DEVANT LE TRIBUNAL DU COMMERCE
Pour contraindre le Théâtre-Français à représenter, et le gouvernement à laisser représenter le roi s'amuse.
M^KtOUliBJi
V Messieurs , après l'orateur éloquent qui me prête si généreusement l'assistance puissante de sa parole , je n'aurais lien à dire si je ne croyais de mon devoir de ne pas laisser passer sans une protestation solennelle et sévère l'acte hardi et coupable qui a violé tout notre droit public dans ma personne.
1) Cette cause , Messieurs , n'est pas une cause ordinaire. Il semble à queUpies personnes, au premier aspect, que ce n'est qu'une simple action commerciale, qu'une réclamation d'indemnités pour la non-exécution d'un contrat privé, en un mot, que le procès d'un auteur à un théâtre. Non, Messieurs, c'est plus ([ue cola, c'est le procès d'un citoyen à un gouvernement. Au fond de cette affaire , il y a une pièce défendue par ordre; or, une pièce défendue par ordre , c'est la censure, et la Charte abolit la censure; une pièce défendue par ordre, c'est la confiscation , et la Charte abolit la confiscation. Votre jugement, s'il m'est favorable, et il me semble <iue je vous ferais injure d'en douter , sera un blâme manifeste , (iiioitjuc indirect, de la censure et delà confiscation. Vous voyez , Messieurs , combien l'horizon de la cause s'élève et s'élargit. Je plaide ici pour quelque chose de plus haut que mon intérêt propre ; je plaide pour mes droits les plus généraux , pour mon droit de penser et pour mon droit de posséder , c'est-à-dire pour le droit de tous. C'est une cause générale que la mienne, comme c'est une équité absolue que la vôtre. Les petits détails du procès s'effacent devant la question ainsi posée. Je ne suis plus siœplemeul un écri-
vain , vous n'êtes plus simplement des juges consulaires. Votre conscience est face à face avec la mienne. Sur ce tribunal vous représentez une idée auguste, et moi , à cette barre, j'en représente une autre. Sur votre siège il y a la justice, sur le mien il y a la liberté.
n Or , la justice et la liberté sont faites pour s'entendre. La liberté est juste et la justice est libre.
n Ce n'est pas la première fois, M. Odilon-Barrot vous l'a dit avant moi. Messieurs , que le tribunal du commerce aura été appelé à condamner , sans sortir de sa compétence , les actes arbitraiies du pouvoir. Le premier tribunal qui a déclaré illégales les ordonnances du 25 juillet 1830 , personne ne l'a oublié , c'est le tiibunal du commerce. Vous suivrez , Messieurs, ces mémorables antécédents, et, quoique laquestion soil bien moindre, vous maintiendrez le droit aujourd'hui , comme vous l'avez maintenu alors ; vous écoulerez , je l'espère , avec sympathie , ce que j'ai à vous dire ; vous avertirez par votre sentence le gouvernement qu'il entre dans une voie mauvaise , et qu'il a eu tort de brutaliser l'art et la pensée ; vous me rendrez mon droit et mon bien; vous flétrirez au front la police et la censure qui sont venues chez moi , de nuit, me voler ma liberté et raa propriété avec effraction de la Charte.
» Et ce que, je dis ici, je le dis sans colère , cette réparation que je vous demande, je la demande avec gravité et modération. A Dieu ne plaise que je gâte la beauté et la bonté de ma cause par des paroles violentes ! Qui a le
DISCOURS
droit a la force, et qui a ta force dédaigne la violenco.
