SCENE VIII
ÉRASTE, SIMON, iRASTE.
Oois le bien venu , mon bon ami ! N'es-tu pas fatigué 1 II y a bien loin de la yillé ici. Tu dois avoir besoin de te reposer.
SIMON
■ Fatigué? Non, je ne le suis point. Voîcî plusieurs choses nécessaires que j'ai apportées de la ville.
EILASTE.
Va les quitter dans la cabane , et reviens ici prendre le frais. Notre souper sera bientôt prêt. ( Simon sort , ErcLste le suit des yeux. ) L*honnéte homme î Quel plaisir pour moi , si je pou vois un jour récomi»enser aes services 1 A la vérité je nourris
PASTORALE. I2l
en ce moment dans mon cœur la plus douce des espérances. J'acheyerai anjour* d*hui même la lettre que j'ai commencé d'écrire à mon père. Fasse le ciel que je n'espère pas en vain ! Quels doutes terribles! mais quel ravissement , ô Dieu ! quelle joie, céleste, Simon père ,. réconcilié avec moi, a. la bonté de me répondre! Cette douce espérance me fait verser des larmes ; pourrois -je supporter la joie de cet heureux événement? Gomme mes pleurs arroseront les caractères bénis que sa main aura tracés..... Quelle terreur, quel désespoir, s'il est toujours inexorable! O dieu, écoute, écoute mes humbles prières ', ne m'éprouve point par un malheur qui est si fort audessus de ma foiblesse. Ne souilre point que mon père descende dans le tombeau, sans que je sois rétabli dans ses bonnes grâces; Mais si j'envoyois vers lui Simon avec mon fils aîné : le voyage est long , à la vérité ; cependant si cet aimable enfant remettoit de sa main innocente cette lettre à mon père ; si, en embrassant lea genoux du vieillard, il lui. demandoit avec
122 JÉRASTE,
instance sa bénédiction pour lui-même et pour moi.... Oui, je ne puis rien faire de mieux. On fait mille beaux projets dans PinfortUne, qui ne serrent le plus souvent qu'à nous rendre notre malheur mille foià plus sensible. Et comment subsisteroicntils pendant ce long yoyage ? (Il pa et revient d'un air rêveur, Simon reparaît , et se tient à l'écart , comme un homme qui craint d'être vu : Eraste Vappèrçoit à la fin. ) Te voilà revenu y Simon. O mon unique ami ! si je pouvois un jour récompenser ta fidélité!
SIMON
Votre bonté me récompense toujours libéralement du peu que je fais.
iKASTE, Non, cher Simon, je ne serai jamais en état de reconnottre ton amitié. Lorsque mon père, lorsqu*ensuite tout le monde m*eut abandonné , tu fus le seul de mes anciens domestiques qui t'attachas à moi.
Hélas! tu n'avois rien à espérer à mon service } j'étois moi-même sans espérancor
Tu m*a8 cependant suivi dans mon exil , tu as souffert avec moi la faim et Pindi* gence , et tu as négligé de faire ta fortune ailleurs.
SIMON
O mon maître ! comme vous a?ez l'art de relever le peu que j*ai fait î Vous ne me persuaderez jamais que je vous aie rendu de grands services Voici
iKASTE.
Quoi ! mon ami "i
SIMON
Prenez toujours, prenez.
^RASTE.
Qu'est-ce donc!
SIMON
De l'argent que j'ai apporté de la
ville.
éRASTE.
Gomment 1 tant d'argent ! Mais d'où vient ta main tremble-t-elle.
124 éRASTE,
SIMON
Ma main I.... elle tremble!... je pense...^ que c^est de joie.
iRASTE.
Tu balbuties 1 Simon, qu'est-ce doncî
SIMON
C'est de l'argent, monsieur, c'est de l'argent. Nous en ayons si grand besoin, et cependant tous ne tous réjouissez pas.
éRASTE.
A Toir ta contenance timide , je ne sais si je dois me réjouir. Pour l'amour du ciel, mon ami, tire -moi de cette incertitude.
Qui t'as remis cet argent %
SIMON
Mais. ..... on m'a défendu de yous le
dire.
ERASTE
£h bien, mon ami! ne m'alarme point.
Tiens, tu n'as qu'à le reprendre. Je ne
sâuroîs l'accepter , si je ne sais comment il est yenu dans tes mains.
Et moi...!, je ne le reprendrai pas. Que signifient donc toutes vos façons ?
iRASTE^
Allons y mon ami ^ parle.
