‹ uvres de Victor HugoChapitre 330 sur 599 · DONA LUCREZIA, DON ALPHONSE · texte numérisé non relu

DONA LUCREZIA, DON ALPHONSE

Que me voulez-vous , madame ?

DONA LUCREZIA

Ce que je vous veux , don Alphonse , c'est que je ne veux pas ce que jeune homme meure.

DON ALPHONSE

Il n'y a qu'un instant , vous êtes entrée chez moi comme la tempête , irritée et pleurante , vous vous êtes plaint à moi d'un outrage fait à vous, vous avez réclamé avec injure et cris la tète du coupable , vous m'avez demandé ma parole ducale qu'il ne sortirait pas d'ici vivant, je vous l'ai loyalement octroyée, et maintenant vous ne voulez pas qu'il meure ! — Par Jésus, madame, ceci est nouveau.

DONA LUCREZIA

Je ne veux pas que ce jeune homme meure, monsieur le duc !

DON ALPHONSE

Madame , les gentilshommes aussi prouvés que moi n'ont pas coutume de laisser leur foi en gage. Vous avez ma parole, il faut que je la retire. J'ai juré que le coupable mourrait, il mourra. Sur mon âme, vous pouvez choisir le genre de mort.

DONA LUCREZIA , d'un air riant et plein de douceur.

Don Alphonse , don Alphonse , en vérité , nous disons là des folies vous et moi. Tenez , c'est vrai , je suis une femme pleine de déraison. Mon père m'a gâtée ; que voulez-vous ? On a depuis mon enfance obéi à tous mes caprices. Ce que je voulais il y a un quart d'heure , je ne le veux plus à présent. Vous savez bien, don Alphonse, que j'ai toujours été ainsi. Tenez, asseyez-vous là, près de moi , et causons un peu , tendrement , cordialement , comme mari et femme , comme deux bons amis.

DON ALPHONSE , prenant de son côté un air de galanterie.

Dona Lucrezia , vous êtes ma dame , et je suis trop heureux qu'il vous plaise de m'avoir un instant à vos pieds.

Il s'assied près d'elle,

LUCRÈCE BORGIA

OOIVA LICREZIA.

Comme cela est bon de s'entendre ! Savez-vous bien , Alphonse , qne je vous aime encore comme le premier jour de mon mariage , ce jour où vous fîtes une si éblouissante entrée à Rome , entre monsieur de Valentinois, mon frère , et monsieur le cardinal Hii)polyte d'Esté, le vôtre. J'étais sur le balcon des degrés de Saint- Pierre. Je me rappelle encore votre beau cheval blanc chargé d'orfèvrerie d'or , et l'illustre mine de roi que vous aviez dessus !

DOiV ALPHONSE.

Vous étiez vous-même bien belle , madame , et bien rayonnante sous votre dais de brocart d'argent.

DO^A LICREZIA.

Oh ! ne me parlez pas de moi , monseigneur , quand je vous parle de vous. Il est certain que toutes les princesses de l'Europe m'envient d'avoir épousé le meilleur chevalier de la chrétienté. Et moi je vous aime vraiment comme si j'avais dix-huit ans. Vous savez que je vous aime , n'est-ce pas, Alphonse! Vous n'en doutez jamais, au moins. Je suis froide quelquefois , et distraite ; cela vient de mon caractère , non de mon cœur. Écoutez , Alphonse, si votre altesse m'en grondait doucement, je me corrigerais bien vite. La bonne chose de s'aimer comme nous faisons ! Donnez-moi votre main , — embrassez-moi, don Alphonse ! — En vérilé, j'y songe maintenant, il est bien ridicule qu'un prince et une princesse comme vous et moi , ([ui sont assis côte à côte sur le plus beau Irôiie ducal (pii soit au monde, et (pii s'aiment, aient été sur le point de se quereller pour un misérable petit capitaine aventurier vénitien ! Il faut chasser cet homme, et n'en plus parler. Qu'il aille où il voudra , ce drôle , n'est-ce pas, Alphonse? Le lion et la lionne ne se courroucent i)as d'un moucheron. — Savez-vous, monseigneur , que si la couronne ducale était à donner en concours au plus beau cavalier de votre duché de Ferrare , c'est encore vous qui l'auriez. — Attendez , que j'aille dire à Baulista de votre part qu'il ait à chasser au plus vile de Ferrare ce Gennaro !

DON ALPHONSE

Rien ne presse.

DONA LlCREZIA , d'un air enjoué.

Je voudrais n'avoir plus à y songer. — Allons , monsieur , laissez-moi terminer celte affaire à ma guise !

DON ALPHONSE

Il faut que celle-ci se termine à la mienne.

DONA LLCREZIA.

Mais enfin , mon Alphonse , vous n'avez pas de raison pour vouloir la mort de cet homme ?

DON ALPHONSE

Et la parole que je vous ai donnée? Le serment d'un roi est sacré.

DONA LLCREZIA.

