DOWNIE
Oui, la chose est visible !
RICHARD CROMWELL, aux mêmes.
Voilà bientôt dix ans que nous sommes amis. Bals, chasses, jeux, plaisirs permis et non permis. Tout nous était commun jusqu'ici : nos détresses, Nos bonheurs, notre bourse, et jusqu'il nos maîtresses ! Vos chiens étaient à moi ; vous aviez mes faucons j Et nous passions les nuits sous les mêmes balcons. Quoique mon nom m'enrôle en un parti contraire, Toujours avec vous tous j'ai vécu comme un frère, Et pourtant vous aviez , malgré ce bon accord. Un secret pour Richard !... Et quel secret encor !
LORD ROSEBERRY.
Tout est perdu. Que dire?
RICHARD CROMWELL
Interrogez votre âme !
Devais-je enfin m'attendre à cela?... C'est infâme!
SEDLEY
Croyez, mon cher Richard...
RICHARD CROMWELL
Oui , cherchez des raisons !
Vous ai-je pas toujours servis de cent façons ? Qui fut voire recours, dans vos terreurs profondes, Contre les usuriers, pis que les tètes-rondes? Pour (|ui, réponds, Clifford! ai-je hier remboursé Quatre cents nobles d'or au rabbin Manassé!
CLIFFORD, confus.
Je ne saurais nier... le maudit juif...
Downie!
Quoiqu'un bill ait frappé ta famille bannie, Qui, lorsqu'on t'arrêta , se fit ta caution? DOW??IE , avec embarras.
C'est toi...
RICHARD CROMWELL
Roseberry ! quelle protection Fit garder en prison comme auteur d'un libelle , Pendant certaine nuit, le mari de ta beHe ? LORD ROCHESTER, bas à Daveuant.
11 a l'air d'un bon diable.
BAREBO.NE, bas à Carr.
Ah ! l'Hérode éhonté !
Qui prête l'arbitraire à la lubricité!
LORD ROCUESTER , à Davenant.
J'admire son moyen d'improviser des veuves !
LORD ROSEBERRY , à Richard Cromwell.
Oui, de votre amitié j'eus de touchantes preuves... Mais...
RICHARD CROMWELL , croisant les bras sur sa poitrine. Et cette amitié, chez moi hors de saison ! Vous y répondez tous, — par une trahison !
LORD ROSEBERRY , à part.
Ciel!
LAMBERT, à part OÙ fuir?
LORD CLIFFORD
Trahison?.. .
SEDLEY
Dieu!
CARR , étonné.
Que veulent-ils dire ?
RICHARD CROMWELL, vivement.
Oui, vous venez sans moi boire ici !
LORD ROSEBERRY.
Je respire !
Bas aux autres cavaliers.
Le but du rendez-vous échappe à ses regards. Il a vu les flacons, et non pas les poignards.
A Richard CromweU.
Mon cher Richard, croyez...
RICHARD CROMWELL
Haute trahison, dis-je !
Vraiment de votre part ce procédé m'afflige. Quoi ! vous VOUS enivrez, et ne m'en dites rien ! Ou'ai-je fait? suis-je pas, comme vous, un vaurien? Boire sans moi ! c'est mal. D'ailleurs, je sais me taire. Qu'aux puritains sournois vous en fassiez mystère ; Que vous vous déguisiez sous ces larges chapeaux, Sous ces manteaux grossiers, je le trouve à propos. Mais vous cacher de moi. qui dans ce sanctuaire Rirais tout le premier de la loi somptuaire, Et des sobres Solons dont les bills absolus Fixent l'écot par tète à trois schcllings au plus ! Est-ce là, je vous prie, agir en camarades ? Reculé-je jamais devant vos algarades?
M'a-t-on moins vu , malgré les règlements nouveaux, Dans les combats de coqs, les courses de chevaux? Enfin , suivant partout votre audace étourdie, N'ai-je pas avec vous — joué la comédie ? BAREBONE, indigné, à'part.
Saducéen !
RICHARD CROMWELL
Duels, gais festins, mauvais coups.
Me trouvent toujours prêt : — que me reprochez-vous ?
LORD CLIFFORD
Vos bonnes qualités, dont le mérite éclate. Nous sont chères.
RICHARD CROMWELL
Mais non. Peut-être je me flatte.
Souvent de nos défauts notre œil est écarté; Et nous ne nous voyons que du meilleur côté. Ai-je des torts?
SEDLEY
Non pas...
RICHARD CROMWELL
J'aime qu'on m'avertisse.
LORD ROSEBERRY.
Richard !...
RICHARD CROMWELL
Vous me rendez sans doute la justice De croire que je hais ces puritains maudits , Comme vous ?
BAREBONE.
Comme nous !
RICHARD CROMWELL
C'est ce que je vous dis.
Eh ! comment supporter ces stupides sectaires , Souillant les livres saints de sanglants commentaires , Qui, toujours dans le meurtre, et toujours louant Dieu, Font des sermons sans fin , et puis , trichent au jeu !
CARR , entre ses dents.
Les saints jouer ! tu mens , enfant d'Hérodiade !
RICHARD CROMWELL
J'allais faire comme eux une jérémiade.
Laissons cela ! — Tenez , pour vous prouver , amis , Combien je crains peu d'être avec vous compromis , A quel point tous mes vœux aux vôtres se confondent , Combien j'aime la cause où vos souhaits se fondent, —
Il remplit un verre et le porte à ses lèvres. Je bois à la santé du roi Charles !
TOCS LES CONJURÉS , surpris.
Du Roi !
RICHARD CROMWELL, étonné.
Nous sommes seuls ici. Pourquoi cet air d'effroi?
CARR, à part.
J'avais bien deviné qu'Israël était dupe.
Au fond , c'est des Stuart qu'en cet antre on s'occupe.
Nous verrons !
SIR RICHARD WILLIS, à part.
C'est le fils de Cromwell , cependant ! Mais s'il est du complot , il est bien imprudent !
En ce moment, on entend le bruit de la trompe au deliors. Nouveau silence d'étonncment et d'inquiétude. Le son de la trompe s'interrompt , et une voix forte crie du deliors :
Au nom du Parlement, qu'on ouvre la taverne !
Mouvement de terreur parmi les conjurés. LORD ROCHESTER , à Davenant.
Pour le coup , nous voilà pris dans notre caverne , Comme Cacus !
LAMBERT , bas à Joyce.
Cromwell nous envoie arrêter !
JOYCE , bas.
Il sait tout ! celte fois on ne peut en douter.
OVERTON, bas.
Hé bien ! il faut s'ouvrir passage à coups d'épée !
LAMBERT, bas.
Que ferions-nous ! La place est sans doute occupée Par ses gardes.
On entend le bruit de la trompe.
RICHARD CROMWELL , le verre à la main.
Au diable ! en un pareil moment Venir nous déranger !