‹ Œuvres de Victor CousinChapitre 145 sur 212 · SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE

J'ai visité Leyde deux fois : la première en allant de 1^ Haye à Harlem, la seconde en venant d'Utrechl.

Leyde est le cœur de cette partie de la Hollande qui est en deçà duZuyderzée. Deift, La Haye, Harlem, Amsterdam et Utrecbt kii composent une ceinture de villes florissantes. Elle est située à quelques lieues de la mer, au milieu du Rbin qui la traverse d'une foule de canaux , liés entre eux par de beaux ponts et ornés de quais plantés d'arbres magnifiques. Le Rhin y achève paisiblement sa carrière , qu'il commence à près de deux cents lieues , dans les montagnes des Grisons ; il expire dans les sables , el à peine a-t-il la force de se jeter dans b mer à Kalwyk : il faut l'y aider avec des écluses. Leyde était autrefois une place de guerre, et elle a soutenu un siège célèbre; aujourd'hui c'est une ville d'études, tranquille et silencieuse. Elle est tra versée à peu près dans toute sa longueur par la grande rue , BreedeMraat , qui forme une trcs-agréablc pro

menade. Ce n*esi point la noble et sévère ligne droite de notre rue de Rivoli ou de Gastiglione ; c'est une courbe légère qui ^ sans briser à chaque instant le point de vue , le renouvelle fréquemment et charme l'œil par rbarmonie de la variété et de la grandeur. Sur la Rreedestraat est l'hôtel de ville, où sont conservés plusieurs tableaux anciens dont le plus précieux est sans contredit le Jugement dernier de Lucas de Leyde; tableav d'autel à deux portes sur bois. La couleur en est vive et forte , la composition riche et bizarre ; et ce tableau m'aurait peut-être frappé sans le souvenir accablant du Jugement dernier de Michel-Ange. I..e8 bizarreries de Lucas de Leyde paraissent un peu fades quand on a vu , même seulement dans une mauvaise lithographie , cette composition puissante où les tours de force du dessin le plus sûr sont mis au service de l'imagination la plus hardie et souvent la plus gracieuse : il n'y a que les pages du Dante qui puissent se soutenir devant celles-là. La vieille église de Saint Pierre est comme le musée de sculpture de la ville de Leyde. On y voit les tombeaux des hommes illustres de Leyde , entre autres celui de Boerhaavc ; et on pourrait presque lire l'histoire de l'université dans les inscriptions de ces mausolées ; le dernier est celui d'un étudiant tué pendant la courte campagne de 185i , le jeune Beekman. J'aurais dû aller voir le musée javanais de M. le professeur Siebold ; mais les antiquités javanaises de M. le baron van der Capellen , à Utrecht, avaient suffi à ma curiosité en ce genre , et je laissai le bien volontiers les magots et les monuments , inintelligibles à mon ignorance, rapportés à grands frais des lies de l'Océan indien, pour des raretés d'un tout autre prix à mes yeux , les véritables richesses de la Hollande , c'est-à-dire ses écoles.

J'ai visité à Leyde une école dite française et une école intermédiaire.

Je me suis trop peu arrêté à l'école française de Leyde pour en parler en détail ; je dirai seulement que, comme celle d'Utrecht , c'est une école publique , et je ne saurais trop en féliciter la ville de Leyde ; car , s'il est vrai' que la partie supérieure de l'instruction primaire peut en général être livrée à des instituteurs privés , il importe aussi qu'il y ait au moins dans toute ville un peu considérable une école française publique : ce sont là les véritables gymnases de la classe industrielle et commerçante.

Au-dessous de l'école française , vient l'école intermédiaire , ainsi appelée parce qu'elle forme une sorte de milieu entre l'école française et l'école des pauvres» Mais cette dénomination est plus tinancière que scolastique ; car l'école intermédiaire est une école élémentaire comme l'école des pauvres ; on n'y enseigne rien de plus que dans celle-ci ; on n'y apprend pas la langue française, enseignement qui distingue ici l'école

