LES MÊMES, FABIANI
LA REINE
Ah ! le voici!..
Elle se remet à parler bas à Simon Ren.ird.
FABIANI , à part, salué par tout le monde et regardant autour de lui.
Qu'est-ce que cela veut dire? il n'y a que de mes ennemis ici , ce matin. La reine parle bas à Simon Renard. Diable ! elle ritl mauvais signe !
LA REINE, gracieusement àFabiani.
Dieu vous garde , mylord !
FABIANI , saisissant sa main qu'il baise. Madame...
A part.
— Elle m'a souri. Le péril n'est pas pour moi. LA REINE , toujours gracieuse.
J'ai à vous parler.
Elle vient avec lui sur le devant du théâtre. FABIANI.
Et moi aussi j'ai à vous parler , madame. J'ai des reproches à vous faire. M'éloigner , m'exiler pendant si longtemps! Ah! il n'en serait pas ainsi, si dans les heures d'absence vous songiez à moi comme je songe à vous.
Vous êtes injuste ; depuis que vous m'avez quittée je ne m'occupe que de vous.
FABIANI
Est-il bien vrai?ai-je tant de bonheur ? répétez-lemoi.
LA REINE, toujours souriant.
Je vous le jure.
FABIANI
Vous m'aimez donc comme je vous aime ?
LA REINE
Oui, mylord. — Certainement, je n'ai pensé qu'à vous. Tellement que j'ai songé à vous ménager une surprise agréable à votre retour.
FABIANI
Comment ! quelle surprise?
LA REINE
Une rencontre qui vous fera plaisir.
FABIANI
La rencontre de qui ?
LA REINE
Devinez. — Vous ne devinez pas?
FABIANI
Non , madame.
Tournez-vous.
Use retourne et aperçoit Jane sur le seuil de la petite port
entr'ouverte.
FABIANI, à part.
Jane!
JANE, â part.
C'est lui !
LA REINE, toujours avec un sourire.
Mylord , connaissez-vous cette jeune fille ?
FABIANI
Non , madame.
LA REINE
Jeune fille , connaissez-vous mylord ?
JANE
La vérité avant la vie. Oui , madame.
LA REINE
Ainsi , mylord , vous ne connaissez pas cette femme ?
FABIANI
Madame ! on veut me perdre. Je suis entouré d'ennemis. Cette femme est liguée avec eux sans doute. Je ne la connais pas , madame ! je ne sais pas qui elle est , madame !
LA REINE , se levant et lui frappant le visage de son gant.
Ah ! tu es un lâche !— Ah ! tu trahis l'une et tu renies l'autre! Ah ! tu ne sais pas qui elle est ! Veux-tu que je te le dise, moi? Cette femme est Jane Talbot, fille de Jean Talbot , le bon seigneur catholique mort sur l'échafaud pour ma mère. Cette femme est Jane Talbot , ma cousine ; Jane Talbot , comtesse de Shrewsbury , comtesse de Wexford, comtesse de Waterford, pairesse d'Angleterre ! Voilà ce que c'est que cette femme ! — Lord Paget, vous êtes commissaire du sceau privé, vous tiendrez compte de nos paroles. La reine d'Angleterre reconnaît solennellement la jeune femme ici présente pour Jane , fille et unique héritière du dernier comte de Waterford.
Montrant les papiers,
— Voici les titres et les preuves que vous ferez sceller du grand sceau. C'est notre plaisir.
A Fabiani.
— Oui , comtesse de Waterford ! et cela est prouvé ! et tu rendras les biens , misérable ! — Ah ! tu ne connais pas cette femme ! Ah ! tu ne sais pas qui est cette femme ! eh bien ! je te l'apprends , moi ! c'est Jane Talbot ! et faut-il t'en dire plus encore?...
Le regardant en face , à voix basse , entre les dents.
— Lâche ! c'est ta maîtresse !
FABIANI
Madame...
