SCÈNE PREMIÈRE
TRIBOULET, SALT.iBADIL. — Pendant unepartie de la scène M. DE PIENNE ei M. DE GORDES au fond du théâtre.
Triboulet, enveloppé d'un manteau elsans aucun de ses attributs de bouffon , parait dans la rue , et se dirige vers la porte pratiquée dans le mur. Un homme vêtu de noir et également couvert d'une cape, dont le bas est relevé par uneépée,le suit.
TRIBOULET , rêveur.
Ce vieillard m'a maudit!
L'HOMME, le saluant.
Monsieur....
TRIBOULET, «e détournant avec humeur.
Cherchant dans sa poche.
Je n'ai rien.
L'HOMME
Je ne demande rien , monsieur ! fi donc !
TRIBOULET, lui faisant signe de le laisser tranquille et de s'éloigner.
C'est bien !
Entrent M. de Pienne et M. de Gordes , qui s'arrêtent en
observation au fond du théâtre.
L'HOMME , le saluant.
Monsieur me juge mal. Je suis homme d'épée.
TRIBOULET , reculant.
A part.
Est-ce un voleur ?
L'HOMME , s'approchant d'un air doucereux. Monsieur a la mine occupée.
Je vous vois tous les soirs de ce côté rôder. Vous avez l'air d'avoir une femme à garder !
TRIBOULET
A part.
Diable !
Haut.
Je ne dis pas mes affaires aux autres. Il veut passer outre ; l'homme le retient L'HOMME.
Mais c'est pour votre bien qu'on se mêle des vôtres. Si vous me connaissiez, vous me traiteriez mieux.
S'approchant.
Peut-être à votre femme un fat fait les doux yeux , Et vous êtes jaloux ?. . .
TRIBOULET , impatienté.
Que voulez-vous en somme ?
L'HOMME , avec un sourire aimable , bas et vite. Pour quelque paragiiante on vous tuera votre homme.
LE ROI S'AMUSE
TRIBOVLET, respirant.
Ah ! c'est fort bien !
L'HOMME
Monsieur , vous voyei que je suis Uu honnête homme.
TRIBOCLET.
Peste !
L'nOMME.
Et que si je vous suis, C'est pour de bons desseins.
TRTBOILET.
Oui , certe , un homme utile !
L'HOMME, moUeslcment.
Le gardien de l'honneur des dames de la ville.
TRIBOILET.
Et combien prenez-vous pour tuer un galant ?
L'HOMME
C'est selon le galant qu'on tue , — et le talent Qu'on a.
TRIBOILET.
Pour dépêcher un grand seigneur?
L'HOMME
Ah ! diantre !
On court plus d'un péril de coups d'épée au ventre. Ces gcns-lA sont armés. On y risque sa chair. Le grand seigneur est cher.
TRIEOULET.
Le grand seigneur est cher !
Est-ce que les bourgeois , par hasard , se permettent De se faire tuer entr'eux?
L'HOMME , souriant.
Mais ils s'y mettent !
—C'est un luxe pourtant. — Luxe , vous comprenez , Qui reste en général parmi les gens bien nés. 11 est quelques faquins , qui , pour de grosses sommes , Tiennent à se donner des airs de gentilshommes, Et me font travailler. — Mais ils me font pitié. — On me donne moitié d'avance , et la moitié Après,
TRIBOILET , hochent la tète.
Oui , VOUS risquez le gibet, le supplice.
L'HOMME, souriant.
Non, non, nous redevons un droit à la police.
TRIBOLLET.
Tant pour un homme ?
L'HOMME, avec un signe affirniatir.
A moins... que vous dirai-je, moi?...
Qu'on n'ait^tué , mon Dieu !... qu'on n'ait tué... le Roi !
TRIBOULET
Et comment t'y prends-tu ?
L'HOMME
Monsieur, je tue en ville Ou chez moi , comme on veut.
TRIBOCLET.
Ta manière est civile.
L'HOMME
J'ai , pour aller en ville , un estoc bien pointu. J'attends l'homme le soir...
TRIBOCLET.
Chez toi , comment fais-tu ?
L'HOMME
J'ai ma sœur Maguelonne , une fort belle fille , Qui danse dans la rue et qu'on trouve gentille. Elle attire chez nous le galant une nuit...
TRIBOCLET.
Je comprends.
L'HOMME
Vous voyez , cela se fait sans bruit, C'est décent. — Donnez-moi, monsieur, voire pratique. Vous en serez content. Je ne tiens pas boutique, Je ne fais pas d'éclat. Surtout, je ne suis point De ces gens à poignard, serrés dans leur pourpoint, Qui vont se mettre dix pour la moindre équipée. Bandits, dont le courage est court comme l'épée.
Il tire (Je dessous sa cape une épéc d(imesur<iment longue. Voici mon instrument. —
Triboulet recule d'effroi.
Pour vous servir.
TRIBOCLET, cons!d«iranl Tépée avec surprise.
Vraiment !
— Merci , je n'ai besoin de rien pour le moment.
L'HOMME, remettant répOc au fourreau.
Tant pis. — Quand vous voudrez me voir, je me promène Tous les jours à midi devant l'hôtel du Maine. Mou nom, Saltabadil.
TRIBOCLET.
Bohème ?
L'HOMME , saluant.
Et Bourguignon.
M. DE GORDES, écrivant sur ses tablettes au tond du théâtre.
Bas à H. de Pienne.
Un homme précieux, et dont je prends le nom.
L'HOMME, à Triboulet.
Monsieur, ne pensez pas mal de moi, je vous prie.
TRIBOCLET.
Non. Que diable, il faut bien avoir une industrie !
L'HOMME
A moins de mendier, et d'être un fainéant, Un gueux. — J'ai quatre enfants...
TRIBOCLET.
Qu'il serait malséant De ne pas élever... —
Le congédiant.
Le ciel vous tienne en joie !
M. DE PIENSE, à M. de Gordes, au fond, montrant Triboulet.
Il fait grand jour encor, je crains qu'il ne nous voie. Tous deux sortent.
LE ROI S'AMUSE
TRIBOCLET, à l'Uoilluie.
Bonsoir !
L'HOMME, le saluant.
Adiusias. Tout votre serviteur.
Il sort.
TRIBOCLET, le regardant s'éloigner.
Nous sommes tous les deux à la même hauteur.
Une langue acérée , une lame pointue.
Je suis riiorame qui rit , il est l'horarae qui tue.