‹ uvres de Victor HugoChapitre 373 sur 599 · JANE, GILBERT, JOSHUA · texte numérisé non relu

JANE, GILBERT, JOSHUA

GILBERT , de l'intérieur du cachot.

Que me veut-on?

Il paraît sur le seuil , aperçoit Jane, et s'appuie tout chanceU contre le mur.

Jane ! — lady Jane Talbot !

MARIE TUDOR

JANE, ^ genoux , sans lever les yrux sur lui.

Gilbert! je viens vous sauver.

GILBERT

Me sauver !

JANE

Écoulez. Ayez pitié, ne m'accablez pas. Je sais tout ce que vous allez me dire. C'est juste ; mais ne mo le dites pas. Il faut que je vous sauve. Tout est préparé. L'évasion est sûre. Laissez-vous sauver par moi comme par un autre. Je ne demande rien de plus. Vous ne me connaîtrez plus ensuite. Vous ne saurez plus qui je suis. Ne me pardonnez pas , mais laissez-moi vous sauver. Voulez-vous ?

GILBERT

Merci, mais c'est inutile. A quoi bon vouloir sauver ma vie , lady Jane, si vous ne m'aimez plus? ■ JANE , avec joie.

Oh ! Gilbert ! est-ce bien en effet cela que vous me demandez? Gilbert ! est-ce que vous daignez vous occuper encore de ce qui se passe dans le cœur de la pauvre liUe? Gilbert ! Est-ce que l'amour que je puis avoir pour quelqu'un vous intéresse encore et vous paraît valoir la peine jue vous vous en informiez ? Oh ! je croyais que cela vous Hait bien égal, et que vous me méprisiez trop pour vous inquiéter de ce que je faisais de mon cœur. Gilbert ! si fOus saviez quel effet me font les paroles que vous venez Je me dire. C'est un rayon de soleil bien inattendu dans na nuit , allez ! Oh ! écoulez-moi donc , alors ! Si j'osais !ncore m'approcher de vous , si j'osais toucher vos vèemenls, si j'osais prendre votre main dans les miennes, il j'osais encore lever les yeux vers vous et vers le ciel, ;omme autrefois , savez-vous ce que je vous dirais , à jenoux , prosternée , pleurant sur vos pieds , avec des ianglols dans la bouche et la joie des anges dans le cœur? le vous dirais : Gilbert, je t'aime !

GILBERT , la saisissant dans ses bras avec emportement.

Tu m'aimes !

JANE

Oui , je t'aime !

GILBERT

Tu m'aimes! — Elle m'aime, mon Dieu! c'est bien ► rai, c'est bien elle qui me le dit, c'est bien sa bouche cpii a parlé , Dieu du ciel !

JANE

Mon Gilbert !

GILBERT

Tu as tout préparé pour mon évasion , dis-tu ? Vite ! f'de ! la vie ! Je veux la vie , Jane m'aime ! cette voûte i'appuie sur ma tète et l'écrase. J'ai besoin d'air. Je meurs ici. Fuyons vite ! viens-nous-en , Jane ! Je veux mre, moi! je suis aimé.

JANE

Pas encore. Il faut un bateau. Il faut attendre la nuit. Mais sois tranquille, tu es sauvé. Avant une heure, nous serons deiiors. La reine est à la maison de ville , et ne

reviendra pas de sitôt. Je suis maîtresse ici. Je t'expli querai tout cela.

GILBERT

Une heure d'attente , c'est bien long. Oh ! il me tarde de ressaisir la vie et le bonheur! Jane, Jane ! tu es là ! Je vivrai ! tu m'aimes ! Je reviens de l'enfer ! Retiens-moi, je ferais quelques folies , vois-tu. Je rirais , je chanterais. Tu m'aimes donc ?

JANE

Oui ! — Je t'aime ! Oui ! je t'aime ! et vois-tu , Gilbert , crois-moi bien , ceci est la vérité comme au lit de la mort , — je n'ai jam.ais aimé que toi ! même dans ma faute , même au fond de mon crime, je t'aimais ! A peine ai-je été tombée aux bras du démon qui m'a perdue, que j'ai pleuré mon ange !

