I.A REINE
Mais le peuple ne voudrait pas, mais il reviendrait tout massacrer dans la Tour, et Fabiano y est encore , mais comprends donc. Tu treml)les, pauvre enfant, moi je suis comme toi, je tremble aussi. Mets-toi à ma place à ton tour. Enfin, je pourrais bien ne pas prendre la peine de t'expliquer tout cela. Tu vois que je fais ce que je peux. Ne songe plus à ce Gii!)ert, Jane ! c'est Qui. Résigne-toi !
JANE
Fini ! Non, ce n'est pas fini ! non, tant que cette borrible cloche sonnera, ce ne sera pas fini ! Me résigner! à la mort de Gilbert ! Est-ce que vous croyez que je laisserai mourir Gilbert ainsi ? Non, madame. Ah ! je perds mes peines! ah! vous ne m'écoutez pas. Eh bien! si la reine ne m'entend pas , le peuple m'entendra ! Ah ! ils sont bons, ceux-là, voyez-vous! Le peuple est encore dans cette cour. Vous ferez de moi ensuite ce que vous voudrez. Je vais lui crier qu'on le trompe, et que c'est Gilbert, un ouvrier comme eux, et que ce n'est pas Fabiani.
lA REINE.
Arrête, misérable enfant!
Elle lui saisit le bras et la regarde fixement d'un air formidable.
— Ah ! tu le prends ainsi ? ah ! je suis bonne et douce , et je pleure avec toi, et voilà que tu deviens folle et furieuse! Ah ! mon amour est aussi grand que le tien , et ma main est plus forte que la tienne. Tu ne bougeras pas. Ah , ton amant ! Que m'importe ton amant? Est-ce que toutes les filles d'Angleterre vont venir me demander compte de leurs amants, maintenant ! Pardieu ! je sauve le mien comme je peux et aux dépens de qui se trouve là. Veillez sur les vôtres !
Laissez-moi ! — Oh ! je vous maudis , méchanie femme !
LA REINE
Silence!
.lANE.
Non , je ne me tairai pas. Et voulez-vous que je vous dise une pensée que j'ai à présent? Je ne crois pas que celui qui va mourir soit Gilbert.
LA REINE
Que dis-tu ?
JANE
Je ne sais pas. Mais je l'ai vu passer sous ce voile noir. Il me semble que si c'avait clé Gilbert , quel(pH> chose aurait remué en moi, quelque chose se serait révolté, quelque chose se serait soulevé dans mon cœur, et m'aurait crié : Gilbert ! c'est Gilbert ! Je n'ai rien senti, ce n'est pas Gilbert !
LA REINE
Que dis-tu là? Ah ! mon Dieu ! Tu es insensée, ce que tn dis làesl fou, et cependant cela m'épouvante. Ah ! tu
viens de remuer une des plus secrètes inquiéludes démon cœur. Pourquoi cette émeute m'a-t-elle empêchée de surveiller tout moi-même ! Pourquoi m'en suis-je remise à d'autres qu'à moi du salut de Fal)iano? Éneas Dulverton est un traître. Simon Renard était peut-être là. Pourvu que je n'aie pas été trahie une deuxième fois par les ennemis de Fabiano ! Pourvu que ce ne soit pas Fabiano en effet....! — Quelqu'un ! vite quelqu'un! quel- (lu'un !
Deux geôliers paraissent.
Au premier.
— Vous, courez. Voici mon anneau royal. Dites qu'on suspende l'exécution. Au Vieux - Marché ! au Vieux- Marché ! Il y a un chemin plus court , disais-tu , Jane?
JANE
Par le quai.
LA REINE, au geôlier.
Par le quai. Un cheval! Cours vite !
Le geôlier sort.
Au deuxième geôlier.
— Vous , allez sur-le-champ à la tourelle d'Édouard-lc- Confesseur. Il y a là les deux cachots des condamnés à mort. Dans l'un de ces cachots , il y a un homme. Amenez-le-moi sur-le-champ.
