HERNANI, DONA SOL
Ils s'en vont enfin , c'est qu'il est tard , ce me semble.
HERNANI
Ange ! il est toujours tard pour être seuls ensemble.
DONA SOL
Ce bruit me fatiguait. Est-ce pas, cher seigneur, Que toute cette joie étourdit le bonheur ?
HERNANI
Tu dis vrai. Le bonheur, amie, est chose grave : Il veut des cœurs de bronze et lentement s'y grave. Le plaisir l'efFarouche en lui jetant des Heurs ; Son sourire est moins près du rire que des pleurs !
DONA SOL
Dans vos yeux , ce sourire est le jour.
Il cherche à l'entraîner.
—Tout à l'heure !
HERNANI
Oh ! je suis (on esclave ! Oui , demeure, demeure. Fais ce que tu voudras, je ne demande rien.
Tu sais ce que tu fais ! Ce que tu fais est bien.
Je rirai, si tu veux, pour te plaire... — Mon âme
Brûle ? Eh ! dis au volcan qu'il étouffe sa flamme.
Le volcan fermera ses gouffres entr'ouverts.
Et n'aura sur ses flancs ((ue fleurs et gazons verts.
Oh ! que vous êtes bon pour une pauvre femme, Hernani de mon cœur!...
HERNANI
Quel est ce nom, madame.' Oh ! ne me nomme plus de ce nom , par pitié ! Tu me fais souvenir que j'ai tout oublié ! Je sais qu'il existait autrefois, dans un rêve. Un Hernani dont l'œil avait l'éclair du glaive. Un homme de la nuit et des monts, un proscrit , Sur qui le mot vengeance était partout écrit, Un malheureux traînant après lui l'anathème ! Mais je ne connais pas ce Hernani. — Moi, j'aLiue Les jeux et les festins, je suis noble espagnol , Je suis Jean d'Aragon , mari de dona Sol ! Je suis heureux !
DONA SOL
Je suis heureuse !
HERNANI
Que m'importe Les haillons qu'en entrant j'ai laissés à la porte? Voici que je reviens à mon palais en deuil. Un Ange du Seigneur m'attendait sur le seuil ! J'entre, et remets debout les colonnes brisées, Je rallume les feux , je rouvre les croisées. Je fais arracher l'herbe au pavé de la cour ; Je ne suis plus que joie, enchantement, amour! Qu'on me rende mes tours, mes vassaux , mes bastilles. Mon panache, mon siège au conseil des Castilles, Vienne ma dona Sol , rouge et le front baissé. Qu'on nous laisse tous deux , et le reste est passé ! Je n'ai rien vu , rien dit , rien fait. Je recommence, J'efface tout , j'oublie ! ou sagesse ou démence, Je vous ai , je vous aime et vous êtes mon bien !
DONA SOL , examinant sa Toison d'or.
Que sur ce velours noir ce collier d'or fait bien !
Vous vîtes avant moi le roi rais de la sorte.
DONA SOL
Je n'ai pas remarqué. Tout autre, que m'importe?
Puis, est-ce le velours ou les atin encor?
Non , mon duc , c'est ton cou qui sied au collier d'or.
II veut rentrainer.
Vous êtes noble et fier, monseigneur... — Tout à l'heure! Un moment ! vois-tu bien , c'est la joie ! et je pleure !
A la balustrade.
Viens voir la belle nuit, — mon duc, rien qu'un momen t Le temps de respirer et de voir seulement ! Tout s'est éteint, flambeaux et musique de fête. Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite !
HERNANI
Dis, ne le crois-lu pas ! sur nous, tout en dormant , La nature à demi veille amoureusement.
Pas un nuage au ciel ! Tout , comme nous, repose. Viens, respire avec moi l'air embaumé de rose ! Regarde : plus de feux , plus de bruit. Tout se tait. La lune tout à l'heure à l'horizon montait Tandis que tu parlais; — sa lumière qui tremble Et ta voix , toutes deux m'allaient au cœur ensemble. Je me sentais joyeuse et calme, ù mon amant ! Et j'aurais bien voulu mourir en ce moment.
nER>A?îI.
