Les noms d'Apelle et de Phidias étaient peut-être aussi chers à la Grèce que celui de Thémistocle; et de tous les généraux de l'Italie moderne, quel est celui dont le nom est mis à c6té de Raphaël?
J'ai déjà dit un mot de la manière dont ces éloges sont écrits. L'auteur s'est défendu, avec sévérité, tout ornement. Chaque éloge n'est qu'une notice très-courte , qui contient les faits avec les dates , et presque sans réflexions. Ce sont des dessins où l'artiste n'a employé que le trait pour dessiner sa figure, et en saisir le caractère et l'attitude. Dans ce genre^là même , Ces éloges pourraient êt^e beaucoup plus pîquans qu'ils ne sont. Le style a trop peu de saillie ; le mérite est le fond , c'estrà-^lire la multitude et la justesse des connaissances. Une anecdote connue sur ces éloges , c'est qu'on en fit exclure Arnaud et Pascal. Leurs ennemis auraient voulu apparemment anéantir ces deux noms , et défendre même à la postérité de s'en souvenir ; mais ces efforts ne servirent qu'à prouver l'impuissance de la haine. Le public n'aime ni les tyrans d'autorité , ni les tyrans d'opinions. On loua un peu plus ceux qu'il était défendu de louer , et on leur aj^liqua , comme on sait , ce fameux passage de Tacite : prœjufg^bant Cassiw
atque Bruius , eo ipso quod effigies earum non videbantur. Il fallut à la fin rétablir leurs éloges. On reconnut qu'il était plus aidé d'obtenir un ordre , que de détruire deux réputations ; et malgré une cabale , Arnaud et Pascal restèrent de grands hommes .
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