SCÈNE V
LES GENTILSHOMMES, puz« TRIBOULET , puis BLANCHE,
Blanche reparaît parla porte du premier étage sur la terrasse. Elle tient à la main un flambeau qui éclaire son visage.
BLANCHE , sur la terrasse.
Gaucher Mahiet ! nom de celui que j'aime , Grave-loi dans mon cœur !
M. DE PIENNE , aux gentilshommes.
Messieurs ! c'est elle-même !
M. DE PARDAILLAN
Voyons!
M. DE GORDES, dédaigneusement.
Quelque beauté bourgeoise !
A M. de Pienne.
Je te plains
Si tu fais ton régal des femmes de vilains !
En ce moment Blanche se retourne , de façon que les gentilshommes peuvent la voir.
M. DE PIENNE, à M. de Gordes.
Comment la trouves-tu !
MAROT
La vilaine est jolie !
M. DE GORDES
C'est une fée ! un ange ! une grâce accomplie ?
M. DE PARDAILLAN
Quoi ! c'est là la maîtresse à messer Triboulet! Le sournois !
H. DE GORDES
Le faquin !
MAROT
La plus belle au plus laid.
C'est juste. — Jupiter aime à croiser les races.
Blanche rentre chez elle. On ne voit plus qu'une lumière à une I fenêtre.
LE ROI S'AMUSE
M. DE PIENIVE.
Messieurs , ne perdons pas notre temps en grimaces. Nous avons résolu de punir Triboulet.
Or, nous sommes ici , tous , à Tlieure qu'il est , Avec notre rancune , et de plus , une échelle. Escaladons le mur et volons-lui sa belle , Portons la dame au Louvre , et que sa majesté A son lever demain trouve cette beauté.
M. DE COSSÉ
Le Roi mettra la main dessus , que je suppose.
MAROT
Le diable à sa façon débrouillera la chose !
M. DE PIENNE
Bien dit. A l'œuvTe !
M. DE GORDES
Au fait , c'est un morceau de roi.
Entre Triboulet.
TRIBOULET, rêveur, au fond du théâtre.
Je reviens... à quoi bon? Ah ! je ne sais pourquoi !
M. DE COSSÉ, aux gentilshommes.
Çà, trouvez-vous si bien, messieurs, que brune et blonde,
Notre roi prenne ainsi la femme à tout le monde ?
Je votidrais bien savoir ce que le Roi dirait
Si quelqu'un usurpait la reine ?
TRIBO0LET , avançant de quelques pas.
Oh ! mon secret !
— Ce vieillard m'a maudit !— quelque chose me trouble !
La nuit est si épaisse qu'il ne voit pas M. de Gordes près de lui , et qu'il le heurte en passant.
Qui va là ?
M. DE GORDES , revenant effaré , bas aux gentilshommes.
Triboulet , messieurs !
M. DE COSSÉ , bas.
Victoire double !
Tuons le traître !
M. DE PIENNE
Oh non !
M. DE COSSÉ
Il est dans notre main.
M. DE PIENNE
Et nous ne l'aurions plus pour en rire demain !
M. DE GORDES
Oui , si nous le tuons , le tour n'est plus si drôle.
M. DE COSSÉ
Mais il va nous gêner.
MAROT
Laissez-moi la parole.
Je vais arranger tout.
TRIBOl'LET, qui est lesté dans son coin aux aguets et l'oreille tendue.
On s'est parlé tout bas.
MAROT, approchant.
TRIBOULET, d'une voix terrible.
Qui va là ?
MAROT
Là ! ne nous mange pas.
C'est moi.
TRIBOULET
Qui , toi ?
MAROT
Marot.
TRIBOULET
Ah ! la nuit est si noire !
MAROT
Oui , le diable s'est fait du ciel une écritoire.
TRIBOULET
Dans quel but?...
MAROT
Nous venons , ne l'as-tu pas pensé ^ Enlever pour le Roi madame de Cossé.
TRIBOULET, respirant.
Ah!... — Très-bien!
M. DE COSSÉ, à part.
Je voudrais lui rompre quelque membre !
TRIBOULET, à Marot.
Mais comment ferez-vous pour entrer dans sa chambre ? MAROT, bas à M. de Cossé.
Donnez-moi votre clef.
M. de Cossé lui passe sa clef, qu'il transmet à Triboulet. Tiens , touche cette clé.
Y sens-tu le blason de Cossé ciselé ?
TRIBOULET, palpant la clef.
Les trois feuilles de scie , oui.
X part.
Mon Dieu , suis-je bête !
Montrant le mur à gauche.
Voilà l'hôtel Cossé. Que diable avais-je en tête?
A Marot, en lui rendant la clef.
Vous enlevez sa femme au gros Cossé? j'en suis !
MAROT
Nous sommes tous masqués.
TRIBOULET
Eh bien , un masque !
Marot lui met un masque et ajoute au masque un bandeau qu'il lui attache sur les yeux et sur les oreilles.
Et puis ?
MAROT
Tu nous tiendras l'échelle ?
Les gentilshommes appliquent l'échelle au mur de la terrasse. Marot y conduit Triboulet , auquel il la fait tenir.
TRIBOULET, les mains sur lûchelle.
Hum ! êtes-vous en nombre ?
Je n'y vois plus du toiit.
MAROT
C'est que la nuit est sombre.
Aux autres, en riant.
Vous pouvez crier haut et marcher d'un pas lourd.
LE ROI S'AMUSE
Le bandeau que voilà le rend aveugle et sourd.
Les gcntilsliomnies montent récbcUe, enfoncent la porte du premier Ctage sur la terrasse, et pénètrent dans la maison. Un moment après, Pun d'eux reparait dans la cour, dont il ouvre la porte en dedans ; puis le groupe tout entier arrive â son tour dans la cour, et franchit la porte, emportant Blanche demi-nue et bâillonnée , qui se débat.
BLANCUE, éehevelée, dans l'éloignement.
Mon père, à mon secours ! ô mon père!
VOIX DE GEIVTILSHOJIXES, dans l'éloignement.
Victoire !
Ils disparaissent avec Blanche.
TRIBOL'LET, resté seul au bas de léchelle. (^à, me font-ils ici faire mon purgatoire? — Ont-ils bientôt fini ? quelle dérision !
Il lâche réchellc, porte la main à son masque et rencontre le bandeau.
J'ai les yeux bandés !
Il arrache son bandeau et son masque. A la lumière de la lanterne .sourde, qui a été oubliée A terre, il y voit quelque chose de blanc , il le ramasse et reconnaît le voile de sa fille ; il se retourne , l'échelle est appliquée au mur de sa terra.sse, la porte de sa maison est ouverte, il y entre comme un furieux , et reparait un moment après traînant dame Bérarde bAillonnée et demi-vétue. 11 la regarde avec stupeur, puis il s'arrache les cheveux eu poussant quelques cris inarticulés. Enfin la voix lui revient.
Oh ! la malédiction !
Il tombe évanoui.