» Oui, Mcssipurs, le droit est de mon côté. L'admirable discussion do M. Odilon-Barrot vous a prouvé victoricusement(|u'ii n'y a rien dans l'acle ministéi ici qui a défendu /e liai s'amuse (\uc d'arbitraire , d'illégal et d'inconstitutionnel. En vain essaierait-on de faire re\ivre pour attribuer la censure au pouvoir une loi de la terreur, une loi (jui ordonne en propres termes aux théâtres de jouer trois fois par semaine les tragédies de Briitus et de Guillaume Tell . de ne monter que des pièces républicaines et d'arrêter les représcntalioiis de tout ouvrage qui tendrait, je cile textuellement, à dépraver l'esprit public et à réveiller la honteuse superstition de la royauté. Cette loi , Messieurs , les appuis actuels de la royauté nouvelle oseraienl-ils bien l'invoquer contre le Roi s'amuse ? N'est-elle pas évidemment abrogée dans son texte comme dans son esprit? Faite pour la terreur, elle est morte avec la terreur. N'en csl-il pas de même de tous ces décrets impériaux , d'après lesquels, par exemple, le pouvoir aurait non-seulement le droit de censurer les ouvrages de théâtre , mais encore la faculté d'envoyer , selon son bon plaisir et sans jugement , un acteur en prison? Est-ce que tout cela existe à l'heure qu'il est? Est-ce que toute cette législation d'exception et de raccroc n'a pas été solennellement raturée par la Charte de 1830? Nous en appelons au serment sérieux du 9 aoiU. La France de juillet n'a à compter ni avec le despotisme conventionnel ni avec le despotisme impérial. La Charte de 1830 ne se laisse bâillonner ni par 1807 ni par 93.
" La liberté de le pensée, dans tons ses modes de publication, par le théâtre comme par la lucsse, par la chair comme par la tribime , c'est là , Messieurs, une des principales bases de notre droit public. Sans doute, il faut pour chacun de ces modes de publication une loi organique, une loi répressive et non préventive , une loi de bonne foi , d'accord avec la loi fondamentale, et (jui, en laissant toute carrière à la liberté , emprisonne la licence dans une pénalité sévère. Le théâtre en particulier , comme lieu public , nous nous empressons de le déclarer, ne saurait se soustraire à la surveillance légitime de l'autorité municipale. Eh bien! Messieurs, cette loi sur les théâtres, celte loi plus facile à faire peut être qu'on ne pense communément, et que chacun de nous , poètes dramatiques, a probablement construite plus d'une fois dans son esprit, cette loi manque , cette loi n'est pas faite. Nos ministres, qui produisent , bon au mal an , soixante-dix à quatre-vingts lois par session, n'ont pas jugé à propos de produire celle-là. Une loi sur les théâtres, cela leur aura paru chose peu urgente. Chose peu urgente en effet, qui n'intéresse que la liberté de la pensée, le progrès de la civilisation, la morale publique, le nom des familles , l'honneur des particuliers, et, à decertains moments, la tranquillité de Paris, c'est-à-dire la tranquillité de la France , c'est-à-dire la tranquillité de l'Europe !
« Celte loi de la liberté des théâtres, qui aurait dû être formulée depuis 1830 dans l'esprit de la nouvelle Charle. cette loi man<iue, je le répète, et manque [lar la faute du gouvernement. La législation antérieure est évidemment écroulée, et tous les sophismes dont on replâtrerait sa ruine ne la reconstruiraient pas. Doue , entre une loi qui n'existe plus et une loi qui n'existe pas encore , le pouvoir est sans droit pour arrêter une pièce de théâtre. Je n'insisterai pas sur ce que M. Odilon-Barrot a si souverainement démontré.