DE ^INSTRUCTION PUBLIQUE

primaire supérieure et qui lui a donné son nom. Hais recelé intermédiaire est véritablement intermédiaire en ce sens qu'elle n^esi pas gratuite, comme Test en général Técole des pauvres, et qu'elle est loin de coûter aussi cher que Fécole française. On y paye peu de chose , mais enfin on y paye quelque chose , et cela seul fait que la population qui fréquente ces écoles est déjà au-dessus de la classe tout à fait indigente , sans appartenir encore à la bonne bourgeoisie. L'enseignement y est le même que celui de Técole des pauvres , mais il est plus soigné , et en général chaque division de Técole a des salles distinctes , ce qui est très-favorable au bon enseignement. J'ai vu à Técole intermédiaire de Leyde , quant à la rétribution , une pratique très-singulière et qui , dit-on , réussit : on n'y paye pas par mois , ni par semaine , ni par jour , mais par temps d'école. Ainsi , de 9 heures du malin à midi , voilà le premier temps d'école ; de 2 heures à 5 heures du soir , voilà le second. On paye , par chaque temps d'école , un cent et demi de Hollande, qui font trois centimes de France. Donner chaque demi-journée quelques centimes parait moins onéreux que d'en donner un bon nombre à la fois chaque semaine ou chaque mois. Les enfants qui fréquentent cette école payent ainsi en détail , par semaine , pour dix temps d'école , 15 cents de Hollande, 6 sous de France ; c'est-à-dire un peu plus de 30 sous par mois.

A cette école intermédiaire est annexée une école du soir pour les enfants plus âgés qui ont déjà passé par l'école , et qui , appliqués à un métier pendant le jour, viennent le soir renouveler ou fortifier leur instruction. Cette école du soir n'est pas gratuite non plus, et la rétribution est de 3 cents de Hollande (6 centimes de France ) par séance.

Voici maintenant les détails de l'organisation de celte école , tels que je les ai vus moi-même en aclion dans la visite que j'y ai faite sous la conduite de M. Blussé, l'inspecteur du district de Leyde, vieillard très-actif , qui depuis longtemps est ici à la tète de l'éducation du peuple , et qui a fondé tout le bien dont il jouit aujourd'hui avec une satisfaction très-mériiée.

L'école intermédiaire de Leyde ne date que de 1825. Elle contient 480 enfants pendant le jour , et 130 le soir. Elle reçoit des filles et des garçons de toute communion religieuse , et même des juifs. Elle relève de la commission des écoles de la ville. La direction est confiée à un maître principal qui a sous lui des sousmaitres , des aides et quelques élèves de l'école qui , après avoir terminé leurs études , se proposent de de^ venir aides à leur tour et d'entrer dans la carrière de l'instruction publique. Chaque division de l'école a sou maître spécial.

Pour êlrc admis à celte école , ainsi que dans toutes les écoles du royaume, publiques ou privées , il faut

produire des certificats de vaccine. On ne reçoit aucun enfant pour l'école du jour, au-dessous de eix ans , pour l'école du soir au-dessous de dix.

Dans l'école du jour , les enfants qui manquent plus de six fois , et dans l'école du soir , ceux qui manquent plus de quatre fois aux heures de classe , sans avoir justifié de leur absence auprès du directeur, sont renvoyésde l'école, préalablement par le directeur, ensuite et définitivement par la commission qui s'assemble chaque mois et prend connaissance de tout ce qui se rattache à l'école.

L'école est ouverte une demi-heure avant que l'enseignement ne commence. U commence le matin à neuf heures et un quart et finit à midi : l'après-midi il commence à deux heures et un quart , et finit à quatre heures et demie. Le soir , il commence au plus tard cinq minutes après sept heures , et se termine à neuf. L'enseignement commencé , l'école se ferme , et personne ne peut plus y entrer.

Dès que la porte de l'école est fermée, on fait la collecte du prix d'écolage. I^s écoliers qui ont oublié leurs centimes sont obligés d'aller les chercher. L'argent ainsi ramassé est mis dans une boite fermée, et renvoyé à la fin de chaque semaine à la commission.

Les dépenses de l'école se font de la manière suivante : le conseil municipal se charge de l'entretien du local ; toutes les autres dépenses sont faites par la commission à l'aide de la rétribution d'école, On voit combien cette école , si utile à la ville , lui coûte peu.

La commission des écoles s'assemble tous les mois. Â cette assemblée , le directeur fait un rapport sur les besoins de l'école pour le mois suivant, sur les enfants qui ont manqué trop souvent aux heures de l'école , sur ceux qui se conduisent mal et ne se laissent pas corriger par la seule punition permise, qui est Téloignement de sa place ordinaire et la déportation sur un banc particulier où l'on reste oisif.

La propreté la plus sévère est de rigueur dans l'école. Les enfants qui viennent malpropres à l'école sont renvoyés sur-le-champ avec un avertissement sérieux à leurs parents. En cas de récidive , le directeur fait son rapport à la commission.

L'école ouvre chaque fois par une prière ou un cantique ou par tous les deux. A la fin de l'année , un examen solennel a lieu, et il est suivi d'une distribution de petits livres ou de gravures aux enfants qui se sont distingués par leurs progrès ou par leur conduite. Les membres du conseil municipal assistent , autant que possible, à cette solennité.

H y a chaque année cinq semaines de vacances, que la commission divise et répartit pour le mieux.

