‹ uvres de Victor HugoChapitre 217 sur 599 · HERNANI, DONA SOL · texte numérisé non relu

HERNANI, DONA SOL

Ils s'en vont enfin , c'est qu'il est tard , ce me semble.

HERNANI

Ange ! il est toujours tard pour être seuls ensemble.

DONA SOL

Ce bruit me fatiguait. Est-ce pas, cher seigneur, Que toute cette joie étourdit le bonheur ?

HERNANI

Tu dis vrai. Le bonheur, amie, est chose grave : Il veut des cœurs de bronze et lentement s'y grave. Le plaisir l'efFarouche en lui jetant des Heurs ; Son sourire est moins près du rire que des pleurs !

DONA SOL

Dans vos yeux , ce sourire est le jour.

Il cherche à l'entraîner.

—Tout à l'heure !

HERNANI

Oh ! je suis (on esclave ! Oui , demeure, demeure. Fais ce que tu voudras, je ne demande rien.

Tu sais ce que tu fais ! Ce que tu fais est bien.

Je rirai, si tu veux, pour te plaire... — Mon âme

Brûle ? Eh ! dis au volcan qu'il étouffe sa flamme.

Le volcan fermera ses gouffres entr'ouverts.

Et n'aura sur ses flancs ((ue fleurs et gazons verts.

Oh ! que vous êtes bon pour une pauvre femme, Hernani de mon cœur!...

HERNANI

Quel est ce nom, madame.' Oh ! ne me nomme plus de ce nom , par pitié ! Tu me fais souvenir que j'ai tout oublié ! Je sais qu'il existait autrefois, dans un rêve. Un Hernani dont l'œil avait l'éclair du glaive. Un homme de la nuit et des monts, un proscrit , Sur qui le mot vengeance était partout écrit, Un malheureux traînant après lui l'anathème ! Mais je ne connais pas ce Hernani. — Moi, j'aLiue Les jeux et les festins, je suis noble espagnol , Je suis Jean d'Aragon , mari de dona Sol ! Je suis heureux !

DONA SOL

Je suis heureuse !

HERNANI

Que m'importe Les haillons qu'en entrant j'ai laissés à la porte? Voici que je reviens à mon palais en deuil. Un Ange du Seigneur m'attendait sur le seuil ! J'entre, et remets debout les colonnes brisées, Je rallume les feux , je rouvre les croisées. Je fais arracher l'herbe au pavé de la cour ; Je ne suis plus que joie, enchantement, amour! Qu'on me rende mes tours, mes vassaux , mes bastilles. Mon panache, mon siège au conseil des Castilles, Vienne ma dona Sol , rouge et le front baissé. Qu'on nous laisse tous deux , et le reste est passé ! Je n'ai rien vu , rien dit , rien fait. Je recommence, J'efface tout , j'oublie ! ou sagesse ou démence, Je vous ai , je vous aime et vous êtes mon bien !

DONA SOL , examinant sa Toison d'or.

Que sur ce velours noir ce collier d'or fait bien !

Vous vîtes avant moi le roi rais de la sorte.

DONA SOL

Je n'ai pas remarqué. Tout autre, que m'importe?

Puis, est-ce le velours ou les atin encor?

Non , mon duc , c'est ton cou qui sied au collier d'or.

II veut rentrainer.

Vous êtes noble et fier, monseigneur... — Tout à l'heure! Un moment ! vois-tu bien , c'est la joie ! et je pleure !

A la balustrade.

Viens voir la belle nuit, — mon duc, rien qu'un momen t Le temps de respirer et de voir seulement ! Tout s'est éteint, flambeaux et musique de fête. Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite !

HERNANI

Dis, ne le crois-lu pas ! sur nous, tout en dormant , La nature à demi veille amoureusement.

Pas un nuage au ciel ! Tout , comme nous, repose. Viens, respire avec moi l'air embaumé de rose ! Regarde : plus de feux , plus de bruit. Tout se tait. La lune tout à l'heure à l'horizon montait Tandis que tu parlais; — sa lumière qui tremble Et ta voix , toutes deux m'allaient au cœur ensemble. Je me sentais joyeuse et calme, ù mon amant ! Et j'aurais bien voulu mourir en ce moment.

nER>A?îI.