» Ici se présente une objection de second ordre que jevaii cependant discuter. — La loi manque, il est vrai, dira-t-on mais dans l'absence de la législation, le pouvoir doit-il restei complètement désarmé? Ne peut-il pas apparaître tout ; coup sur le théâtre une de ces pièces infâmes , faites évidem ment dans un but de marchandise et de scandale , où ton ce qu'il y a de saint, de religieux et de moral dans le cœu de l'homme soit effrontément raillé et mo(|ué, où tout ce qu f.iit le repos de la famille et la paix de la cité soit remis ei question, où môme des personnes vivantes soient piloiiée sur la scène au milieu des huées de la multitude? la raisoi d'état n'imposerail-ellç pas au gouvernement le devoir d fermer le théâtre à des ouvrages si monstrueux, malgié I silence de la loi? — Je ue sais pas. Messieurs, s'il a jamai été fait de pareils ouvrages , je ne veux pas le savoir , je n le crois pas et je ne veux pas le croire, et je n'accepterais ei aucime façon la charge de les dénoncer ici; mais, dansci cas-là même, je le déclare, tout en déplorant le scandai causé , tout en comprenant que d'autres conseillent au pou voir d'arrêter sur-le-champ un ouvrage de ce genre , et d'al 1er ensuite demander aux Chand>res un bill d'indemnité , j ne ferais pas , moi , fléchir la rigueur du principe. Je dirai au gouvernement : Voilà les consé(|uences de votre négli gence à présenter une loi aussi pressante que la loi de I; liberté théâtrale ! vous êtes dans votre tort , réparez-le hâtez-voiis de demander une législation pénale aux Cham bres , et, en attendant , poursuivez le drame coupable ave le code de la presse qui , jusqu'à ce que les lois spéciale soient faites , régit , selon moi , tous les modes de publicité Je dis , selon moi , car ce n'est ici que mon opinion person nelle. Mon illustre défenseur, je le sais, n'admet qu'ave plus de restrictions que moi la liberté des théâtres ; je pari ici, non avec les lumièies du jurisconsulte, mais avec 1 simplebon sens du citoyen; si je me trompe, qu'on ne prenn acte de mes paroles que contre moi, et non contre mon dé fenseur. Je leréjjète. Messieurs, je ne ferais pas fléchir I rigueur du principe ; je n'accorderais pas au pou\oir la fa cullé de confisquer la liberté dans un cas même légitime e apparence, de peur qu'il n'en vînt un jour à la confis((ue dans tous les cas ; je penserais que réprimer le scandale pa l'arbitraire , c'est faire deux scandales au lieu d'im ; et je di rais avec un homme éloquent et grave , qui doit gémii- au jourd'hui de la façon dont ses disciples appliquent ses doc trines : Il n'y a pas de droit au-dessus du droit.
» Or, Messieurs, si un pareil abus de pouvoir, tomban même sur une œuvre de licence , d'effronterie et de diffama tion, serait déjà inexcusable, combien ne l'est-il pas davan lage et que ne doit-on pas dire quand il tombe sur un ou vrage d'art pur, quand il s'en va choisir pour la proscrire à travers toutes les pièces qui ont été données depuis deu ans, précisément une composi tion sérieuse, austère et morale C'est pourtant là ce que le gauche pouvoir qui nous admi nistre a fait en arrêtant le Roi s'amuse. M. Odilou-Barrc vous a prouvé qu'il avait agi sans droit : je vous prouve, moi qu'il a agi sans raison.
« Les motifs que les familiers de la police ont murmuré pendant quelques jours autour de nous , pour expliquer I prohibition de celte pièce, sont de trois espèces : il y a 1 raison morale , la raison politique, et, il faut bien le dir aussi , quoique cela soii risible, la raison littéraire. Virgil raconte qu'il entrait plusieurs ingrédients dans les foudre
DISCOURS
que Vulcaia fabriquait pour Jupiter, Le petit foudre ministériel qui a frappé ma pièce , et que la censure avait forgé pour la police, est fait avec trois mauvaises raisons tordues ensemble, mêlées et amalgamées, ir^JJ imbris torti radios. Examinons-les l'une après l'autre.