L'école du jour a six classes, dans lesquelles renseignement est gradué de la manière suivante :

l^^ classe: Lire, épeler de tôle, écrire surl'ar*

dmte. — La ntmiéntion. Histoire de la Bible. — Exercices d'esprit d'après Lolir, ei exercices de mémoire au moyen de yers qa^on apprend par cœur.

!!• doêse : Mêmes objets : mais déjà on commence à écrire sur du papier.

Ili« classe : Mêmes objets : commencement du calcul de tête.

IV* classe : Mêmes objets : de plus Tarithmétique

théorique et pratique , et le chant.

V« dasse : Mêmes objets : de plus la grammaire , la géographie , et Thistoire du pays.

VI* et dernière classe : Développement de renseignement précédent.

École mi soi^ — Quaire classes.

l^ classe : Lire , écrire , histoire de la Bible.

Il* cloue : Lire ^ écrire, arithmétique et histoire

de la Bible.

111* classe : Lire , écrire sur du papier, Tarithmétîque théorique et pratique, la grammaire, rhistoire nationale, Thistoire de la Bible, la gé<^raphie , le chant.

IV* cioMe : L'enseignement précédent avec des notions de physique et d'histoire générale.

J'aurais dû visiter l'école latine deLeyde, pour connaître aussi l'instruction secondaire dans celte partie de la Hollande , mais le temps m'a manqué , le seul jour que j^eusse pu consacrer à celte visite élaut un dimanche. Cependant c'est ici le moment de rapporter l'opinion de l'un des professeurs les plus habiles de l'université de Leyde sur les écoles latines en général. M. Bake est , avec M. van Lennep d'Amsterdam et M. van Heusde d'Utrechl , un des premiers philologues de la Hollande ; il a succédé à Wytlenbach dans la direclion de la Bibliolheea crilica; il a publié Potidonius (i) et Cleomedes (s) ; et il travaille aujourd'hui a une édition critique du de Le^bus de Cicéron. Quand donc je lui parlai des écoles latines , je m'attendais à trouver en lui l'opinion de son savant confrère d'Utrechl. A mon grand étonnement , M. Bake m'a exprimé une opinion toute contraire. Il s'est prononcé neltemenl contre le système exclusif des écoles lalines et contre les idées de M. Thiersch ; il m'a déclaré qu*il était , ainsi que moi , pour le système des gymnases prussiens, et il a 6ni par ces mots qui m'ont fort surpris et que je n'oserais pas répéter pour mon propre compte : c Monsieur, il faut tout refaire à neuf. >

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M. Bake m'a assuré qu'an fond il n'y a presque pas d'enseignement scientiique dans les écoles latiàes, que ce qu'on a ajouté en 4845 à l'ancien et exclusif enseignement du grec et du latin , contre lequel s'était élevé avec tant de raison M. Cuvier, n'a jamais pu s'y rattacher et s'y fondre , que tout cela n'est (je me sers de ses paroles mêmes) qu'un replâtrage, des morceaux étrangers ajoutés à une vieille masure sans que le tout fîl une maison habitable et régulière ; et il concluait sans cesse : 11 faut tout refaire à neuf. Je recommande à l'attenlion du gouvernement hollandais cette opinion d'un humaniste tel que M. Bake. Sans être aussi sévère , sans méconnaître tout ce qu'exige de justes ménagements une institution aussi ancienne, aussi accréditée et aussi populaire que l'école latine , j'ai la profonde conviction que l'instruction secondaire est encore en Hollande fort au-dessous de l'instruction primaire, ce qui est précisément le contraire en France; or, cette infériorité de l'éducation des classes supérieures, peut à ia longue produire les plus graves conséquences , et elle doit exciter au plus haut degré la sollicitude du gouvernement. H ne suffit point d'être un peuple instruit et honnête, tel que j'ai vu et reconnu moi-même le peuple hollandais ; il faut aussi que du sein de ce peuple une forte instruction secondaire tire et produise une minorité d'hommes à la hauteur des connaissances de l'Europe, capables de recruter utilement les postes élevés de la société et de conduire les affaires de l'État. Je le dis avec regret , mais je dois le dire : le sysième des écoles latines ne prépare guère que des professeurs et des théologiens. Je le sais , je heurte par là l'amour-propre et le préjugé hollandais; mais je n'ai entrepris de faire ma cour à personne , pas plus à laHollande qu'à mon propre pays ; et je n'hésite pas à soumettre à l'examen de tous les hommes éclairés les quatre propositions suivantes : i* Changer le nom d'écoles lalines en celui de gymnases qui est déjà fréquemment usité et qui est plus vrai. 2* Fortifier l'étude des sciences et la combiner en une juste proportion avec celle des lettres qui doit rester l'étude principale; surtout introduire l'enseignement obligé d'une ou deux langues modernes. 3* Faire concourir l'État dans la nomination , et, s'il est possible, dans le traitement des professeurs. 4"* Comme on a des écoles normales pour former des maîtres d'école, de même établir auprès de l'université d'Utrechl ou de Leyde , à la place de quelques leçons pédagogiques insignifiantes, une école normale pour former des professeurs de gymnases (i).

