‹ uvres de Victor HugoChapitre 304 sur 599 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

LE ROI endormi dans le grenier, SALTABADIL et MAGUELONNE dans ta salle basse, BLANCHE dehors,

BLANCHE, venant A pas lents dans l'ombre , à la lueur dc.s éclairs. II tonne à chaque instant.

Une chose terrible? — Ah ! je perds la raison.

— Il doit passer la nuit dans cette maison même.

— Oh! je sens que je touche à quelque instant suprême ! —

Mon père , pardonnez , vous n'êtes plus ici ,

Je vous désobéis d'y revenir ainsi ,

Mais je n'y puis tenir. —

S'approchant de la maison.

Qu'est-ce donc qu'on va faire ?

Comment cela va-t-il finir ? — Moi qui naguère , Ignorant l'avenir, le monde et les douleurs , Pauvre fille , vivais cachée avec des fleurs , Me voir soudain jetée en des choses si sombres ! — Ma vertu , mon bonheur, hélas , tout est décombres ! Tout est deuil !— Dans les cœurs où ses flammes ont lui L'amour ne laisse donc que ruine après lui ? De tout cet incendie, il reste un peu de cendre. Il ne m'aime donc plus ! —

Relevant la tête.

Il me semblait entendre , Tout à l'heure , à travers ma pensée, un grand bruit Sur ma tête. Il tonnait, je crois. — L'affreuse nuit ! Il n'est rien qu'une femme au désespoir ne fasse. Moi qui craignais mon ombre ! —

Apercevant la lumière de la maison.

Oh ! qu'est-ce qui se passe

Elle avance , puis recule.

Tandis que je suis là. Dieu ! j'ai le cœur saisi ! Pourvu qu'on n'aille pas tuer quelqu'un ici !

Maguelonne et Saltabadil se remettent à causer dans la salle

voisine.

Quel temps !

MAGUELONNE

Pluie et tonnerre.

SALTABADIL

Oui , l'on fait à cette heure Mauvais ménage au ciel ; l'un gronde et l'autre pleure.

BLANCHE

Si mon père savait à présent où je suis !

MAGUELONNE

Mon frère !

LE ROI S'AMUSE

BLA>CnE, tressaillant.

On a parlé , je crois.

Elle se dirige en tremblant vers la maison, et applicpie à la fente du mur ses yeux et ses oreilles. MAGI'ELONIVE.

Mon frère !

8ALTABADIL.

El puis ?

MAGCELON^E.

Sais-tu , mon frère, à quoi je pense ?

MAGCELOIVIfE.

Devine.

SALTABADIL

Au diable !

HAGUELOmVE.

Ce jeune homme est de fort bonne mine. Grand, fier comme Apollo , beau, galant par-dessus. Il m'aime fort. Il dort comme un enfant Jésus. Ne le tuons pas !

BLAIVCHE, qui entend et voit tout.

Ciel!

SALTABADIL, tirant d'un cofTre un vieux sac de toile et un pavé, et présentant le sac A Maguelonne d'un air impassible.

Recouds-moi tout de suite Ce vieux sac.

MAGCELOrmE.

Pourquoi donc ?

SALTABADIL

Pour y mettre au plus vite, Quand j'aurai dépéché là-haul ton Apollo, Son cadavre et ce grés , et tout jeter ù l'eau.

MAGUELONNE

Mais...

SALTABADIL

Ne te mêle pas de cela, Maguelonne.

MAGlELOX>E.

Si...

SALTABADIL

Si Ton t'écoutait , on ne tuerait personne. Raccommode le sac.

BLANCHE

Quel est ce couple-ci ?

N'est-ce pas dans l'enfer que je regarde ainsi !

MAGUELONNE, se mettant à raccommoder le sac. .l'obéis. — Mais causons.

SALTABADIL

Soit.

MAGUELONNE

Tu n'as pas de haine Contre ce cavalier?

SALTABADIL

Moi ! C'est un capitaine !

J'aime les gens d'épée , en étant moi-même un.

MAGUELONNE

Tuer un beau garçon , qui n'est pas du commun, Pour un méchant bossu fail comme une S !

SALTABADIL

En somme , J'ai reçu d'un bossu pour tuer un bel homme. Cela m'est fort égal , dix écus tout d'abord. J'en aurai dix de plus en livrant l'homme mort. Livrons. C'est clair.

MAGUELONNE

Tu peux tuer le petit homme Quand il va repasser avec toute la somme. Cela revient au même.

BLANCHE

0 mon père !

MAGUELONNE

Est-ce dit?

SALTABADIL, regardant Maguelonne en face. Hein? pour qui me prends-tu, ma sœur? suis-je ur Suis-jc un voleur? tuer un client qui me paie ! [bandit :

MAGUELONNE, lui montrant un fagot.

Hé bien ! mets dans le sac ce fagot de fulaie. Dans l'ombre , il le prendra pour son homme.

SALTABADIL

C'est fort.

Comment veux-tu qu'on prenne un fagot pour un mort ? C'est immobile, sec, tout d'une pièce , roide, Cela n'est pas vivant.

BLANCHE

Que cette pluie est froide !

MAGUELONNE

Grâce pour lui.

SALTABADIL

Chansons!

MAGUELONNE

Mon bon frère !

Plus bas !

Il faut qu'il meure ! Allons , tais-toi.

MAGUELONNE

Je ne veux pas!

Je l'éveille et le fais évader.

BLANCHE

Bonne fille !

SALTABADIL

Et les dix écus d'or ?