Le geôlier sort.
— Ah ! je tremble ! mes pieds se dérobent sous moi ; je n'aurais pas la force d'y aller moi-même. Ah ! tu me rends folle comme toi ! Ah ! misérable fille, tu me rends malheureuse comme toi ! je te maudis , comme tu me maudis ! Mon Dieu ! l'homme aura-t-il le temps d'arriver? Quelle horrible anxiété! Je ne vois plus rien. Tout est trouble dans mon esprit. Celte cloche , pour qui sonne-t-elle? Est-ce pour Gilbert? est-ce pour Fabiano ?
JANE
La cloche s'arrête.
LA REIKE.
C'est que le cortège est sur la place de l'exécutiou. L'homme n'aura pas eu le temps d'ai river. On entend un coup de canon C'IoignO.
JANE
Ciel!
LA REINE
Il monte sur l'échafaud.
Deuxième coup de canon.
— Il s'agenouille.
JANE
C'est horrible !
Troisième coup de c.Tnon TOUTES DEUX.
Ah!...
LA REINE
Il n'y en a plus qu'un de vivant. Dans un inslant nous saurons lequel. Mon Dieu! celui qui va entrer, faili'.s que ce soit Fabiano !
MARIE TIIDOR.
Mon Dieu ! faites que ce soit Gilbert !
l.e rideau «lit fonil s'ouvre. Simon Renard pnrntt, tenant Gilbert l>ar la main.
JANE
Gill)crt !
Ils se préelpllaU dans les bras Tun de lautrc.
i.\ nEiîtE.
Et Fabiaiio?
SIMO^ RESAUn.
Mort.
LA REI?(E
Mort ?... Mort ! Qui a os(^...?
SIMO> RE>'ARn.
Moi. J'ai sauvé la reine et rAn{}lelcrre.
NOTE
L'auteur croit devoir prévenir MM. les directeurs des Ihéâties de province que Fabiani ne chante que deux couplets au premier acte , et un seulement au second. Pour tous les détails de mise en scène , ils feront bien de se rapprocher le plus possible du théâtre de la Porte-Saint-Martin, où la pièce a été montée avec un soin et un goût extrêmes.
Quant à la manière dont la pièce est jouée parles acteurs du théâtre de la Porte-Saint-Martin, l'auteur est heureux de joindre ici ses applaudissements à ceux du public tout entier. Voici la seconde fois dans la même année qu'il met à épreuve le zèle etrintelligence de cette troupe excellente. Il la félicite et il la remercie.
M. Lockroy , qui avait été tout à la fois si spirituel , si redoutable et si fin dans le don Alphonse de Lucrèce Borgia, a prouvé dans Gilbert une rare et merveilleuse souplesse de talent. 11 est , selon le besoin du rôle, amoureux et terrible, calme et violent , caressant et jaloux 5 un ouvrier devant la reine, un artiste aux i)ieds de Jane. Son jeu , si délicat dans ses nuances et si bien proportionné dans ses effets , allie la tendresse mélancolique de Roméo à la gravité sombre d'Othello.
Mademoiselle Juliette , quoique atteinte à la première représentation d'une indisposition si grave qu'elle n'a pu continuer de jouer le rôle de Janeles jours suivants, a montré dans ce rôle un (aient plein d'avenir, un talent souple , gracieux, charmant, tout à la fois intelligent et naïf. L'auteur croit devoir lui exprimer ici sa reconnaissance, ainsi qu'à mademoiselle Ida, qui l'a remplacée, et qui a déployé dans Jane des qualités bien remarquables d'énergie, de passion et de vivacité.
Quant à mademoiselle Georges, il n'en faudrait dire qu'un mot : sublime. Le public a retrouvé dans Marie la grande comédienne et la grande tragédienne de Lucrèce. Depuis le sourire charmant par lequel elle ouvre le second acte , jusqu'au cri déchirant par lequel elle clôt la pièce, il n'y a pas une des nuances de son talent qu'elle ne mette admirablement en lumière dans tout le cours de son rôle. Elle crée dans la création même du poëte quelque chose qui étonne et qui ravit l'auteur lui-même. Elle caresse, elle effraie, elle attendrit; et c'est un miracle de son talent que la même femme qui vient de vous faire tant frémir vous fasse tant pleurer.
rame.