Si je voulais traiter ici tout au long de l'université

(i) Po«idonii Rhodii reliquiae doctrinae, Lagduni Bâta Yorum, 1810.

{i) Cleomcdis circularis doclrinas de sublimibus libri duo, LQgd. Bal., 1820.

(i) Sur ces quatre points consulter le Mémoire eurVin^ sîruction secondaire en Prusse y et le document inlilulé : École normale»

de Leyde , il me faudrait répéler à peu près ce que j'ai dit de eelle d'Uirecht. C'eat absolument la même otgaeisation et les mêmes usages. Je ne reproduis iei qu^une seule observation , c'est qu*il manque à l^yde comme à Utrecht rinstiiuiion allemande des docteurs agrégés. Il faal le dire : il y a dans les universités d'Utrecht et de Leyde , dans les professeurs et dans les éiudianls , avec les plus estimables habitudes de régularité et de tranquillité studieuse , un peu de routine , une certaine absence de mouvement et de vie , qui rendraient fort utile Téublissement d'un corps , sans cesse renouvelé , de jeunes docteurs auxquels serait accordée, après de ïortes épreuves, la permission d'enseigner sans honoraires de TÉtat, et à leurs risques et périls, à côté des profei^eurs ordinaires, dont

DE INSTRUCTION PUBUQUE

et déclarer indignes de lui et apocryphes une foule de vers et même d'odes jusqu'ici en possessioo de Fadmiralion des siècles (s); l'autre, M. Thorbèke, auteur d'une très4xmne dissertation sur la différence des sceptiquet eidela nouvelle Académie (i) , professeur à la faculté de droit et qui y enseigne avec le plus grand succès l'histoire politique moderne. En revanche , j'ai eu un grand pUisir à m'entretenir avec M. Hahne , l'auteur de la monographie d'Aristoxène (4), un des élèves chéris de Wyttenbach , qui a écrit la vie de son maître et publié sa correspondance et plusieurs de ses ouvrages posthumes. Il se propose , m'a-t-il dit , de mettre au jour d'autres ouvrages encore inédila de Wyttenbach , entre autres, une histoire de la philosophie, intitulée: Hisloria doelrinarum , laquelle ne

le temps refroidit quelquefois le zèle. Je ne doute pas fera pas moins de trois gros vidumes. Cet écrit ne peut

qu'une pareille institution n'imprimât un mouvement salutaire à ces vieilles et respectables universités, et ne créât auprès de chacune d'elles une pépinière de jeunes savants qui tiendraient sans cesse en haleine l'esprit des étudiants , assureraient les progrès de la science et l'avenir de l'enseignement.

Ici comme à Utrecht , j'ai visité les bâtiments de l'université , les salles des cours » dont la grandeur est proportionnée aux besoins de l'université qui compte au plus 7 à 800 étudiants , la salle dite des promotions , qui est fort belle et où les examens de docteurs ont toute la publicité et l'éclat sévère qu'ils méritent, enfin la salle du sénat académique , où sont rangés par ordre chronologique tous les professeurs de l'université de Leyde. Niebuhr exprime quelque part la profonde impression que lui firent les portraits de Gronovius, de Perizonius et de tant d'autres savants hommes de cette université , auxqueU l'histoire romaine est si redevable. Je ne trouvais pas en philosophie d'aussi illustres souvenirs dans la salle académique de Leyde ; cependant j'y fus aussi bien vivement frappé de cette longue suite de portraits vénérables qui présentent tant de veilles , tant d'efforts utiles à l'esprit humain , soit par un enseignement de plus de deux siècles, soit par des écrits marqués au coin d'un savoir incontestable.

Dans cette courte visite à l'université de Leyde , j'ai regretté de n'avoir pas rencontré deux hommes dont il m'aurait été très-agréable de faire la connaissance ; l'un , M. Peerlkamp, auteur d'une excellente monographie de Musonius Rufus (t) , aujourd'hui professeur de littérature latine , et très-connu par une édition d'Horace, où il ne se gêne pas pour enlever à Horace

(!) C. Musonii Rufi , philosophi stoici, reliquiae et apophtbegmaU, Harlenii, 1823.

