‹ uvres de Victor HugoChapitre 344 sur 599 · JANE, GILBERT, JOSHUA FARNABY · texte numérisé non relu

JANE, GILBERT, JOSHUA FARNABY

Je vous quitte ici , mes l)Oiis amis. Il est nuit , et il faut que j'aille reprendre mon service de porte-clefs à la tour de Londres. Ah , c'est que je ne suis pas libre comme vous , moi ! voyez-vous? un j^uichetier, ce n'est qu'une espèce de prisonnier. Adieu , Jane. Adieu , Gilbert. Mon Dieu , mes amis, que je suis donc heureux de vous voir heureux ! Ah çà. Gilbert , à (juand la noce ?

GILIiERT.

Pans huit jours , n'est-ce pas , Jane ?

JOSHUA

Sur ma foi , c'est après-demain la Noël. Voici le jour des souhaits et des étrennes , mais je n'ai rien à vous souhaiter. Il est impossiI)le de désirer plus de beauté à la tîancée et plus d'amour au fiancé ! Vous êtes heureux !

GILBERT

Bon Joshua ! et toi , est-ce que tu n'es pas heureux?

JOSHUA

Ni heureux , ni malheureux. J'ai renoncé à tout, moi.

Vois-tu, Gilbert,

11 enlr'ouvre son manteau et laisse voir un trousseau de clefs, qui pend à sa ceinture.

des clefs de prisons qui vous sonnent sans cesse à la ceinture , cela parle , cela vous entretient de toutes sortes de pensées philosophiques. Quand j'étais jeune , j'étais comme un autre, amoureux tout un jour, ambitieux tout un mois , fou toute l'année. C'était sous le roi Henri VIII que j'étais jeune. Un homme singulier que ce roi Henri VIII. Un homme qui changeait de femmes comme une femme change de robes. Il répudia la première , il fit couper la tête à la seconde, il fit ou\rir le ventre à la troisième ; quant à la quatrième , il lui fit grâce , il la chassa ; mais en revanche il fit couper la tête à la cinquième. Ce n'est pas le conte de Barbe-Bleu que je vous fais là , belle Jane , c'est Thisloire de Henri VIII. Moi, dans ce temps-là, je m'occupais de guerres de religion , je me battais pour l'un et pour l'autre. C'était ce qu'il y avait de mieux alors. La question d'ailleurs était fort épineuse. Il s'agissait d'être pour ou contre le pape. Les gens du roi pendaient ceux qui était pour, mais ils brûlaient ceux qui étaient contre Les indifférents, ceux qui n'étaient ni pour ni contre, on les brûlait ou on les pendait, indifïéremment. S'en lirait qui pouvait. Oui , la corde ; non , le fagot ; ni oui ni non , le fagot et la corde. Moi qui vous parle , j'ai senti le roussi bien souvent , et je ne suis pas sûr de n'avoir pas été deux ou trois fois dépendu. C'était un beau temps ; à peu près pareil à celui-ci. Oui , je me battais pour tout cela. Du diable si je sais maintenant pour

qui et pour quoi je me battais. Si l'on me reparle de maître Luther et du pape Paul III, je hausse les épaules. Vois-tu , Gilbert , quand on a des cheveux gris , il ne faut pas revoir les opinions pour qui l'on faisait la guerre et les femmes à qui l'on faisait l'amour à vingt ans. Femmes clopinions vous paraissent bien laides, bien vieilles , bien chétives , bien édentées , bien ridées, bien sottes. C'est mon histoire. Maintenant je suis retiré des affaires. Je ne suis plus soldat du roi , ni soldat du pape, je suis geôlier à la Tour de Londres. Je ne me bats plus pour personne, et je mets tout le monde sous clef. Je suis guichetier et je suis vieux ; j'ai un pied dans une prison et l'autre dans la fosse. C'est moi qui ramasse les morceaux de tous les ministres et de tous les favoris qui se cassent chez la reine. C'est fort amusant. Et puis j'ai un petit enfant que j'aime , et puis vous deux que j'aime aussi, et si vous êtes heureux , je suis heureux !

GILBERT

En ce cas, sois heureux, Joshua! N'est-ce pas, Jane?

JOSHUA

Moi, je ne puis ri-m pour ton bonheur, mais Jane peut tout; tu l'aimes! je ne te rendrai même aucun service de ma vie. Tu n'es heureusement pas assez grand seigneur pour avoir jamais i)esoindu porte-clefs de la Tour de Londres. Jane acquittera ma dette en même temps que la sienne. Car, elle et moi, nous te devons tout. Jane n'était qu'une pauvre enfant orpheline abandonnée, lu l'as recueillie et élevée. Moi , je me noyais un beau jour dans la Tamise ; tu m'as tiré de l'eau.

A quoi bon toujours parler de cela, Joshua?

JOSHUA

C'est pour dire que notre devoir, à Jane et à moi, esl de t'aimer, moi, comme un frère, elle... — pas comme une sœur !

JANE

Non, comme une femme. Je vous comprends, Joshua.

Elle retombe dans sa rêverie GILBERT, basa Joshua.

Regarde-la, Joshua! n'est-ce pas qu'elle est belle et charmante, et qu'elle serait digne d'un roi ? Si tu savais ! tu ne peux pas te figuier comme je l'aime !

JOSHUA

Prends garde , c'est imprudent j une femme , ça ne s'aime pas tant que ça ; un enfant, à la bonne heure!

GILBERT

Que veux-tu dire ?