Cela est bon à dire au peuple. Mais de vous à moi, Alphonse, nous savons ce que c'est. Le Saint-Père avait promis à Charles VIII de France la vie de Zizimi , Sa

Sainteté n'en a pas moins fait mourir Zizimi. Monsieur de Valentinois s'était constitué sur parole otage du même enfant Charles VIII, monsieur de Valentinois s'est évadé du camp français dès qu'il a pu. Vous-même , vous aviez promis aux Petrucci de leur rendre Sienne. Vous ne l'avez pas fait ni dû faire. Hé! l'histoire des pays est pleine de cela. Ni rois ni nations ne pourraient vivre un jour avec la rigidité des serments ([u'on tiendrait. Entre nous , Alphonse , une parole jurée n'est une nécessité que quand il n'y en a pas d'autre.

DON ALPHONSE

Pourtant , dona Lucrezia , un serment.. .

DONA LLCREZIA.

Ne me donnez pas de ces mauvaises raisons-là. Je ne suis pas une sotte. Dites-moi plutôt, mon cher Alphonse, si vous avez quebpies molifs d'en vouloir à ce Gennaro. Non? Eh bien ! accordez-moi sa vie. Vous m'aviez bien accordé sa mort, (ju'est-ce que cela vous fait? S'il me plaît de lui pardonner. C'est moi qui suis l'offensée.

DON ALPHONSE

C'est justement parce qu'il vous oflFensée , mon amour , que je ne veux pas lui faire grâce.

DONA LLCREZIA.

Si vous m'aimez, Alphonse, vous ne me refuserez pas plus longtemps. El s'il me plaît d'essayer de la clémence, à moi ? C'est un moyen de me faire aimer de voire peuple. Je veux que voire peuple m'aime. La miséricorde , Alphonse , cela fait ressembler un roi à Jésus-Christ. Soyons des souverains miséricordieux. Cette pauvre Italie a assez de tyrans sans nous depuis le baron vicaire du pape jusqu'au pape vicaire de Dieu. Finissons-en , cher Alphonse. Mettez ce Gennaro en liberté. C'est un caprice, si vous voulez ; mais c'est (pielque chose de sacré et d'auguste que le caprice d'une femme , quand il sauve la tête d'un homme.

Je ne puis , chère Lucrèce.

DONA LLCREZIA.

Vous ne pouvez? Mais enfin pourquoi ne pouvez-vous pas m'accorder quelque chose d'aussi insignifiant ([ue la vie de ce capitaine ?

DON ALPHONSE

Vous me demandez pourquoi , mon amour !

DONA LLCREZIA.

Oui , pourquoi ?

DON ALPHONSE

Parce que ce capitaine est votre amant , madame !

DONA LLCREZIA.

Ciel !

DON ALPHONSE

Parce que vous l'avez été chercher à Venise ! Parce (jue vous ririez chercher en enfer ! Parce que je vous ai suivie pendant que vous le suiviez ! Parce que je vous ai vue , masquée et haletante , courir après lui comme la louve après sa proie ! Parce que tout à l'heure encore

LUCRÈCE BORGIA

vous le couviez d'un regard plein de pleurs et plein de flamme ! Parce que vous vous êtes prostituée à lui, sans aucun doute, madame ! Parce que c'est assez de honte et d'infamie et d'adultère comme cela ! Parce qu'il est temps que je venge mon honneur et que je fasse couler autour de mon lit un fossé de sang, entendez-vous, madame !

DONA LBCREZIA.

Don Alphonse...

D0!V ALPHONSE

Taisez- vous. — Veillez sur vos amants désormais , Lucrèce ! La porte par laquelle on entre dans votre chambre de nuit, mettez-y tel huissier qu'il vous plaira; mais à la porte par où l'on sort, il y aura maintenant un portier de mon choix, — le bourreau!

DONA ITJCREZIA.

Monseigneur , je vous jure...

DON ALPHONSE

Ne jurez pas. Les serments, cela est bon pour le peuple. Ne me donnez pas de ces mauvaises raisons-là.

DONA LL'CREZIA.

Si vous saviez...

DON ALPHONSE

Tenez , madame , je hais toute votre abominable famille de Borgia , et vous toute la première , que j'ai si follement aimée ! Il faut que je vous dise un peu cela à la fin , c'est une chose honteuse , inouïe et merveilleuse de voir alliées en nos deux personnes la maison d'Esté , qui vaut mieux que la maison de Valois et que la maison de Tudor , la maison d'Esté , dis-je , et la famille Borgia, qui ne s'appelle pas même Borgia, qui s'appelle Lenzuoli , ou Lenzolio, on ne sait quoi ? J'ai horreur de votre frère César , qui a des taches de sang naturelles au visage ! de votre frère César , qui a tué votre frère Jean ! J'ai horreur de votre mère la Rosa Vanozza , la vieille fille de joie espagnole qui scandalise Rome après avoir scandalisé Valence ! Et quant à vos neveux prétendus , les ducs de Sermoneto et de Nepi , de beaux ducs , ma foi ! des ducs d'hier ! des ducs faits avec des duchés volés ! Laissez-moi finir. J'ai horreur de votre père, qui est pape, et qui a un sérail de femmes comme le sultan des turcs Bajazet ; de votre père, qui estl'antechrist; de votre père, qui peuple le bagne de personnes illustres et le sacré collège de bandits, si bien qu'en les voyant tous vêtus de rouge , galériens et cardinaux, on se demande si ce sont les galériens qui sont les cardinaux et les cardinaux qui sont les galériens ! — Allez maintenant !