{i) Q. Horatii Flacci carmina recensuit Peerlkamp, Harlemi,1834.

(3) De eo quod in dogmaticis expugoandis inter aca •

manquer d'être précieux , au moins pour l'histoire de la philosophie ancienne.

Mais l'homme de Leyde que j'ai le plus vu , quoique bien peu, à mon gré, est M. Bake, dont j'ai déjà parlé. M. Bake peut avoir une cinquantaine d'années. Noua avons causé d'instruction publique et de philosophie ancienne. Son opinion sur les écoles latines de Hollande a d'autant plus d'autorité et mérite d'autant plus d'attention , qu'outre ses leçons de littérature grecque et latine, il fait un cours de pédagogie , scholas pœdagogieas, dit le programme afiiché à la porte de Tunî* versité. Je me suis plaint à lui qu'il eût abandonné la Bihliotheca crilica nova, le seul ouvrage par lequel nous pouvions savoir à Paris ce qui se faisait en Hollande. Il m'a dit qu'il n'était pas impossible qu'il parût bientêt une publication périodique du même genre , sous les auspices et par les soins de plusieurs recteurs d'écoles latines, qui en ce mènent se concertent à cet égard. Pour lui , il est enfoncé dans la préparation de son édition du de Legibue. Il a été lui-même à Milan collationner les manuscrits de Cicéron.11 m*a parlé avec la plus haute estime des travaux de Madwig de Copenhague sur diverses parties de Cicéron et sur plusieurs passages de Lucrèce (s). Madwig , mVt-il dit, m'a convaincu que la célèbre édition de Lucrèce de Wakefieid laisse encore beaucoup à désirer. Sans adopter toutes les hypothèses de M. Peerlkamp, M. Bake fait grand cas de son travail , qu'il regarde comme le plus important qui ait été entrepris sur Horace depuis Bentley.

Enfin je ne veux pas quitter l'université de Leyde sans remercier le savant et aimable jurisconsulte, M. van Assen , des agréables moments que j'ai passés

demicos et scepticos ioterfuit. Lugduni Batav., 1821.

(A) Diatribe de Aristoxeno, philosophe peripatetico, Amstelodami, 1793.

(5} Hadwigii opuscula academica.

EN HOLLANDE

à caoser avec loi de foules cbotes, dans les oonris inter- Tallea de mes vbiles aux écoles el de mes redierches à la bibliothèque.

Cette bibliothèque , qu^il me reste à faire connaître , était le principal objet de ma seconde visite à Leyde. Le catalogue imprimé de ses manuscrits (i) m^avait donné des espérances , qui , grikce à Dien , n*ont pas été tout à fait vaines.

Le bibliothécaire de Lejde est M. Geel , connu de tous les amis de la philosophie ancienne ^^rYBistoria eritica iaphistantin (s). C^est un homme plein d'esprit et d'activité , et qui a eu la bonté de s'enfermer avec noi pendant tout un dimanche dans la bibliothèque, ponr me la faire connaître en détail. Celle-ci est k la ibis très-belle , très-bonne et très-commode : elle est dirisée comme celle de Goettingue et comme celle dTtrecht en autant de salles qu'il y a de grandes divisions bibliographiques : la théologie, la médecine, la jarispradence , la philosophie , etc. On s'établit dans chacune de ces salles , qui sont plus ou moins grandes selon les matières qu'elles renferment , et on y travaille tout à son aise, entouré des livres dont on a besoin. Non-sealement les étudiants y sont admis un certain nombre de jours de la semaine ; mais on leur prête des livres, comme à Goettingue et partout en Allemagne, sur leur signature, et sous la garantie d'un de leurs professeurs.

Cette bibliothèque contient d'excellents portraits. Py ai vil avec un plaisir extrême ceux des Dousa , les fondateurs et les promoteurs de l'université de Leyde. M. Geel a commencé par me montrer les manuscrits curieux , entre autres un vieux manuscrit français avec les plus belles vignettes. Ce sont de petits tableaux d'un coloris admirable où il y a déjà de la composition et même du dessin. Je les signale à M. le comte de Bastard pour sa belle collection des peiniures, des manuscrits du moyen âge. M. Geel m'a fait voir avec oi^eil le fameux manuscrit de Suidas, que M. Gaîsford a fait collationner pour son édition , et dont les bonnes leçons sont maintenant imprimées. 11 voulait Dde montrer aussi le manuscrit d'Olympiodore sur le Phédon qui a servi à Wyttenbach , mais j'avais vu en Italie bien des manuscrits d'Olympiodore , et nous en avons d'excellents à Paris (s). J'ai donc prié M. Geel de me mettre en présence du véritable trésor de la bibliothèque de Leyde; je veux dire les papiers de Huygens. Mais celte riche collection ayant été mise à la disposition de M. Uylenbroek, qui en a déjà tiré 2 vol. in-4% il fallut s'adresser à ce professeur qui eut

(1) Catalogua librornm tam impressorum quam manascriptorom bibliolbec» publiiâe unlvertîtatis Lugduno- Batavx. Lugd. Bat., 1716.