Ah ! qui n'oublîrait tout ù cette voix céleste !
Ta parole est un chant où rien d*humain ne reste.
DoivA soi.
Ce silence est trop noir, ce calme est trop profond. Dis, ne voudrais-tu point voir une étoile au fond? Ou qu'une voix des nuits, tendre et délicieuse, S'élevant tout à coup, chantât?...
IIER?iAIVI, souriant.
Capricieuse !
Tout à l'heure on fuyait la lumière et les chants !
D0\A SOL
Le bal ! mais un oiseau qui (hanterait aux champs ! Un rossignol perdu dans l'ombre et dans la mousse. Ou quelque flûte au loin ! Car la musique est douce, Fait l'Ame harmonieuse, et , comme un divin chœur, Éveille mille voix qui chantent dans le cœur ! Oh ! ce serait charmant !
Bruit lointain d'un cor tUms l'ombre.
— Dieu ! je suis exaucée !
HERNAM, trcs.saillant, à part.
Ah ! malheureuse !
DoxA sot.
Un ange a compris ma pensée...— Ton bon ange , sans doute?
HERNANI, amèrement.
Oui , mon bon ange !
A part.
Encor!...
BONA sol , souriant.
Don Juan ! je reconnais le son de votre cor !
HERNANI
IS 'est-ce pas?
D0?îA SOL.
Seriez-vous dans cette sérénade De moitié?
HERNANI
De moitié , tu l'as dit.
DONA SOL
Bal maussade !
Ah ! que j'aime bien mieux le cor au fond des bois !... Et puis, c'est votre cor, c'est comme votre voix.
le cor recommence.
HERNANI, à part.
Ah ! le tigre est en bas qui hurle et veut sa proie !
DONA SOI
Don Juan, cette harmonie emplit le cœur de joie !...
HERNANI, se levant terrible.
Nommez-moi Hernani ! nommez-moi Heruani ! Avec ce nom fatal je n'en ai pas fini ! DONA SOL, tremblante.
Qu'avez-vous ?
HERNANI
Le vieillard ?
DONA SOL
Dieu ! quels regards funèbre Qu'avez-vous ?
Le vieillard qui rit dans les ténèbres ï... Ne le voyez-vous pas ?
DONA soi.
Où vous égarez-vous ?
Qu'est-ce que ce vieillard?
HERNANI
Le vieillard î
DONA SOL
A genoux Je t'en suplie , oh ! dis ! quel secret te déchire? Qu'as-tu ?
HERNANI
Je l'ai juré !...
DONA SOL
Juré!
Elle suit tous ses mouvements avec anxiété. Il s'arrête tout coup, et passe la main sur son front.
HERNANI , à part.
Qu'allais-je dire , Épargnons-là,..
Haut.
Moi , rien ! de quoi t'ai-je parlé ?
DONA SOL
Vous avez dit...
Non , non j j'avais l'esprit troublé...
Je souffre un peu, vois-tu' N'en prends pas d'épouvaut<
DONA SOL
Te faut-il quelque chose ? ordonne à ta servante ! Le cor recommence HERNANI, à part.
Il le veut ! il le veut ! Il a mon serment.
Cherchant son poignard.
Rien !
Ce devrait être fait !... — Ah !
DONA SOL
Tu souffres donc bien ?
HERNANI
Une blessure ancienne, et que j'ai cru fermée ,
A part. Haut
Se rouvre... Éloignon-s-la. — Dona Sol, bien-aimée.
HERNANI
Écoute : ce cofFret qu'en des jours moins heureux Je portais avec moi...
DONA SOL
Je sais ce que tu veux.
Eli bien , qu'en veux-tu faire ?
Un flacon qu'il renferme Contient un élixir qui pourra mettre un terme Au mal que je ressens... Va !
DONA SOL
J'y vais , monseigneur.
Elle sort par la porte de la chambre nuptiale.