REPRESENTE l'OL'R LA PREMIERE FOIS SIR LE THÉATHE DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE, LE 28 AVRIL 18Ô5.
Dans l'état où 8ont aujourd'hui toutes ces quesions profondes qui touchent aux racines mêmes le la société, il semblait depuis longtemps à l'aueur de ce drame qu'il pourrait y avoir utilité et jrandeur à développer sur le théâtre quelque chose le pareil à l'idée que voici ;
Mettre en présence, dans une action toute résulantedu cœur, deux graves et douloureuses figures, a femme dans la société , la femme hors de la so- •iété; c'est-à-dire, en deux types vivants , toutes es femmes , toute la femme. Montrer ces deux 'emmes, qui résument tout en elles, généreuses souvent, malheureuses toujours. Défendre l'une contre le despotisme, l'autre contre le mépris. Enseigner à quelles épreuves résiste la vertu de l'une, à quelles larmes se lave la souillure de l'autre. Rendre la faute à qui est la faute , c'est-à-dire à l'homme, qui est fort, et au fait social, qui est absurde. Faire vaincre dans ces deux âmes choisies les ressentiments de la femme par la piété de la fille, l'amour d'un amant par l'amour d'une mère , la haine par le dévouement , la passion par le devoir. En regard de ces deux femmes ainsi faites poser deux hommes , le mari et l'amant , le souverain et le proscrit , et résumer en eux par mille développements secondaires toutes les relations régulières et irrégulières que l'homme peut avoir avec la femme, d'une part, et la société de l'autre. Et puis, au bas de ce groupe qui jouit, qui possède et qui souffre, tantôt sombre, tantôt rayonnant, ne pas oublier l'envieux , ce témoin fatal qui est toujours là , que la Providence aposte au bas de toutes les sociétés, de toutes les hiérarchies, de toutes les prospérités, de toutes les passions humaines ; éternel ennemi de tout ce qui est en haut ; changeant de forme selon
le temps et le lieu, mais au fond toujours le même : espion à Venise, eunuque à Constantinople, pamphlétaire à Paris. Placer donc comme la Providence le place, dans l'ombre, grinçant des dents à tous les sourires , ce misérable intelligent et perdu qui ne peut que nuire, car toutes les portes que sonamour trouve fermées, sa vengeance les trouve ouvertes. Enfin au-dessus de ces trois hommes, entre ces deux femmes , poser comme un lien , comme un symbole , comme un intercesseur , comme un conseiller, le dieu mort sur la croix. Clouer toute cette souffrance humaine au revers du crucifix.
Puis de tout ceci ainsi posé , faire un drame ; pas tout à fait royal , de peur que la possibilité de l'application ne disparût dans la grandeur des proportions ; pas tout à fait bourgeois , de peur que la petitesse des personnages ne nuisît à l'ampleur de l'idée; mais princier et domestique : princier, parce qu'il faut que le drame soit grand; domestique, parce qu'il faut que le drame soit vrai. Mêler dans cette œuvre , pour satisfaire ce besoin de l'esprit qui veut toujours sentir le passé dans le présent et le présent dans le passé , à l'élément éternel, à l'élément humain, à l'élément social, un élément historique. Peindre, chemin faisant, à l'occasion de cette idée , non-seulement l'homme et la femme , non-seulement ces deux femmes et ces trois hommes , mais tout un siècle , tout un climat , toute une civilisation , tout un peuple. Dresser sur cette pensée, d'après les données spéciales de l'histoire, une aventure tellement simple et vraie, si bien vivante , si bien palpitante, si bien réelle, qu'aux yeux de la foule elle pût cacher l'idée elle-même comme la chair cache l'os.
Voilà ce que l'auteur de ce drame a tenté de faire.