JOSHUA

Rien. — Je serai de votre noce dans huit jours. — J'espère qu'alors les affaires d'État me laisseront un peu de liberté, et que tout sera fini.

GILBERT

Quoi? qu'est-ce qui sera fini?

JOSHUA

Ah ! tu ne t'occupes pas de ces choses-là, toi, Gilbert.

MARIE TUDOR

Tu es amoiiroiix. Tu os du peuple. Et qu'esl-ce que cela fe fait les iutiifiues d'en haut , A toi qui es heureux en bas ? Mais, i)uisque tu me questionnes, je te dirai qu"'on esp<>re que d'ici à huit jours, d'ici ù vin^t-qualre heures peul-ctre, Fabiano Fabiani sera remplacé près de la reine par un autre.

GILBERT

Qu'est-ce que c'est que Fabiano Fabiani?

JOSHIA.

C'est l'amant de la reine, c'est un favori très-célèbre et très-charmant, un favori qui a plus vite fait couper la tète à un homme qui lui déplaît qu'un bourgmestre flamand n'a mangé une cuillerée de soupe, le meilleur favori que le bourreau de la Tour de Londres ait eu depuis dix ans. Car tu sais que le bourreau reçoit, pour chaque tète de grand seigneur, dix écus d'argent, et quelquefois le double, cpiand la tète est tout h fait considérable. — On souhaite fort la chule de ce Fabiani. — 11 est vrai (jue dans mes fonctions à la Tour je n'entends guère gloser sur son compte (|ue des gens d'assez mauvaise humeur, des gens à qui l'on doit couper le cou d'ici à un mois, des mécontents.

(ilLBERT.

Que les loups se dévorent entre eux ! que nous importe, à nous, la reine et le favori de la reine? n'est-ce pas, Jane?

josni A.

Oh ! il y a une fière conspiration contre Fabiani ! s'il s'en tire, il sera heureux. Je ne serais pas surpris qu'il y eût quelque coup de fait celte nuit. Je viens de voir rôder par là maître Simon Renard tout rêveur.

GILBERT

Qu'est-ce que c'est que maître Simon Renard ?

JOSHIA.

Comment ne sais-tu pas cela ? c'est le bras droit de l'empereur à Londres. La reine doit épouser le prince d'Espagne, dont Simon Renard est le légat près d'elle. La reine le hait ce Simon Renard ; mais elle le craint, et ne peut rien contre lui. Il a déjà détruit deux ou trois favoris. C'est son instinct de détruire les favoris. Il nettoie le palais de temps en temps. Un homme subtil et très-malicieux, qui sait tout ce qui se passe, et qui creuse toujours deux ou trois étages d'intrigues souterraines sous tous les événements. Quant à lord Paget, — ne m'as-tu pas demandé aussi ce que c'était que lord Paget? — c'est un gentilhomme délié, qui a été dans les affaires sous Henri VIII. Il est membre du conseil étroit. Un tel ascendant que les autres ministres n'osent pas souffler devant lui. Excepté le chancelier cependant, mylord Gardiner, qui le déteste. Un homme violent, ce Gardiner, et très-bien né. Quant à Paget , ce n'est rien du tout. Le fils d'un savetier. Il va être fait baron Paget de Beaudesert en Staff ord.

GILBERT

Comme il vous débite couramment toutes ces choseslà, ce Joshua !

josnrA.

Pardieu ! à force d'entendre causer les prisonnier! d'État.

Simon Rcnnrd paiMit au fond du tbO.Alre.

— Vois-tu, Gilbert, l'homme qui sait le mieux l'histoire de ce temps-ci , c'est le guichetier de la Tour d( Londres.

SIMON REGARD, qui a entendu les dernière» paroles, du fond di théâtre.

Vous VOUS trompez, mon maître, c'est le bourreau.

JOSIir A , bas â Jane et à Gilbert.

Reculons- nous un peu.

Simon Renard s'Oloigne lentement. — Quand Simon Renard ; disparu.

— C'est précisément maître Simon Renard.

GILBERT

Tous ces gens qui rôdent autour de ma maison rm déplaisent.

JOSHCA.

Que diable vient-il faire par ici? 11 faut que je m'en retourne vite ; je crois qu'il me prépare de la besogne, Adieu. Gilbert. Adieu, belle Jane. — Je vous ai pourtant vue pas plus haute que cela !

GILBERT

Adieu, Joshua. —Mais, dis-moi, qu'est-ce que lu caches donc là, sous ton manteau?

JOSHCA.

Ah ! j'ai mon complot aussi, moi.

GILBERT

Quel complot?

JOSHCA.

Oh ! amoureux qui oubliez tout ! je viens de vous rappeler que c'était ai)rès-demain le jour des étrennes e( des cadeaux. Les seigneurs complotent une surprise il Fabiani , moi , je complote de mon côté. La reine va sf donner peut-être un favori tout neuf. Moi, je vaisdonnei une poupée à mon enfant.

Il tire une poupée de dessous son manteau.

— Toute neuve aussi. — IS'ous verrons lequel des deux aura le plus vite brisé son joujou. — Dieu vous garde , mes amis !

GILBERT

Au revoir, Joshua.

Joshua s'éloigne. Gilbert prend la main de Jane, et la baise avec passion.

JOSHCA, au fond du théâtre.

Oh ! que la Providence est grande ! elle donne à chacun son jouet, la poupée à l'enfant, l'enfanta l'homme, l'homme à la femme, et la femme au diable !

Il sort.

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