‹ uvres de Victor HugoChapitre 64 sur 599 · LES TRONÇONS DU SERPENT · texte numérisé non relu

LES TRONÇONS DU SERPENT

D'ailleurs les sages ont dit : il ne faut point attacher son cœur aux choses passagères.

Sadi, Gulislan.

Je veille , et nuit et jour mon front rêve enflammé ,

Ma joue en pleurs ruisselle Depuis qu'Albaydé dans la tombe a fermé

Ses beaux yeux de gazelle.

Car elle avait quinze ans , un sourire ingénu ,

Et m'aimait sans mélange , • Et quand elle croisait ses bras sur son sein nu .

On croyait voir un ange !

Un jour, pensif, j'errais au bord d'un golfe ouvert

Entre deux promontoires , Et je vis sur le sable un serpent jaune et vert ,

Jaspé de taches noires.

La hache en vingt tronçons avait coupé vivant

Son corps que l'onde arrose , Et l'écume des mers que lui jetait le vent

Sur son sang flottait rose.

Tous ses anneaux vermeils rampaient en se tordant

Sur la grève isolée , Et le sang empourprait d'un rouge plus ardent

Sa crête dentelée.

Ces tronçons déchirés , épars , près d'épuiser

Leurs forces languissantes , Se cherchaient, se cherchaient , comme pour un baiser

Deux bouches frémissantes !

Et comme je rêvais , triste et suppliant Dieu

Dans ma pitié muette , La tête aux mille dents rouvrit son œil de feu ,

Et me dit : « 0 poëte !

» Ne plains que toi ! 'ion mal est plus envenimé ,

» Ta plaie est plus cruelle ; " Car ton Albaydé dans la tombe a fermé

» Ses beaux yeux de gazelle.

ORIENTALES

« Ce coup de hache aussi brise ton jeune essor;

» Ta vie et (es pensées » Autour (l'un souvenir chaste et dernier trésor ,

» Se traînent dispersées.

» Ton génie , au vol large , éclatant , gracieux ,

» Oui , mieux que l'hirondelle , » Tantôt rasait la (erre et tantôt dans les cieux

» Donnait de grands coups d'aile ,

» Comme moi maintenant meurt près des flots troublés ;

« Et ses forces s'éteignent , « Sans pouvoir réimir ses tronçons mutilés

« Qui rampent et qui saignent. »

Novembre 1828.

0TuntaU ï)injgt-0fftifmjc.

NOURMAHAL-LA-ROUSSE.

No es bestia que non fus hy trobada.

JOAN LORF.NZO SF.GUBA DE ASTORCA.

Pas de bête fauve qui ne s'y trouvât.

Entre deux roes d'un noir d'ébènc Voyez- vous ce sombre haliier Qui se hérisse dans la plaine , Ainsi qu'une touffe de laine Entre les cornes du bélier ?

Là , dans une ombre non frayée , Grondent le tigre ensanglanté , La lionne , mère effrayée , Le chacal , l'hyène rayée Et le léopard tacheté.

Là , des monstres de toute forme Rampent : — le basilic rêvant , L'hippopotame au ventre énorme , Et le boa , vaste et difforme , Qui semble un tronc d'arbre vivant.

L'orfraie aux paupières vermeilles, Le serpent , le singe méchant , Sifflent comme un essaim d'abeilles ; L'éléphant aux larges oreilles Casse les bambous en marchant.

Là , vit la sauvage famille Oui glapit , bourdonne et mugit.

Le bois entier hurle et fourmille.

Sous chaque buisson un œil brille , Dans chaque antre une voix rugit.

Eh bien ! seul et nu sur la mousse , Dans ce bois-là je serais mieux Oue devant Nourmahal-la-Rousse , Oui parle avec une voix douce Et regarde avec de doux yeux !

Novembre 1828.

Orintlolf t)injgl-l)ttitièmf.

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