I.E GEOLIER, le tirant à l'écart, bas
Monseigneur, à vous deux mots, de grâce.
SAVER?nr.
Quatre !
LE GEOLIER , bal.tsant de plus en plus la voii. Voulez- VOUS fuir?
SAVERlVY, vivement.
Par OÙ faut-il qu'on passe ?
LE GEOLIER
C'est mon affaire.
SAVERNY
Vrai?
Le geôlier fait un signe de tète.
Monsieur le cardinal, Vous vouliez m'enipècher de retourner au bal ! Pardieu ! nous danserons encor. La bonne chose Que de vivre !
Au geôlier.
Ah çà , quand ?
LE GEOLIER
Ce soir, à la nuit close.
SAVER'VY, se frott.int les mains.
D'honneur, je suis charmé de quitter ce logis. D'où me vient ce secours ?
LE GEOLIER
Du marquis de Nangis.
SAVERNY
Mon bon oncle !
Au geôlier.
A propos , c'est pour tous deux , je pense ?
LE GEOLIER
Je n'en puis sauver qu'un.
SAVERNY
Pour double récompense ?
LE GEOLIER
Je n'en puis sauver qu'un.
SAVERNY, hochant U tête.
Qu'un ?
Bas au geôlier.
Alors, écoulez, Montrant Didier.
Voilà celui qu'il faut sauver.
LE GEOLIER
Vous plaisantez.
SAVERNY
Non pas. — Lui.
LE GEOLIER
Monseigneur, quelle idée est la vôtre Votre oncle fait cela pour vous, non pour un autre.
SAVERNY
Est-ce dit? en ce cas , préparez deux linceuls.
Il tourne le dos au geôlier, qui sort étonné. —Entre un grefflei
Bon ! — on ne pourra pas rester un instant seuls !
LE GREFFIER , saluant les prisonniers.
Messieurs , un conseiller du roi près la grand'chambr Va venir.
Il salue de nouveau et sort.
SAVERNY
Bien. —
En riant.
Avoir vingt ans, être en septembn Et ne pas voir octobre ! — est-ce pas ennuyeux ?
DIDIER, tenant le portrait A >a main , immobile sur le devant d théâtre, et comme absorbé dans une couteniplatlon profonde.
Viens, viens. Regarde-moi.— Bien, tes yeux sur mes yeu> — Ainsi! — Comme elle est belle! — et quelle grâce étrange Dirait-on une femme ? Oh ! non ! c'est un front d'ange Dieu lui-même , en douant ce regard de candeur, S'il y mit plus de flamme , y mil plus de pudeur. Celte bouche d'enfant, qu'entr'ouvre un doux caprice Palpite d'innocence !...
Jetant à terre le portrait avec violence.
Oh ! pour<iuoi ma nourrice , Au lieu de recueillir le pauvre enfant trouvé , M'a-t-elle pas brisé le front sur le pavé ! Qu'est-ce que j'avais fait à ma mère pour naître? Pourquoi dans son malheur, — dans son crime peut En m'exilanl du sein qui dut me réchauffer, [être,— Fut-elle pas ma mère assez pour m'étouffer !
SAVERNY, revenant du fon<l du préau.
Regardez, mon ami, comme celte hirondelle Vole bas ! il pleuvra ce soir.
DIDIER, sans l'entendre.
Chose infidèle Et folle qu'une femme ! être inconstant, amer. Orageux et profond, comme l'eau de la tner ! Hélas ! A cette mer j'avais livré ma voile , Je n'avais dans mon ciel rien qu'une seule étoile. J'allais, j'ai fait naufrage, et j'aborde au tombeau ! Pourtant, j'étais né bon , l'avenir m'était beau ; J'avais peut-être même une céleste flamme, — Un esprit dans le cœur!... — 0 malheureuse femme! Oh ! n'as-tu pas frémi de me sentir ainsi , Moi qui laissais aller mon âme à ta merci !
SAVERNY
C'est encor Marion ! — Vous avez vos idées Là-dessus.
MARION DE LORME
DIDIER, «ans l'écouter, ramassant le portrait et y fixant les yeux
Quoi ! parmi les choses dégradées Il faut te rejeter, femme qui m'as trompé ! Démon , d'une aile d'ange aux yeux enveloppé !
II remet le portrait sur son cœur.
Reviens là , c'est ta place ! —
Se rapprochant de Saverny.
Un bizarre prodige !
Ce portrait est vivant. — Il est vivant, le dis-je ! — Tandis que tu dormais, en silence et sans bruit, Écoute, il m'a rongé le cœur toute la nuit !
SAVERIVY.
Pauvre ami ! — De la mort disons quelque parole.
A part.
Cela m'attriste un peu , mais cela le console.
DIDIER
Que me demandez-vous? Je n'ai point écouté. Car depuis qu'on m'a dit ce nom , il m'est resté Un élourdissement dont j'ai l'âme affaiblie. Je ne me souviens pas , je ne sais pas , j'oublie.
SAVERNY, lui prenant le bras.
La mort ?
DIDIER, avec joie.
Ah!
SAVERNY
Parlez-moi de la mort, mon ami.
Qu'est-ce enfin ?
Cette nuit, avez vous bien dormi?
SAVERNY
rrès-mal. — Mon lit est dur, à meurtrir qui le touche !
t DIDIER.
îien. — Quand vous serez mort, mon ami, votre couche sera plus dure encor, mais vous dormirez bien, i'oilà tout. On a bien l'enfer, mais ce n'est rien 'rès de la vie !
SAVERNY
Allons ! ma crainte s'est enfuie, Hais, diable ! être pendu , voilà ce qui m'ennuie !
DIDIER
lé! c'est toujours la mort, n'en demandez pas tant!
SAVERNY
L votre aise ! Mais moi , je ne suis pas content. le crains peu de mourir, je le dis sans jactance , )uand la mort est la mort et n'est pas la potence.
DIDIER
.a mort a mille aspects. Le gibet en est un, lans doute ce doit être un moment importun luand ce nœud vous éteint comme on soufHe une flamme, ît vous serre la gorge, et vous fait jaillir l'âme ! lais après tout , qu'importe ! et si tout est bien noir, •ourvu qiie sur la terre on ne puisse rien voir, — >u'on soit sous un tombeau qui vous pèse et vous loue, ►u que le vent des nuits vous tourmente et se joue i rouler des débris de vous, que les corbeaux
Ont du gibet de pierre arrachés par lambeaux, — Qu'est-ce que cela fait?
Vous êtes philosophe !
DIDIER
Que le bec du vautour déchire mon étoffe ,
Ou que le ver la ronge , ainsi qu'il fait d'un roi ,
C'est l'affaire du corps : mais que m'importe , à moi !
Lorsque la lourde tombe a clos notre paupière ,
L'âme lève du doigt le couvercle de pierre ,
Et s'envole...
Entre im conseiller, suivi et précédé de hallebardiers en noir.