Ah ! qui n'oublîrait tout ù cette voix céleste !

Ta parole est un chant où rien d*humain ne reste.

DoivA soi.

Ce silence est trop noir, ce calme est trop profond. Dis, ne voudrais-tu point voir une étoile au fond? Ou qu'une voix des nuits, tendre et délicieuse, S'élevant tout à coup, chantât?...

IIER?iAIVI, souriant.

Capricieuse !

Tout à l'heure on fuyait la lumière et les chants !

D0\A SOL

Le bal ! mais un oiseau qui (hanterait aux champs ! Un rossignol perdu dans l'ombre et dans la mousse. Ou quelque flûte au loin ! Car la musique est douce, Fait l'Ame harmonieuse, et , comme un divin chœur, Éveille mille voix qui chantent dans le cœur ! Oh ! ce serait charmant !

Bruit lointain d'un cor tUms l'ombre.

— Dieu ! je suis exaucée !

HERNAM, trcs.saillant, à part.

Ah ! malheureuse !

DoxA sot.

Un ange a compris ma pensée...— Ton bon ange , sans doute?

HERNANI, amèrement.

Oui , mon bon ange !

A part.

Encor!...

BONA sol , souriant.

Don Juan ! je reconnais le son de votre cor !

HERNANI

IS 'est-ce pas?

D0?îA SOL.

Seriez-vous dans cette sérénade De moitié?

HERNANI

De moitié , tu l'as dit.

DONA SOL

Bal maussade !

Ah ! que j'aime bien mieux le cor au fond des bois !... Et puis, c'est votre cor, c'est comme votre voix.

le cor recommence.

HERNANI, à part.

Ah ! le tigre est en bas qui hurle et veut sa proie !

DONA SOI

Don Juan, cette harmonie emplit le cœur de joie !...

HERNANI, se levant terrible.

Nommez-moi Hernani ! nommez-moi Heruani ! Avec ce nom fatal je n'en ai pas fini ! DONA SOL, tremblante.

Qu'avez-vous ?

HERNANI

Le vieillard ?

DONA SOL

Dieu ! quels regards funèbre Qu'avez-vous ?

Le vieillard qui rit dans les ténèbres ï... Ne le voyez-vous pas ?

DONA soi.

Où vous égarez-vous ?

Qu'est-ce que ce vieillard?

HERNANI

Le vieillard î

DONA SOL

A genoux Je t'en suplie , oh ! dis ! quel secret te déchire? Qu'as-tu ?

HERNANI

Je l'ai juré !...

DONA SOL

Juré!

Elle suit tous ses mouvements avec anxiété. Il s'arrête tout coup, et passe la main sur son front.

HERNANI , à part.

Qu'allais-je dire , Épargnons-là,..

Haut.

Moi , rien ! de quoi t'ai-je parlé ?

DONA SOL

Vous avez dit...

Non , non j j'avais l'esprit troublé...

Je souffre un peu, vois-tu' N'en prends pas d'épouvaut<

DONA SOL

Te faut-il quelque chose ? ordonne à ta servante ! Le cor recommence HERNANI, à part.

Il le veut ! il le veut ! Il a mon serment.

Cherchant son poignard.

Rien !

Ce devrait être fait !... — Ah !

DONA SOL

Tu souffres donc bien ?

HERNANI

Une blessure ancienne, et que j'ai cru fermée ,

A part. Haut

Se rouvre... Éloignon-s-la. — Dona Sol, bien-aimée.

HERNANI

Écoute : ce cofFret qu'en des jours moins heureux Je portais avec moi...

DONA SOL

Je sais ce que tu veux.

Eli bien , qu'en veux-tu faire ?

Un flacon qu'il renferme Contient un élixir qui pourra mettre un terme Au mal que je ressens... Va !

DONA SOL

J'y vais , monseigneur.

Elle sort par la porte de la chambre nuptiale.

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