(2) 1n-S*. Trajcet. ad Rbennm , 1823.

l'obligeaDce de venir lui-même à la bibliothèque me faire les honneurs des manuscrits de son illustre compatriote. Là, j'ai vu de mes yeux, touché de mes mains une foule de leUres de Leibnilz , de cette écrilure ferme et serrée qui n'est pas tout à fait celle de son siècle. Ces lettres («) sont pleines de révélations littéraires du plus haut intérêt ; par exemple , elles nous apprennent que Leibnitz avait composé sur les Principes de Descartes le même travail que sur l'fMat de Locke. Adressées à Huygens, elles se rapportent surtout aux mathématiques et à la physique ; mais Leibniu ne s'y retient pas toujours , et il lui échappe de loin en loin de ces traits ingénieux et profonds qu'il semait à pleines mains autour de lui avec h profusion et la négligence du génie. Dutens n'a pas connu ces lettres, et, en les publiant, M. Uylenbroek a rendu à l'esprit humain on signalé service. J'en témoignai ma vivo reconnaissance au savant éditeur qu'un article du Journal des savants (s) avait découragé au point qu'il avait à peu près renoncé à continuer sa publication commencée. Mais l'article en question, qui m'était encore présent , loin de faire valoir l'inutilité de la publication de M. Uylenbroek , en démontre au contraire l'importance , puisqu'il lui emprunte Unt de lumières nouvelles sur la grande découverte du calcul différentiel, sur la fameuse querelle de Leibnitz et de Newton, et sur la cause ou l'instrument de celte querelle, ce Fatio de Duilliers, qui s'était mis entre ces deux grands hommes pour les brouiller , à peu près comme Sorbière entre Gassendi et Descartes. Enfin, c'est précisément de ces papiers qu'est sortie la célèbre note de Huygens avec les lettres de Leibnitz qui la confirment, sur le dérangement d'esprit éprouvé par Newton ; document qui est la base principale de la discussion qui s'est élevée à ce sujet entre le docteur Brewster et le savant et ingénieux auteur de l'article. D'ailleurs qui peut douter que la correspondance des grands hommes ne soit la source la plus sûre des renseignements certains sur leur vie , sur leur caractère, sur l'ordre de leurs travaux , et sur celui du développement de leur génie? Ainsi la correspondance de Leibnitz et celle de Descartes sont , aux yeux de tout ami de l'histoire, des monumenu d'un prix infini. La correspondance de Huygens n'a pas, il est vrai , la même importance ; car Huygens est déjà un homme spécial ; sa gloire et ses travaux appartiennent exclusivement aux mathématiques, tandis que Descartes et surtout Leibniu embrassent le champ entier des connaissances humaines, et sont encore plus grands

(3) Voyez le Journal des Savants , 1834.

(4) Ghristiani Hogenii... Hagae comitum , 1833,

(5) Année 1834, p. 291.

DE L INSTRUCTION PUBLIQUE

comme philosophes que comme géomètres. L'horizon de Huygens est loin d'être aussi vaste. Il y a pourtant dans ses papiers, et surtout dans ceux que M. Uylenbroek n'a pas encore publiés , bien des choses précieuses pour rhisioire de la philosophie, et je les anrais très - volontiers transcrites ; mais l'intérêt de M. Uylenbroek pour ces papiers paraissant se ranimer , je me contentai de lui dire que m'abstenir de copier de telles pages , c'était lui imposer l'obligation de les publier. Je le priai seulement de me permettre de rechercher et de noter ce qui se rapporterait directement à Descartes, qui avait été lié avec Huygens et toute sa famille. En parcourant ces manuscrits, qui sont très-volumineux, nous tombâmes sur un petit paquet que M. Uylenbroek n'avait jamais examiné, et qui contient des remarques sur la vie de Descartes par Baillet. Ces remarques n'étaient destinées qu'à relever les erreurs de l'ouvrage de Baillet relativement à la famille de Huygens. Elles sont d'abord très-minutieuses ; mais peu à peu elles s'élèvent, et elles se terminent par un morceau sur Descartes, sur son caractère et sur ses travaux , qui me parait digne d'être médité et rapproché de plusieurs passages analogues de Leibnitz. En ma qualité d'éditeur de Descartes, je demandai à H. Uylenbroek la permission de copier au moins ce petit morceau , en ne lui dissimulant pas l'intention de le publier. Il me l'accorda , et , pour plus de bonne grâce , il voulut absolument que je le tinsse de sa main. Mais il me fit observer que ce morceau était trèsniéfavorable à Descartes , et que , d'après moi-même , il était d'une sévérité voisine de l'injustice, c Oui, lui rcpondis-je , mais il est sur Descartes et de la main de Huygens ; par conséquent je ne me crois pas le droit de le dérober à la connaissance du public , devant lequel se débat le grand procès de l'appréciation parfaite des grands hommes. C'est une pièce de ce procès ; il la faut publier , quelque usage qu'on en fasse , et qu'elle tourne à l'honneur de Descartes ou contre lui. i