GILBERT

Oublié! pardonné ! Ne parle plus de cela , Jane. Oh que m'importe le passé ! qui est-ce qui résisterait à la voix ! qui est-ce qui ferait autrement que moi ! Oh oui ! je te pardonne bien tout , mon enfant bien-aimé ! Le fond de l'amour, c'est l'indulgence, c'est le pardon. Jane, la jalousie et le désespoir ont brûlé les larmes dans mes yeux. Mais je te pardonne, mais je le remercie, mais tu es pour moi la seule chose vraiment rayonnante de ce monde, mais à chaque mot que tu prononces, je sens une douleur mourir et une joie naître dans mon âme ! Jane! relevez votre tète, tenez-vous droite là, et regardez-moi. — Je vous dis que vous êtes mon enfant.

JANE

Toujours généreux ! toujours ! mon Gilbert bienaimé !

Oh ! Je voudrais être déjà dehors, en fuite, bien loin, libre avec toi ! Oh ! cette nuit qui ne vient pas ! — Le bateau n'est pas là. — Jane! nous quitterons Londres tout de suite, celle nuit. Nous quitterons rAngleterre. Nous irons à Venise. Ceux de mon métier gagnent beaucoup d'argent là. Tu seras à moi... — Oh! mon Dieu! je suis insensé, j'oubliais quel nom tu portes ! Il est trop beau , Jane !

JANE

Que veux-tu dire ?

GILBERT

Fille de lord Talbot.

JANE

J'en sais un plus beau.

GILBERT

Lequel ?

JANE

Femme de l'ouvrier Gilbert.

GILBERT

Jane !

JANE

Oh non ! oh ! ne crois pas que je le demande cela. Oh ! je sais bien que j'en suis indigne. Je ne lèverai pas

MARIE TUDOR

mes yeux si liant; je n'abuserai pas à ce point du pardon. Le pauvre ciseleur Gilbert ne se mésalliera pas avec la comtesse de Waterford. Non , je te suivrai , je l'aimerai , je ne te quitterai jamais. Je me coucherai le jour à tes pieds , la nuit à ta porte. Je te refîarderai travailler , je t'aiderai, je te donnerai ce qu'il te faudra. Je serai pour toi quelque chose de moins qu'une sœur , quelque chose de plus (ju'un chien. Et si tu le maries , Gilbert, — car il plaira à Dieu que tu finisses par trouver une femme i)Hre et sans tache , et digne de (oi , — eh bien ! si tu te maries , et si ta femme est bonne, et si elle veut bien , je serai la servante de ta femme. Si elle ne veut pas de moi , je m'en irai, j'irai mourir où je pourrai. Je ne te quitterai que dans ce cas-là. Si tu ne te maries pas , je resterai près de toi , je serai bien résignée, tu verras ; et si l'on pense mal de me voir avec toi , on pensera ce qu'on voudra. Je n'ai plus à rougir , moi , vois-tu ? je suis une pauvre fille.

GILBERT , tombanl à ses pieds.

Tu es un ange ! tu es ma femme !

Ta femme ! lu ne pardonnes donc que comme Dieu , en purifiant ? Ah ! sois béni, Gilbert, de me mettre celte couronne sur le front.

Gilbert se relève et la serre dans ses bras. Pendant qu'ils se

tiennent étroitement embrassés, Joshua vient prendre la main

de Jane.

JOSUUA.

C'est Joshua , lady Jane.

Bon Joshua !

JOSHliA.

Tout à l'heure vous ne m'avez pas reconnu.

JANE

Ah ! c'est que c'est par lui que je devais commencer.

Joshua lui baise les mains.

GILBERT , la serrant dans ses bras.

Mais quel bonheur ! mais est-ce que c'est bien réel tout ce bonheur-là ?

Depuis quelques instants, on entend au dehors un bruit éloigné,

dos cris confus , un tumulte. Le jour baisse.

JOSUIA.

Qu'est-ce que c'est que ce bruit ?

Il va à la fenêtre qui donne sur la rue. J.VJiE.

Oh ! mon Dieu ! pourvu qu'il n'aille rien arriver !

JOSHCA.

Une grande foule là-bas. Des pioches ; des piques ; des lorches. Les pensionnaires de la reine à cheval et en bataille. Tout cela vient par ici. Quels cris ! Ah diable! On dirait une émeute de populaire.

JA>'E

Pourvu que ce ne soit pas contre Gilbert !

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