n 11 y a d'abord, ou j)lutôl il y avait, la raison morale. Oui, Messieurs , je l'affirme , parce que cela est incroyable , la police a prétendu d'abord que le Roi s'amuse élait , je cite l'expression , une pièce immorale. J'ai déjà imposé silence à la police sur ce point. Elle s'est tue, et elle a bien fait. En publiant le Roi s'amuse, j'ai déclaré hautement , non pour la police , mais pour les hommes honorables qui veulent bien me lire , que ce drame était profondément moral et sévère. Personne ne m'a démenti, et personne ne me démentira , j'en ai l'intime conviction au fond de ma conscience d'honnête homme. Toutes les préventions que la police avait un moment réussi à soulever contre la moralité de cette œuvje sont évanouies à l'heure où je parle. Quatre mille exemplaires du livre , répandus dans le public, ont plaidé ce procès chacun de leur côlé , et ces quatre mille a\ocats ont gagné ma cause. Dans une pareille matière d'ailleurs, mon altirmation suffisait. Je ne rentrerai donc pas dans une discussion superflue. Seulement , pour l'avenir comme pour le passé, que la police sache une fois pour toutes que je ne fais pas de pièces immorales. Qu'elle se le tienne pour dil. Je n'y reviendrai i)lus.
» Après la raison morale , il y a la raison politique. Ici , Messieurs, comme je ne pourrais que répéter les même» idées en d'autres termes , permettez-moi de vous citer une page de la préface que j'ai attachée au drame (1).
n Ces ménagements que je me suis engagé à garder, je les garderai , Messieurs. Les hautes personnes intéressées à ce que cette discussion reste digne et décente n'ont rien à craindre de moi. Je suis sans colère et sans haine. Seulement , que la police ail donné à l'un de mes vers un sens qu'il n'a pas, qu'il n'a jamais eu dans ma pensée , je déclare que cela est insolent, et que cela n'est pas moins insolent pour le roi que pour le poète. Que la police sache une fois pour toutes que je ne fais pas de i>ièces à allusions. Qu'elle se tienne encore ceci pour dit. C'est aussi là une chose sur laquelle je ne reviendrai plus.
» Après la raison morale et la raison polilicjue , il y a la raison littéraire. Un gouvernement arrêtant une pièce pour des raisons littéraires, ceci est étrange, et ceci n'est pourtant pas sans réalité. Souvenez-vous , si toutefois cela vaut la peiue qu'on s'en souvienne, qu'en 1829, à l'époque où les premiers ouvrages dits romantiques apparaissaient sur le théâtre, vers le moment où la Comédie-I'rançaise recevait Marion de Lorme , une pétition , signée par sept personnes, fut présentée au roi Charles X pour obtenir (juc le Théâtre- Français fût fermé tout bonnement, et de par le roi, aux ouvrages de ce qu'on appelait la nouvelle école. Charles X se prit à rire, et répondit spirituellement, qu'en matière littéraire, il n'avait, comme nous tous, que sa place au parlerre. La pétition expira sous le ridicule. Eh bien ! Messieurs , aujourd'hui plusieurs des signataires de cette pétition sont députés , députés influents de la majorité, ayant part au pouvoir et votant le budget. Ce qu'ils pétitionnaient limide-
(,1) Voir la préface.
