‹ uvres de Victor HugoChapitre 251 sur 599 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

LES MÊMES, LES COMÉDIENS, ;?ar««ej<j; MARION et DIDIER. — PltiS LE MARQUIS DE iNANGIS.

LE SCARAMODCHE à Laffemas.

Que nous veut-on ?

LAFFEMAS

Sans phrase académique , Voici : — Le cardinal m'a commis à l'effet De trouver pour jouer dans les pièces qu'il fait Aux moments de loisir cpie lui laisse le prince , De bons comédiens , s'il en est en province. Car , malgré ses efforts , son théâtre est caduc Et lui fait peu d'honneur pour un cardinal-duc.

Tous les comédiens s'approchent avec empressement. — Entre Saverny qui observe avec curiosité ce qui se passe.

LE GRACIEUX à part, contant les génovines de LalTemas dans un coin.

Douze ! il m'avait dit vingt ! il m'a volé ! Vieux drôle !

LAFFEMAS

Dites-moi tour à tour chacun un bout de rôle , Tous ! — Pour que je choisisse et que je juge enfin.

A part.

S'il se tire de là , le Didier sera fin !

Haut.

Êtes-vous au complet ?

Marion s'approche furtivement de Didier , et cherche à l'entrainer. Didier recule et la repousse.

LE GRACIEUX allant à eux.

Eh ! venez donc , vous autres !

UARION.

Juste Ciel !

Didier la quitte et va se mêler aux comédiens. LE GRACIEUX.

Étes-vous heureux d'être des nôtres !

Avoir des habits neufs , tous les jours un régal ,

MARION DE LORME

Et dire tous les soirs des vers de Cardinal ! C'est un sort !

Tous les comédiens se rangent devant I.affemas. Marion et Didier parmi eux. Didier sans regarder Marion, Ta-il fixé en terre, les bras croisés sous son manteau ; Marion, au contraire , attache sur Didier des yeux pleins d'anxiété.

LE GRACIEUX en tête de la troupe. — A part. Eût-on cru que ce corbeau sinistre Recrutât des farceurs au cardinal-ministre !

LAFFEMAS au Gracieux.

Toi, d'abord. Quel es-tu?

LE GRACIEUX avec un grand salut et une pirouette qui fait ressortir sa bosse.

Je suis le Gracieux De la troupe . et voici ce que je sais le mieux :

Il chante. Des magistrats, sur des nuques Ce sont d'énormes perruques.

De toute cette toison, On voit sortir à foison Gènes , gibet , roue , amende , Au moindre signe évident D'une perruque plus grande Qu'on nomme le président.

L'avocat, c'est un déluge De mots tombant sur le juge , C'est un mélange matois De latin et de palois....

LAFFEMAS l'interrompant.

Tu cbanles faux , à rendre envieuse une orfraie ! Tais-toi !

LE GRACIEUX riant.

Le chant est faux , mais la chanson est vraie. LAFFEMAS au Scaramouche.

A votre tour.

LE SCARAMOUCHE saluant.

Je suis Scaramouche, seigneur.

J'ouvre la scène ainsi dans la Duègne d'honneur :

Déclamant.

« Rien n'est plus beau, disait une reine d'Espagne, » Qu'un évêque à l'autel , un gendarme en campagne , » Si ce n'est dame au lit et voleur au gibet... »

Laffemas l'interrompt du geste, et fait signe au Taillebras de

parler. Le Taillebras salue profondément , et se redresse.

LE TAILLEBRAS avec emphase.

Moi , je suis Taillebras. J'arrive du Thibel, J'ai puni le grand Khan, pris le Mogol rebelle...

LAFFEMAS

Autre chose !

Bas à saverny, qui est debout devant lui.

Vraiment , que Marion est belle !

LE TAILLEBRAS.

C'est pourtant du meilleur.— S'il vous plaît, cependant, Je serai Charlemagne, empereur d'Occident.

11 déclame avec emphase.

« Quel étrange destin! ô ciel îje vous appelle!

» Soyez témoin , ô ciel , de ma peine cruelle ;

>> Il me faut dépouiller moi-même de mon bien ,

n Délivrer à un autre un amour qui est mien,

n En douer mon contraire , et l'emplir de liesse ,

» M'enfiellant l'estomac d'une amère tristesse.

» Ainsi pour vous , oiseaux , au bois vous ne nichez ;

n Ainsi, mouches, pour vous aux champs vous ne ruchez;

« Ainsi pour vous , moutons , vous ne portez la laine ;

« Ainsi pour vous, taureaux, vous n'écorchez la plaine! «

LAFFEMAS

Bon.

A Saverny.

— Tudieu ! les beaux vers ! c'est dans le Bradamante De Garnier ! quel potte !

A Marion.

A votre tour, charmante !

Votre nom ?

MARION trembante.

Moi , je suis la Chimène.

LAFFEMAS

Vraiment !

La Chimène? en ce cas , vous avez un amant Qui tue en duel quelqu'un...

MARION effrayée.

Moi!

LAFFEMAS ricanant.

J'ai bonne mémoire , Et qui se sauve...

MARION à part.

Dieu!

LAFFEMAS

Contez-nous cette histoire.

MARION à demi tournée vers Didier.

« Puisque pour t'empêcher de courir au trépas,

» Ta vie et ton honneur sont de faibles appas ;

» Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue, en revanche

» Défends-loi maintenant pour m'ôter à don Sanche,

« Combats pour m'affranchir d'une condition

« Qui me livre à l'objet de mon aversion.

» Te dirai-je encor plus? va , songe à ta défense,

» Pour forcer mon devoir, pour ra'imposer silence ;

» Et si tu sens pour moi ton cœur encore épris,

» Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix! »

laffemas se lève avec galanterie et lui baise la main. Marion pAle regarde Didier, qui demeure immobile, les yeux baissés.

LAFFEMAS

Certe , il n'est pas de voix qui mieux que vous ne faites, Nous prenne au fond du cœur par des fibres secrètes j Vous êtes adorable !

A Saverny.

On ne peut le nier.

Le Corneille , après tout, ne vaut pas le Garnier. Pourtant , il fait en vers meilleure contenance I Depuis qu'il a l'honneur d'être à son éminence.

MARION DE LORME

A Marion.

Quel talent! quels beaux yeux ! vous enterrer ainsi ! Vous n'êtes pas , madame, à votre place ici. Asseyez-vous donc là.

Il s'assied et fait signe h Marion de venir s'asseoir près de lui.

Elle recule.

MARlOTï bas à Didier, avec angoisse.

Grand Dieu ! restons ensemble !

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