LA REINE
Voilà ce qu'elle est ; maintenant voici ce que tu es , toi. — Tu es un homme sans âme , un homme sans cœur , un homme sans esprit ! tu es un fourbe et un misérable ! tu es... — Pardieu, messieurs, vous n'avez pas
besoin de vous éloigner. Cela m'esl bien égal que vous entendiez ce que je vais dire à cet homme ! je ne baisse pas la voix , il me semble. — Fabiano! tu es un misérable, un traître envers moi, un lâche envers elle, un valet menteur, le plus vil des hommes, le dernier des hommes ! cela est pourtant vrai . je t'ai fait comte de rianbrassil , baron de Dinasmonddy , quoi encore ? baron de Darmouth en Devonshire. Eh bien ! c'est que j'étais folle ! Je vous demande pardon de vous avoir fait coudoyer par cet homme-là, mylords. Toi, chevalier! toi, gentilhomme ! toi, seigneur ! mais com|>areloi donc un jieu A ceux qui sont cela , misérable! mais regarde, en voilA autour de toi, des gentilshommes! voilà bridges, baron Chandos. Voilà Seymour , duc de Somerset. Voilà les Stanley , qui sont comtes de Derby depuis l'an quatorze cent quatre vingt-cinq! voilà les Clinton , qui sont barons Clinton depuis douze cent quatre-vingt-dix-huit ! Est-ce que tu t'imagines que lu ressembles à ces gens-là , loi ! lu le dis allié à la famille espagnole de Penalver, mais ce n'est pas vrai , tu n'es «pi'un mauvais ilalien , rien ! moins que rien ! tils d'un chausselier du village de Larino! — Oui, messieurs, fils d'un chausselier! Je le savais et je ne le disais pas, et je le cachais, et je faisais semblant de croire cet homme ([uand il parlait de sa noblesse. Car voilà comme nous sommes , nous autres femmes. 0 mon Dieu ! je voudrais qu'il y eût des femmes ici, ce serait une leçon pour toutes. Ce misérable ! il trompe une femme, et renie l'autre ! infâme ! certainement, tu es bien infâme! comment ! depuis que je parle il n'est pas encore à genoux ! à genoux , Fabiani ! mylords , mettez cet homme de force à genoux !
FABIAPJI.
Voire Majesté...
LA REI>E
Ce misérable , que j'ai comblé de bienfaits ! ce laquais napolitain, que j'ai fait chevalier doré et comte libre d'Angleterre ! Ah ! je devais m'attendre à ce qui arrive! on m'avait bien dit que cela finirait ainsi. Mais je suis toujours comme cela , je m'obstine , et je vois ensuite que j'ai eu tort. C'est ma faute. Italien, cela veut dire fourbe ! Napolitain , cela veut dire lâche ! toutes les fois que mon père s'est servi d'un italien , il s'en est repenti. Ce Fabiani ! tu vois , lady Jane, à quel homme lu t'es livrée , malheureuse enfant ! - Je le vengerai , va !— Oh ! je devais le savoir d'avance , on ne peut tirer autre chose de la poche d'un Italien qu'un stylet , et de l'âme d'un Italien que la trahison !
FABIANI
Madame, je vous jure...
LA REINE
Il va se parjurer à présent ! il sera vil jusqu'à la fin ; il nous fera rougir jusqu'au bout devant ces hommes , nous autres faibles femmes qui l'avons aimé! il ne relèvera seulement pas la tète !
FAEIA.M.
Si , madame ! je la relèverai. Je suis perdu , Je le voif bien. Ma mort est décidée. Tous emploierez tous les moyens , le poignard , le poison...
LA REINE, lui prenant les nuilns, cl l'attirant vivement sur l( devant du théâtre.