ment en 1829, ils ont pu, tout-puissants qu'ils sont, le faire en 1832. La notoriété publique raconte en effet que ce sont eux qui , le lendemain de la première représentation , ont abordé le ministre à la chambre des députés et ont obtenu de lui , sous tous les i)rétextes moraux et politiques possibles , que le Roi s'amuse fût arrêté. Le ministre , homme ingénu , innocent et candide , a bravement pris le change ; il n'a pas su démêler sous toutes ces enveloppes l'animosité directe et personnelle ; il a cru faire de la proscription politique ; j'en suis fâché pour lui , on lui a fait faire de la proscription littéraire. Je n'insisterai pas davantage là-dessus. C'est une lègle pour moi de m'abstenir des personnalités et des noms propres pris en mauvaise part , même quand il y aurait lieu à de justes représailles. D'ailleurs cette toute petite manigance littéraire m'inspire infiniment moins de colère que de pitié. Cela est curieux , voilà tout. Le gouvernement prêtant main-forte à l'Académie en 1832: Aristote redevenu loi de l'état! une imperceptible contie-révoluliou littéraire manœuvrant à fleur d'eau au milieu de nos grandes révolutions politiques! des dépiUés qui ont déposé Charles X, travaillant dans un petit coin à restaurer Boileau! quelle pauvreté I
» Ainsi , Messieurs , en admettant pour un instant ce qui est si invinciblement contesté par nous , que le ministère ait eu le droit d'arrêter le Roi s'amuse , il n'a pas une raison raisonnable à alléguer pour l'avoir fait. Raisons morales, nulles ; raisons politiques, inadmissibles; raisons littéraires, ridicules. Mais y a-t-il donc quelques raisons personnelles? Suis-je un de ces hommes qui vivent de diffamation et de désordre, un de ces hommes chez lesquels l'intention mauvaise peut toujours être présupposée , un de ces hommes qu'on peut prendre à toute heure en flagrant délit de scandale, un de ces hommes enfin contre lesquels la société se défend comme elle peut? Messieurs, l'arbitraire n'est permis contre personne, pas même contre ces hommes-là , s'il en existe. Assurément je ne descendrai pas à vous prouver que je ne suis pas de ces hommes-là. Il est des idées que je ne laisse pas approcher de moi. Seulement j'affirmeque le pouvoir a eu tort de venir se heurter à celui qui vous paile en ce moment, et je vous demande la permission , sans entrer dans une apologie inutile, et que nul n'a droit de me demander, de vous redire ici ce (jue je disais il y a peu de jours au public (2).
» Messieurs, je me résume. En arrêtant ma pièce , le ministre n'a, d'une part, pas un texte de loi valide à citer; d'autre part, pas une raison valable à donner. Cette mesure a deux aspects également mauvais : selon la loi elle est arbitraire, selon le raisonnement elle est absurde. Que peut-il donc alléguer dans cette affaire? le pouvoir, qui n'a pour lui ni la raison ni le droit; son caprice, sa fantaisie, sa volonté, c'est-à-dire rien.
« Vous ferez justice. Messieurs, de cette volonté, de cette fantaisie , de ce caprice. Votre jugement, en me donnant gain de cause , apprendra au pays , dans cette affaire , qui est [)ctite, comme dans celle des ordonnances de juillet, qui était grande, qu'il n'y a en France d'autre /b/'Ct? ?«rt7et</e que celle de la loi,et qu'ily a au fond dece procès un ordre illégal que le ministre a eu tort de donner , et que le théâtre a eu tort d'exécuter.
(2J Voir la préface.
DISCOURS
»> Voire jugement apprendra au pouvoir que ses amis euxnulmes le blâment loyalement dans cette occasion , que le droit de lout citoyen est sacré pour tout minisire, qu'une fois les condilions d'ordre et de sûreté générale remplies , le théâtre doit être respecté comme une des voix avec lesquelles parle la pensée pul)lique,et qu'enfin, que ce soit la presse , la tribune ou le théâtre, aucun des soupiraux par où s'échappe la liberté de l'intelligence ne peut être fermé sans péril. Je m'adresse à vous avec une foi profonde dans l'excellence de ma cause. Je ne craindrai jamais, dans de pareilles occasions , de prendre un ministère corps à corps; et les (lil)unaux sont les juges naturels de ces honorables duels du bon droit contre l'arbifraire; duels moins inégaux qu'on ne pense , car , s'il y a d'un côté tout un gouvernement , et de l'autre rien qu'un simple citoyen, ce simple citoyen est bitn forl quand il peu! traîner à votre barre un acte illégal , lout honteux d'élrc ainsi exposé au grand jour, et le souffleter publiquement devant vous, comme je le fais , avec quatre articles de la Charte.