DONA LUCREZIA

Monseigneur ! monseigneur ! je vous demande à genoux et à mains jointes , au nom de Jésus et de Marie , au nom de votre père et de votre mère , monseigneur , je vous demande la vie de ce capitaine.

DON ALPHONSE

Voilà aimer ! — Vous pourrez faire de son cadavre ce

qu'il vous i)laira , madame , et je prétends que ce soit avant une heure.

DONA LtICREZIA.

Grâce pour Gennaro !

DON ALPHONSE

Si vous pouviez lire la ferme résolution qui est dans mon àme, vous n'en parleriez pas plus que s'il était déjà mort.

DONA LUCREZIA , se relevant.

Ah! prenez garde à vous , don Alphonse de Ferrare , mon quatrième mari !

DON ALPHONSE

Oh ! ne faites pas la terrible, madame ! Sur mon âme, je ne vous crains pas ! Je sais vos allures. Je ne me laisserai pas empoisonner comme votre premier mari , ce pauvre gentilhomme d'Espagne dont je ne sais plus le nom , ni vous non plus ! Je ne me laisserai pas chasser comme votre second mari , Jean Sforza , seigneur de Pesaro, cet imbécile ! Je ne me laisserai pas tuer à coups de pique , sur n'importe quel escalier , comme le troisième , don Alphonse d'Aragon , faible enfant dont le sang n'a guère [)lus taché les dalles que de l'eau pure ! Tout beau ! Moi je suis un homme , madame. Le nom d'Hercule est souvent porté dans ma famille. Par le ciel ! j'ai des soldats plein ma ville et plein ma seigneurie, et j'en suis un moi-même , et je n'ai point encore vendu , comme ce pauvre roi de Naples, mes bons canons d'artillerie au pape , votre saint père!

DONA LUCREZIA

Vous vous repentirez de ces paroles , monsieur. Vous oubliez qui je suis...

DON ALPHONSE

Je sais fort bien qui vous êtes , mais je sais aussi où vous êtes. Vous êtes la fille du pape, mais vous n'êtes pas à Rome; vous êtes la gouvernante de Spolette, mais vous n'êtes pas à Spolette ; vous êtes la femme, la sujette et la servante d'Alphonse , duc de Ferrare, et vous êtes à Ferrare !

Dona Lucrezia, toute pâle de terreur et de colère, regarde fixement le duc et recule lentement devant lui , jusqu'à un fauteuil où elle vient tomber comme brisée.

— Ah ! cela vous étonne , vous avez peur de moi , madame; jusqu'ici c'était moi qui avais peur de vous. J'entends qu'il en soit ainsi désormais, et pour commencer, voici le premier de vos amants sur lequel je mets la main , il mourra.

DONA LUCREZIA, d'une voix faible.

Raisonnons un peu , don Alphonse. Si cet homme est celui qui a commis envers moi le crime de lèse-majesté, il ne peut être en même temps mon amant...

Pourquoi non ? Dans un accès de dépit , de colère , de jalousie ! car il est peut-être jaloux aussi , lui. D'ailleurs , est-ce que je sais , moi? Je veux que cet homme meure. C'est ma fantaisie. Ce palais est plein de soldats

LUCRÈCE BORGIA

qui me sont dévoués et qui ne connaissent que moi. Il ne peut échapper. Vous n'empêcherez rien , madame. J'ai laissé à votre altesse le choix du «eiire de mort, décidez-vous.

D0!VA LUCREZIA , sc tordant les mains.

0 mon Dieu ! ô mon Dieu ! ù mon Dieu !

DON ALPHONSE

Vous ne répondez pas? Je vais le faire tuer dans l'antichambre à coups d'épée.

Il va pour sortir, elle lui saisit le bras. D05A LtCREZIA.

Arrêtez!

DON ALPHONSE

Aimez-vous mieux lui verser vous-même un verre de vin de Syracuse ?

DON A LICREZIA.

Gennaro !

DON ALPONSE.

Il faut qu'il meure.

DONA LtCREWA.

Pas à coups d'épée !

DONA ALPHONSE

La manière m'importe peu. — Que choisissez-vous ?

DONA LUCREZIA

L'autre chose.

DON ALPHONSE

Vous aurez soin de ne pas vous tromper, et de lui verser vous-même du flacon d'or que vous savez? Je serai là d'ailleurs. Ne vous figurez pas que je vais vous quitter.

DONA LICBEZIA.

Je ferai ce que vous voulez.

DON ALPHONSE

Bautista !

L'huissier reparaît.

— Ramenez le prisonnier.

DONA LCCREZIA.

Vous êtes un homme affreux , monseigneur !

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