Il n'a qu'un regret, c'est que cette pensée ne soit pas venue à un meilleur que lui.
Aujourd'hui, en présence d'un succès dû évideniuient à cette pensée et qui a dépassé toutes ses espérances , il sent le besoin d'expliquer son idée entière à cette foule sympathique et éclairée qui s'amoncèle chaque soir devant son œuvre avec une curiosité pleine de responsabilité pour lui.
On ne saurait trop le redire, pour quiconque a médité sur les besoins de la société auxquels doivent toujours correspondre les tentatives de l'art, aujourd'hui , plus que jamais, le théâtre est un lieu d'enseignement. Le drame , comme l'auteur de cet ouvrage le voudrait faire, et comme le pourrait faire un homme de génie, doit donner à la foule une philosophie, aux idées une formule, à la poésie des muscles, du sang et de la vie, à ceux qui pensent une explication désintéressée , aux âmes altérées un breuvage, aux plaies secrètes un baume, à chacun un conseil, à tous une loi.
11 va sans dire que les conditions de l'art doivent être d'abord et en tout remplies. La curiosité, l'intérêt, l'amusement, le rire, les larmes, l'observation perpétuelle de tout ce qui est nature, l'enveloppe merveilleuse du style, le drame doit avoir tout cela, sans quoi il ne serait pas le drame; mais pour être complet, il faut qu'il ait aussi la volonté d'enseigner en même temps qu'il a la volonté de plaire. Laissez-vous charmer par le drame, mais que la leçon soit dedans , et qu'on puisse toujours
l'y retrouver quand on voudra disséquer cette bell chose vivante, si ravissante , si poétique, si pa; sionnée, si magnifiquem.ent vêtue d'or, de soie i de velours. Dans le plusbeau drame il doit toujoui y avoir une idée sévère, comme dans la plus bell femme il y a un squelette.
L'auteur ne se dissimule, comme on voit, aucu des devoirsaustèresdupoëte dramatique. Il essaiei j)eut-être quelque jour, dans un ouvrage spécia d'expliquer en détail ce qu'il a voulu faire dai chacun des divers drames cpi'ila donnés depuis se] ans. En présence d'une tâche aussi immense qi celle du ihéàlre au dix-neuvième siècle, il sent so in;;uffisance profonde , mais il n'en persévérera p; moins dans l'œuvre qu'il a connnencée. Si peu ( chose qu'il soit, comment reculerait-il, cncouraj (ju'il est par l'adhésion des esprits d'élite , par l'a plaudissement de la foule, par la loyale sympalh de tout ce qu'il y a aujourd'hui dans la criliqi d'iionmies éminenls et écoutés? Il continuera doi rermemenl; et chacjuefois qu'il croira nécessaire ( fairebien voir à tous, dans ses moindres détails, ui idée utile, une idée sociale, une idée humaine, poserale théâtre dcssuscomme un verre grossissan
Au siècle où nous vivons, l'horizon de l'art e bien élargi. Autrefois le poète disait : le public; ai jourd'hui le poète dit : le peuple.
ANGELO
PERSONNAGES
PERSONNAGES
ANGELO MALIPIERI , Podesla.
CATARINA BRAGADINI.
LA TISBE.
RODOLFO
HOMODEI.
ANAFESTO 6ALE0FA.
REGINELLA.
DAFNE
Un Page noir.
ACTEURS
M. Reauvalet.
Mme DoRTAL.
Mlle Mars.
M. Getprot.
M. Provost.
M. Mathien.
Mme TonSEZ.
Mme TniERRET-GBORCIN.
Mlle AciAé.
PERSONNAGES. ACTEORS.
Un Guetteur m nuit. M. AHsinc.
Un Huissier. M. Faure.
Le DoTEi» DE Saint-AntoiWi m Padoub. M. Albert. L'AncBiPiièTiiB. M. MoniAvn.
Padoiic. — 1549.
Francisco Donato étant doge.
ANGELO
jpremière Sournee.