0 Je ne me dissimule pas cependant que l'heure où nous sommes ne ressemble plus à ers dernières anni'cs de la restaui alion où la résistance aux euipiélrmenls du gouvernement était si applaudie , si encouragée , si populaire. Les idées d'immobilité et de pouvoir ont momenlanémfnt plus de faveur que les idées de progrès et d'affranchissement. C'est une réaction naturelle après cette brusque reprise de toutes nos libertés au pas de course, qu'on a appelée la révolution de 18.Ï0. Mais celle réaction durera peu. Nos ministres seront étonnés un jour de la mémoire implacable avec laquelle les liomnies mêmes qui composcnlà celte heure leur majorité leur rappelleionl tous les griefs qu'on a l'air d'oublier si vile aujourd'hui. D'ailleurs, que ce jour vienne tard ou bientôt, cela ne m'importe guère. Dans celle circonstance, je ne cherche pas plus l'applaudissement que je ne crains l'iuveclive; je n'ai suivi que le conseil austère de mon droit et de mon devoir.
» Je dois le dire ici , j'ai de fortes raisons de croire que le gouvernement profitera de cet engourdissement passager de l'esprit public pour rétablir formellement la censure, et que mon affaire n'est autre chose qu'un prélude, qu'une préparation, qu'un acheminement à une mise hors la loi généi'alc de toutes los libertés du Ihéâlre. En ne faisant pas de loi répressive . en laissant exprès déborder depuis deux ans la licence sur la scène , le gouvernement s'imagine avoir créé dans l'opinion des hommes honnéics, que celle licence lient révolter, un préjugé favorable à la censure dramali(|ue. Mon avis est qu'il se trompe , et que jamais la censure ne sera en France autre chose qu'une illégalité impopulaire. Quanl à moi, que la censure des théâtres soit rétablie par une ordonnance qui serait illégale, ou par une loi qui seiait inconstitutionnelle, je déclare que je ne m'y soumeltrai jamais que co.nme on se soumet à un pouvoir de fait, en prolestant, et celte protestation. Messieurs, je la fais ici solennellement, pour le présent et pour l'avenir.
») Et observez d'ailleurs comme, dans celle série d'actes arbitraires qui se succèdent depuis quelque temps, le gouvernement manque de grandeur, de franchise et de courage. Cet édifice , beau , quoique incomplet , qu'avait improvisé la l'évolution de juillet, il le mine lentement, souterrainement. sourdement, obliquement, tortueusement. Il nous prend toujours en Iroitre . par derrière, au moment où l'on ne s'y
attend pas. Il n'ose pas censurer ma pièce avant la représentation, il l'arrête le lendemain. Il nous conteste nos franchises les plus essentielles; il nous chicane nos facultés les mieux acquises; il échafaude son arbitraire sur un tas de vieilles lois veimoulues et abrogées; il s'embusque, poui nous dérober nos droits , dans celle forêt de Bondi des décrets impériaux , à travers laquelle la liberté ne passe jamais sans être dévalisée.
» Je dois vous faire remarquer ici en passant, Messieurs , que je n'entends franchir dans mon langage aucune des convenances parlementaires. 11 importe à ma loyauté qu'on sache bien quelle est la portée précise de mes paroles quand j'attaque le gouvernement dont un membre actuel a dit : le Roi rvgne et ne gouverne pas. Il n'y a pas d'arrière pensée dans ma polémique. Le jour où je croirai devoir me plaindre d'une personne couronnée , je lui adresserai ma plainte à elle-même , je la regarderai en face , et je lui diiai : Sire J En attendant c'est à ses conseillers que j'en veux ; c'est sur les minisires seulement que tombe ma parole, quoicpie cela puisse sembler singulier dans un temps où les ministres sont inviolables et les rois responsables.
