‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 15 sur 141 · RELIGION, MYSTICISME, STOÏCISME · texte numérisé non relu

RELIGION, MYSTICISME, STOÏCISME

La vie n'est autre chose que la conscience du moi dans son rapport avec le non-moi ou la nature exté-

COUSIN. — tome II.

rieure. Le non-moi est l'indéfini, c'estrà-dire le fini multiplié par lui-même ; le moi est l'individuel , c'està-dire le fini redoublé en lui-même. Le moi a beau s'étendre dans le non-moi , lui résister, même le vaincre, il ne sort pas des limites du fini : les scènes plus ou moins intéressantes de la vie ne dépassent point le théâtre étroit du monde visible.

Le visible c'est le fini , l'invisible c'est l'infini. Nous saisissons le visible par la conscience et par les sens ; l'invisible , qui se dérobe éternellement à toute prise immédiate, se révèle à l'humanité par la raison.

La raison est la faculté non d'apercevoir, mais de concevoir l'infini.

Par quoi l'infini se f évèle-t-il à la raison ? Par son idée?

Et quelles sont les formes sous lesquelles l'idée de l'infini se présente à la raison humaine?

Les formes du vrai , du bien , du beau. Le vrai , le bien, le beau, voilà les trois intermédiaires entre l'homme et l'infini.

Que l'homme par lui-même ne puisse atteindre jusqu'à l'infini , que la portée de sa conscience et de sa sensibilité expire sur les bornes du variable et du fini , qu'un médiateur soit nécessaire pour unir ce phénomène d'un jour et celui qui est la substance étemelle ; c'est ce dont on ne peut douter. De là la nécessité d'un terme moyen entre Dieu et l'homme ; de là encore cette nécessité que ce soit Dieu qui se manifeste à l'homme , et que le terme intermédiaire vienne de lui pour aller à l'homme , l'homme étant dans une impuissance absolue de créer lui-même l'échelle qui doit l'élever jusqu'à Dieu ; de là la nécessité d'une révélation. Or cette révélation commence avec la vie dans l'individu comme dans l'espèce ; le médiateur est donné à tous les hommes : c'est la lumière qui éclaire tout homme qui vient en ce monde.

En d'autres termes, la raison est contemporaine de la conscience et de la sensibilité ; elle agit avec elle et en même temps qu'elle ; seulement ses objets sont différents. Les objets de la conscience et de la sensibilité sont l'homme et la nature ; les deux réalités finies, contingentes, variables, qui, dans leurs comparaisons, leurs abstractions, leurs généralisations, leurs développements les plus reculés , ne peuvent donner à l'homme que des connaissances contingentes et finies. Or, c'est un fait , et un fait incontestable , que l'honame possède d'autres connaissances que celles-là , des connaissances qu'il est impossible de ramener aux précédentes : par exemple , les mathématiques , dont les principes ne sont appuyés ni sur Texpérience extérieure , ni sur l'expérience intérieure ; les lois universelles de la physique qui reposent sur le calcul , non sur l'expérience ; les lois morales qui s'appliquent aux actes humains, et qui ne s'en déduisent pas ; certaines

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

Tentés politiques qui sont la règle des sociétés , qui ne les font pas , mais qui doivent les suivre; enfin les lois du goût qui jugent les ouvrages de la nature et de rhomme, et qui, par conséquent, viennent d'une autre source ; toutes ces vérités , qui sont marquées du caractère d'absolu, ne tombent ni sous la conscience, ni sous les sens ; elles sont Tobjet spécial de la raison. On ne peut les rapporter ni à Thomme , ni à la nature, ni rhomme , ni la nature , ne pouvant avoir produit Fabsolu. Élevez-vous donc , dit Platon , de cette scène de la vie et de la nature qui change continuellement , à ce qui ne change point, aux vérités absolues, aux idées. Arrivée là , la raison ne s'y arrête pas ; elle reconnaît que la vérité est la manifestation de quelque chose , la manifestation d^un être à qui elle se rapporte , comme à sa substance, la vérité absolue devant avoir aussi sa cause et sa substance comme tout le reste. I^ vérité conduit donc à la substance même , à Dieu qui , profondément invisible en son essence , se manifeste ou se révèle à nous par la vérité , rapport sacré qui unit Thomme à Dieu. Telle est la théorie platonicienne et chrétienne.

J'appelle cet ensemble d'idées système religieux rationnel : rationnel, parce qu'il a la raison pour point de départ ; religieux , parce qu'il aboutit à l'infini et à l'étemel.

Puisque Dieu ne se révèle que par la vérité, la vérité est Dieu : c'est de lui tout ce que nous en pouvons connaître. La raison tente-t-elle d'écarter la vérité et d'atteindre immédiatement à la substance , de voir l'infini face à face , elle se confond et s'abîme dans le mysticisme. Le mysticisme consiste à substituer l'illumination directe à la révélation indirecte, l'extase à la raison, l'éblouissement à la philosophie. Je ne dis pas qu'il n'y ait point d'autre mysticisme que celui-là ; mais tous les genres de mysticisme se rattachent à l'illumination directe. Le mysticisme et le rationalisme sont toujours en présence, et selon que l'un ou l'autre l'emporie, la religion est raisonnable ou absurde. D'un autre côté, vous arrêtez-vous à la vérité , et ne la ràpportez-vous point à son principe, vous ne possédez pas la vérité tout entière; et de peur de vous égarer, vous restez à moitié chemin dans les régions intellectuelles.

Non-seulement l'infini ne se révèle à nous que par son idée, par la vérité, mais encore elle ne se révèle à nous que dans le fini ; elle se révèle à l'homme dans l'homme et dans la nature ; elle ne détruit pas le monde réel, elle l'éclairé ; elle ne nous transporte pas du fini dans l'infini , ce qui est impossible, mais elle nous impose la loi de vivre dans le fini , pour y chercher et représenter l'infini autant qu'il est en nous, en adorant le beau, en pratiquant le bien, en cherchant le vrai : de sorte que quiconque adore le

beau , pratique le bien, cherche le vrai, est déjà religieux dans la pratique ; car c'est à Dieu qu'il obéit sans le savoir, quand même il n'apercevrait pas que le beau, le vrai et le bien, ont une cause substantielle au delà des limites de ce monde.

Or, comme l'esprit de l'homme n'est pas toujours assez élevé pour aller du vrai , du bien et du beau à la conception de leur éternel auteur, souvent aussi il n'est point assez étendu pour embrasser le vrai , le bien et le beau dans leur harmonie. Le beau, qui participe de la raison et du sentiment , tient par le sentiment à la sensibilité, variable dans les différents individus : tous les individus ne sont donc pas capables d'adorer et de représenter le beau^ et celui qui recherche la vérité et se soumet aux austérités de la vertu adore suffisamment la beauté dans le vrai et dans le bien ; l'homme vertueux et éclairé est un artiste à sa manière, et représente en sa noble vie et dans Félévation de sa pensée la partie la plus admirable du beau. Tout le monde n*est pas non plus capable d'être philosophe et de poursuivre sans cesse la vérité , quoique tout le monde soit obligé de la chercher dans sa sphère et selon la mesure de ses forces. Il n'y a donc que le bien qui soit par lui-même obligatoire , également obligatoire pour tous, et dont nul , sous quelque prétexte que ce soit, ne peut être dispensé. Ce dernier point de vue, dans sa grandeur un peu étroite, est le point de vue stoïque. C'est l'extrémité opposée au mysticisme.

DE L'msTomE

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