• Cependant , je ne pouvais me persuader qu'il n'y eût pas à Leyde quelques lettres inédites de Descartes lui-même. 11 avait habité longtemps Endegeest , maison de campagne à côté de Leyde , sur la route de Harlem. Il avait été lié non-seulement avec les Huygens , mais avec beaucoup d'autres savants hommes et de Leyde et de toute la Hollande. Je priai donc M. Geel de vouloir bien me communiquer le recueil de toutes les lettres inédites que contient la bibliothèque. Ces lettres ne sont pas cataloguées. Je parcourus plusieurs paquets, entre autres, les deux gros volumes du legs de Pappenbroek. Je rencontrai un bon nombre de lettres inédites de Bayle, de Grotius, de Gassendi , de Heinsius , des Junius , deux lettres françaises de Mersennc, enfin, plusieurs morceaux au-

tographes de Descâftes. Je reconnus immédiatement sa main et sa signature. Je tombai d'abord sur un billet fort insignifiant à son horloger , mais écrit en hollandais, dans le plus mauvais hollandais, à ce que me dit M. Geel , qui a eu la bonté de me copier et de me traduire ce petit morceau : il est de Tannée 1643. Je trouvai ensuite deux autres lettres plus intéressantes de cette même année. Tune en français, Tautrc en latin , toutes deux adressées à M. Colvius , à Dordrecht , et se rapportant à la querelle de Descartes et de Voet, avec une réponse de M. Colvius , correspondant de Descartes , qui ne nous était pas connu jusqu'ici. Ce sont là les seules petites découvertes cartésiennes que j'aie faites en Hollande, où je sois convaincu qu'un plus long séjour me mettrait sur la voie de découvertes tout autrement précieuses.

A Monsieur Colvius, ministre de la parole dt Dieu , à Dordrecht,

Monsieur,

Les nouvelles du ciel que vous m'avez fait la faveur de ro'escrire m'ont extrêmement obligé ; elles m'ont esté extrêmement nouvelles et je n'en avois point ouy parler auparavant ; mais on m'a escrit depuis de Paris que M. Gassendi , qui est héritier de la bonne cl célèbre lunette de Galilée, ayant voulu chercher par son ayde ces 5 nouvelles planètes autour de Jupiter , a iugé que ce n'estoient que des estoiles fixes que le bon père capuchin aura pris pour des planètes , de quoy on pourra aysement découvrir la vérité , et les 4 planètes desia cy-devant découvertes autour de Jupiter ont donné tant d'admiration que les cinq autres ne la peuvent gueres augmenter.

J'estois en la description du ciel et particulièrement des planètes lorsque vostre lettre m'a esté rendue ; mais estant sur le point de déloger d'icy pour aller demeurer auprès d'Âlcmaer op de hoef où i'ay loué une maison ; et ayant entre les mains un mauvais livre de philosophia Cartesiana que vous aurez peut estre veu et dont on dit que M. Yoetius est l'autheur , i'ay quitté le ciel pour quelques iours , et ay brouillé un peu de papier pour tascher à me défendre des iniures qu'on me fait en terre ; et ie m'assure que tous ceux qui ont de l'honneur et de la conscience trouveront ma cause siiustequeie ne craindray pas de la soamettre à vostre jugement , bien que j'aye affaire à un homme de vostre profession, et ie vous supplie de me croyre.

Monsieur,

Vottre très hund^le et obéissant serviteur.

Descartes.

D'Endegeest , ce ^ avril 1643.

EN HOLLANDE

Bépcmnéê A. Cohiui à Dnvarieg.