» Je reprends, et je dis c]uele gouvernement nous retire petit à petit tout ce que nos (juarante ans de révolutions nous avaient acquis de droits et de franchises. Je dis que c'est à la probilé des tribunaux de l'arréler dans celle voie fatale pour lui comme pour nous. Je dis que h; pouvoir actuel manque particulicremcnl de grandeur et de courage dans la manière mesquine <lonl il fait celte opération basaideuse que cha<pie gouvernement, par un aveuglement étrange, tente à son tour, et (pli consiste à substituer plus ou moins rapidement l'arbitraire à la conslitulion, le despotisme à la liberté.
n Bonaparte, quand il fut consul et quand il fut empereur, voulut aussi le despotisme. Mais il fil autrement. Il y entra de front et de plain-pied. Il n'employa aucune des misérables petites précautions avec lesquelles on escamote aujourd'hui une à une toutes nos libertés, les aînées comme les cadettes, celles de 1830 comme celles de 1789. Napoléon ne fut ni sournois ni hyprocrite. Napoléon ne nous filouta pas nos droits l'un après l'autre à la faveur de noire assoupissement, comme on fait maintenant. Napoléon prit tout, à la fois , d'un seul coup et d'une seule main. Le lion n'a pas les mœurs du renard.
» Alors, Messieurs, c'élail grand! L'empire, comme gouvernement et comme admiuislralion , fut assurément uue époque d'intolérable tyrannie ; mais souvenons-nous que notre liberté nous fut largement payée en gloire. La France d'alors avait, comme Rome sous César, une altitude tout à la fois soumise et superbe. Ce n'était pas la France comme nous la voulons, la France libre, la France souveraine d'ellemême, c'élail la France esclave d'un homme et maîtresse <lu monde.
» .Uors on nous prenait notre liberlé , c'est vrai ; mais on nous donnait un bien sublime spectacle. On disait : Tel jour, à telle heure, j'entrerai dans telle capitale; et Ton y entrait au jour dit et à l'heure dite. On faisait se coudoyer loules sortes de rois dans ses antichambres. On détrônait une dynastie avec un décret du Moniteur. Si l'on avait la fantaisie d'une colonne, on en faisait fournir le bronze par l'empereur d'Autriche. On réglait un peu arbitrairement , je l'avoue, le sort des comédiens lrançais,maison datait le règlement de Moskou. On nous prenait toutes nos libertés, dis-
DISCOURS
je, on avait un bureau de censure , on mettait nos livres au pilon , on rayait nos pièces de l'affiche ; mais, à toutes nos plaintes, on pouvait faire d'un seul mot des réponses magnifi(pies , on pouvait nous répondre : Marengo ! léna ! Austcrlilz !
» Alors , je le répète , c'était grand ; aujourd'hui , c'est petit. Nous marchons à l'arbitraire comme alors , mais nous ne sommes pas des colosses. Notre gouvernement n'est pas de ceux qui peuvent consoler une grande nation de la perte de sa liberté. En-fait d'art, nous déformons les Tuileries; en fait de gloire, nous laissons périr la Pologne. Cela n'empécbe pas nos petits hommes d'état de traiter la liberté comme s'ils étaient taillés en despotes ; de mettre la France sous leurs pieds , comme s'ils avaient des épaules à porterie monde. Pour peu que cela continue encore quelque temps , pour peu que les lois proposées soient adoptées , la confiscation de tous nos droits sera complète. Aujourd'hui on me fait
prendre ma liberlé de poëte par un censeur, demain on me fera prendre ma liberté de citoyen par lui gendarme; aujourd'hui on me bannit du théâtre, demain on me bannira du pays ; aujourd'hui on me bâillonne , <iemain on me déportera; aujourd'hui l'état de siège est dans la littérature, demain il sera dans la cité. De liberté, de garanties , de Charte, de droil public, plus un mot. Néant. Si le gouvernement, mieux conseillé par ses propres intérêts, ne s'arrête sur cette pente pendant qu'il en est temps encore, avant peu nous aurons tout le despotisme de 1807, moins la gloire. Nous aurons l'empire, sans l'empereur.
« Je n'ai plus que quatre mots à dire. Messieurs, et je désire qu'ils soient présents à votre esprit au moment ou vous délibérerez. Il n'y a eu dans ce siècle qu'un grand homme , Napoléon , et une grande chose , la liberté. Nous n'avons plus le grand homme , tâchons d'avoir la grando chose, n
LE ROI S'AMUSE
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