MAGUELONNE

C'est vrai.

SALTABADIL

Là , sois gentille , Laisse-moi faire , enfant !

MAGUELONNE

Non. Je veux le sauver !

Maguelonne se place d'un air déterminé devant lescalier, poui barrer le passage à son frère. Saltabadil, vaincu par sj résistance, revient sur le devant de la scène, et paraii chercher dans son esprit un moyen de tout concilier.

LE ROI S'AMUSE

SALTABADIL

Voyons. — L'autre à minuit viendra me retrouver. Si d'ici là quelqu'un , un voya{ïeur, n'importe, Vient nous demander gîte et frappe à notre porte , Je le prends , je le tue, et puis , au lieu du tien Je le mets dans le sac. L'autre n'y verra rien. Il jouira toujours autant dans la nuit close , Pourvu qu'il jette à l'eau quelqu'un ou quelque chose. C'est tout ce que je puis faire pour toi.

MAGUELONNE

Merci.

Mais qui diable veux-tu qui passe par ici ?

SALTABADIL

Seul moyen de sauver ton homme !

MAGIIELONIVE,

A pareille heure ?

BLANCHE

0 Dieu ! vous me tentez, vous voulez que je meure ! Faut-il que pour l'ingrat je franchisse ce pas ? Oh ! non , je suis trop jeune !— Oh ! ne me poussez pas, Mon Dieu !

Il tonne.

MAGCELONIVE.

S'il vient quelqu'un dans une nuit pareille, Je m'engage à porter la mer dans ma corbeille.

SALTABADIL

Si personne ne vient , ton beau jeune homme est mort.

BLANCHE, frissonnant.

Horreur !— Si j'appelais le guet ?... mais non, tout dort. D'ailleurs , cet homme-là dénoncerait mon père. Je ne veux pas mourir pourtant. J'ai mieux à faire, J'ai mon père à soigner, à consoler, et puis Mourir avant seize ans , c'est affreux ! Je ne puis ! 0 Dieu ! sentir le fer entrer dans ma poitrine !

Une horloge frappe un coup.

SALTABADIL

Ma sœur, l'heure sonne à l'horloge voisine.

Deux antres coups.

C'est onze heures trois quarts. Personne avant minuit

Ne viendra. Tu n'entends au dehors aucun bruit?

Il faut pourtant finir, je n'ai plus qu'un quart d'heure.

11 met le pità sur l'escalier. Maguelonne le retient en sanglotant.

MAGLELONNE.

Mon frère , encore un peu !

BLANCUE.

Quoi ! celte femme pleure !

Et moi , je reste là , qui peux le secourir ! Puisqu'il ne m'aime plus , je n'ai plus qu'à mourir. Eh bien ! mourons pour lui. —

Hésitant encore.

C'est égal , c'est horrible !

SALTABADIL, à Maguelonne.

Non , je ne puis attendre enfin, c'est impossible !

BLANCHE

Encor si l'on savait comme ils vous frapperont. Si l'on ne souffrait pas! mais on vous frappe au front, Au visage... Oh ! mon Dieu !

SALTABADIL, essayant toujours de se dégager de Maguelonne qui l'arrête.

Que veux-tu que je fasse ?

Crois-tu pas que quelqu'un viendra prendre sa place ?

BLANCHE, grelottant sous la pluie.

Je suis glacée !

Se dirigeant vers la porte.

Allons !

S'arrétant.

Mourir ayant si froid !

Elle se traîne en chancelant jusqu'à la porte, et frappe un faible

coup.

MAGUELONNE

On frappe !

SALTABADIL

C'est le vent qui fait craquer le toit.

Blanche frappe de nouveau.

MAGUELONNE

On frappe !

Elle court ouvrir la lucarne et regarde au dehors. SALTABADIL.

C'est étrange !

MAGUELONNE, à Blanche.

Holà , qu'est-ce ?

A Saltabadil.

Un jeune homme ?

BLANCHE

Asile pour la nuit !

SALTABADIL

Il va faire un fier somme !

MAGUELONNE

Oui , la nuit sera longue !

BLANCHE

Ouvrez !

SALTABADIL, à Maguelonne.

Attends ! — Mortdieu !

Donne-moi mon couteau que je l'aiguise un peu.

Elle lui donne son couteau, qu'il aiguise au fer d'une faulx. BLANCUE.

Ciel ! j'entends le couteau qu'ils aiguisent ensemble !

MAGUELONNE

Pauvre jeune homme , il frappe à son tombeau.

BLANCHE

Je tremble !

Quoi , je vais donc mourir !

Tombant ;> genoux. "

0 Dieu , vers qui je vais , Je pardonne à tous ceux qui m'ont été mauvais , Mon père, et vous, mon Dieu ! pardonnez -leur de même. Au roi François premier , que je plains et que j'aime,

LE ROI S'AMUSE

A tous , même au démon , même à ce réprouvé

(Jui m'attend là , dans l'ombre , avec un fer levé !

J'offre pour un ingrat ma vie en sacrifice.

S'il en est pins lienrcnx, oh ! qu'il m'oublie !— et puisse,

Dans sa prospérité que rien ne doit tarir,

Vivre longtemps celui pour qui je vais mourir !

Se levant.

— L'homme doit être prêt !

Elle va frapper de nouveau A la porte. MAGUELOIVIVE, à Saltabadil.

Hé ! dépêche , il se lasse.

SALTABADIL, essayant sa lame sur la table.

Bon. — Derrière la porte attends que je me place.

Page 1