Nobilissîme vir,

Aceepi apologeticom scriptum tuum, legi illud et dolui. Qoid enim aliud potui in acerrimo certamine amicorum meorom? quorum unum semper propler emînentem cognilioneni in philosophicis , alterum propler theologicam aestimavi. Bacienus vos fuistis aniistites Deî et naturaB , qui optima et facillima via no« ad summum ens illiusque proprietates ducere debent genns humanum. Quam vero horrendum utrumqae aibeismi crimine accusari , idque ab iis qui alhei»miim maxime detestanlur! Ule le atbeum speculativum , quales nullos rêvera esse affirmât, probare cch natur, sed sine rattone et cbaritate , quae saltem non cogitât malum nec estsuspicax. Tu illum conaris probare atbeum praclicum, borresco referens , horainem futilem., perfidum, mendacissimumetdiabolicum. Si talis, quomodo jam cathedram aut suggeslum ascendere aodebit? quomodo magislratus eum tolerare amplias poterit? quomodo ex ipsius ore populus et studiosa JQventus sacra baurire poterit? Ad quid baec scripta prosunl , nisi ut omnis eruditio omnium risui exponaïur, et doctos quam maxime insanire omnes rêvera judîcentf qui nibil sapiunt in propria causa? Vereor ne in respondendo leges charitatis D. Voetio praescriptas observaveris : non enim solum iieminem primo laedere nec factis nec verbis nec scriplis debemos, sed nec reddere malum pro malo ad expleudam vindictam ; et quaecamque a malevolo animo procedunt , plus auctorem quam alium laedere soient : quae a volontate procedunt , ut vere ais , rêvera nostra sunt. Quanto pnestaret utrumque certare pro gloria Dei , ostendendo nobis ejus potentiam , sapientiam et bonilatem ex libro naturae , et veritatem , juslitiam et misericordiam ex libro S. Scripturae ! Cur autem tantum vitia , infirmitates in oculos et mentem vestram incurruni, et viriutes egregiasque dotes non videtis, aut videre non vultis? Cur ilie in te non videt subtile et vere mathematicum ingenium, in scribendo modestiam sine alicujus offensione , promissa maxima , quae elicere aut saltem patienter nobiscum expectare debuit ? Cor ttt non laudas in eo diligenliam indefessam , multijogam cognitionem linguarum et rerum, vit» mc^ destiam , quae infestissimi bostes ejus in eo fatentur? Cbaritas cooperit multitudinem peccalorum : sine ea sumus aquiiae et serpentes in aliorum vitiis intuendis; et tamen sine cbaritate nihil sumus. Quaeso , vir summe, da mundo qnae tamdiu promisisti, et omitte rixas illas telricas , quae ingénia praeclarissima inficere soient et sunt remorae bonae mentis. Vides quam haec procédant ab animo vacno ab omni malevolentia , ut me arctiori affecta constringas. Vale.

Dofdcad,JttDiiia45.

GOUSM. — T. m.

Clariênmo ei prœÊianliuimo tfiro A . Cobrio Iheologim dodari R. De$earte$ & />•

Non ita mibi complaceo ut nibil a me fieri existî* mem , quod merilo possit reprebendi ; et tanta teneor cupiditaie errores meos cognoscendi , ut etiam injuste reprehendentes , quibus non est animus malus, mibi soleant esse pergraii. Et sane dubitare non debes , quin litterae quas a te aceepi, summopere me tibi devinciant. Etsi enim in illis quaedam mea repreliendas , in quibus non mibi vidcor valde peccasse , ac me comparas cum homine a quo quam maxime diffère velim , quia tamen ab animo peramico simulque ingenuo et pio profectas esse animadverto, non modo illas libenter legi , sed etiam reprehensionibus tuis assensus sum. Dolendum est quod non omnes bomines commodispublicis inserviant, et alicfui sibi mutuo nocereconentur; at justam defensionem meae famae suscipere cogebar, et uni forsan nocere ut pluribus prodessem. Traosgressus sum leges cbaritatis ; at credidi me ad eas erga illum non magis teneri quam erga ethnicum et publicanum , quia audiebam ipsum nec fratrum suorum nec eiiam magistratuum precibus flecti potuisse. Non celebravi ejus egregias dotes , vel non vidi : nam indefessos labores , memoriam , et qualemcumque doc* trinam , tamquam instrumenta vitiorum timenda in eo essepuiavi, non laudanda; vitae vero probitatem ei modestiam prorsus non vidi. Petis etiam cui bono? Ego bonum pacisquaesivi ; nimis enim mulli adversarii quoiidie in me insurgèrent , si nulias umquam injurias propulsarem. Non dico quid de eo jam flet, neque enim scio; sed ejus don)ini super bac re videntur velle deliberare, ut ex celebri eorum programmate forte notasti. Quid vero ad iliud respondeam , in cbarlis hie adjunctis si placet leges, et scies eo pluris me facere virtules tuas , quo aliorum vitia magis aversor. Vale.

Egmundae op de Roef, 5 julli 1645.

Lettre de Descaries au sieur G. Brandt , horloger» demeurant à Amsterdam,

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