— Le poison ! Le poignard ! que dis-lu là , Italien ? h vengeance traître , la vengeance honteuse ,1a vengeance par derrière , la vengeance comme dans ton pays ! Non signor Fabiani, ni poignard , ni poison. Est-ce que j'a à me cacher , moi . à chercher le coin des rues la nuit et à me faire petite ciuaiid je me venge? non, pardieu je veux le grand jour, entends-tu, mylord ? le pleir midi , le beau soleil , la place publique , la hache et h billot , la foule dans la rue , la foule aux fenêtres , b foule sur les toits , cent mille témoins ! je veux qu'oi ait peur , entends-tu , mylord ? qu'on trouve cela splen dide , effroyable et magnifique , et qu'on dise : c'est uni femme (jui a été outragée , mais c'est une reine qui si venge! Ce favori si envié, ce beau jeune homme in soient que j'ai couvert de velours et de satin , je veux l voir plié en deux , efFaré et tremblant , à genoux sur ui drap noir, pieds nus, mains liées, hué par le peuple manié par le bourreau. Ce cou blanc où j'avais misui collier d'or , j'y veux mettre une corde. J'ai vu quel efFe ce Fabiani faisait sur un trône , je veux voir quel efîe il fera sur un échafaud !
FABIASI.
Madame...
LA REINE
Plus un mot. Ah ! plus un mol. Tu es bien véritable ment perdu , vois-tu. Tu monteras sur réchafau( comme Suffolket Northumberland. C'est une féteoomm une autre que je donnerai à ma bonne ville de Londres Tu sais comme elle te hait, ma bonne ville ! Pardieu c'est une belle chose quand on a besoin de se venge d'être Marie , dame et reine d'Angleterre , fille de Hem VIII, et maîtresse des quatre mers! Et quand tu seras su l'échafaud , Fabiani , tu pourras , à ton gré , faire un longue harangue au peuple comme Northumberland ou une longue prière à Dieu comme SufFolk pour donne à la grâce le temps de venir ; le ciel m'est témoin qu tu es un traître et que la grâce ne viendra pas ! Ce misi rable fourbe qui me parlait d'amour et me disait lu c matin ! — Hé mon Dieu , messieurs , cela paraît vou étonner que je parle ainsi devant vous j mais , je vous 1 répète , que m'importe ?
A lord Somerset.
— Mylord duc , vous êtes constable de la Tour, demar dez son épée à cet homme.
FABIANI
La voici ; mais je proteste. En admettant qu'il se prouvé que j'ai trompé ou séduit une femme...
LA REINE
Eh ! que m'Importe que tu aies séduit une femme
MARTE TUDOR
est-ce que je m'occupe de cela? ces messieurs sont témoins que cela m'est bien égal !
FAEIANI.
Séduire une femme , ce n'est pas un crime capital , madame. Votre Majesté n'a pu faire condamner Trogmorton sur une accusation pareille.
LA REIIVE.
Il nous brave maintenant, je crois ! le ver devient serpent. Et qui te dit que c'est de cela qu'on t'accuse ?
FABIAINI.
Alors de quoi m'accuse-t-on ? je ne suis pas Anglais , moi, je ne suis pas sujet de Votre Majesté. Je suis sujet du roi de Naples et vassal du saint-père. Je sommerai son légat , Téminentissime cardinal Polus , de me réclamer. Je me défendrai , madame. Je suis étranger. Je ne puis être mis en cause que si j'ai commis un crime , un vrai crime. — quel est mon crime ?
LA REINE
Tu demandes quel est ton crime ?
FABIAIVl.
Oui , madame.
LA REINE
Vous entendez tous la question qui m'est faite , raylords, vous allez entendrela réponse. Faites attention, et prenez garde à vous tous tant que vous êtes , car vous allez voir que je n'ai qu'à frapper du pied pour faire sortirde terre un échafaud. — Chandos ! Chandos ! ouvrez cette porte à deux battants ! toute la cour ! tout le monde ! faites entrer tout le monde.
La porte du fond s'ouvre. Entre toute la cour.