SIMON
Je en sortant de la ville je l'ai
trouvé tout au bas de la montagne.
iRASTE.
Courage ) bon vieillard ^ allons ^ mens.
Tu ne vois pas que tes propres paroles te trahissent.
SIMON
Je crois que vous savez lire dans mon cœur.
érAste.
. Non , je ne le sais point. Mais lorsque tu veux^ déguiser la vérité y tu t'y prends
Id6 ~ l^kASTEy
si mal ! d'ailleurs tu te contredis toimême.
SIMON
Eh bien, je ne l'ai pas trouvé ; la chose est comme je tous ai dît.
éRASTE*
Gomme tu as dit 1
SIMON
Oui y quelqu'un me l'a donné lorsque j'étpis dans la ville.
ÉRASTE. '
Ah , Simon y étoit-c& un de mes amis ?
SIMON
Il faut bien qu'il le fût. Il étoît si honnête ! Il m'a demandé si j'étois toujours à votre service,
ÉKASTE,
Allons, achevé.
SIMON
Je lui ai répondu qu'oui y et il m'a donné l'argent pour vous le remettre.
FÀSTOB.AI.E. 12^
liRASTE.
Tu 11*08 donc pas connu cet honnête homme %
8IMOK.
iN'on y je TOUS l'ai déjà dit , je ne- me souviens pas de Pavoir vu. (à part.) Ah!
si cet entretien pouvoit finir !
ERASTE
Oh ! oui y je crois aussi que tu ne l'a- Tois jamais yu. Mon ami, tu yeux donc me tromper aujourd'hui pour la première fois?
SIMOK.
Mais, je yous ai dit yrai.... et je ypus demande pardon. Trouvez -yous bon que j'aille au jardin ;. j'y ai affaire. ( Il s'en pa.)
iRASTE.
Voilà qui est singulier ! Il y a là-dedans un mystère que je ne puis comprendre.
Cest un homme plein dé probité ; mais qu'il est inquiet ! Sa deraiere histoire me
128 illASTE)
paroit aussi fausse que la première. Comme il trembloit! Je ferois peut-être bien de le suivre dans le jardin. Je ne saurôis être tranquille , si je ne vois plus clair dans cette affaire. (27 i^eut s* en aller.)
SIMON. // revient lentement, et s* arrête les yeux baissés*
Pardonnez-moi, monsieur je ne puis
supporter d'avoir voulu vous tromper. Cela me'tourmenteroit toute ma vie. Je vais dire tout, afin que vous jugiez si ce que j'ai fait est aussi mal que ma conscience voudroit me le faire croire. Je
éaASTE.
Je t'en conjure, pour l'amour de Dieu, parle.
SIMON
Je l'ai..... pris à un voyageur.
lâlLASTE.
Fris ! comment ? pris !
SIMON
Vous allez tout savoir...... Etant sorti
»orte8 de la ville , j'ai monté à travers tuîssons qui conduisent à notre désert, ré sur la hauteur y je me suis assis me reposer. Fixant de-là mes regards a ville qui paroissoit dans le lointain ^ insidérois les superbes palais de ces pateurs qui semblent avoir pour eux I la fortune à leurs gages , qui laissent bndre à leur porte les malheureux les secourir , et qui se plongent , en pant leurs richesses , dans les plus voluptés. J'enrageois de voir que leur té s*empare en tous lieux de ce qu^il de meilleur; et qu*nn seigneur, un léte homme comme vous, le meilleur naris , et la femme la plus vertueuse soit sur la surface de la terre , soient secours , sans appui , abandonnés du le entier. J'entrois en fureur en pen-
à notre cruelle situation. ^ tmmenty me disois-je à moi-même, nous >ns pas un morceau de pain dans notre ne y tandis qu'une foule dMnsensés , qui tent à peine d'avoir de Peau , dépensent
en un jour pour des folies , qu'un
l30 ÉRASTE 9
honnête homme ne dépenseroit en nn an pour sa subsistance ; tandis qu'un jouent perd de sang froid, sur une carte , plus d'argent qu'un homme industrieux n'en gagneroit par son travail dans une année y et jure comme un possédé , si tin malheureux f perclus de ses membres, lui demande un liard ; tandis que des infâmeâ donnent plus d'argent pour séduire uiie fïll* d'honneur, qu'il n'en faudroit à lin homme de probité pour élever toute sa nombi^euse famille.
Est-il juste que l'on partage ainsi les biens de la fortune 1 Ne sont -ils pas faits pour tous les hommes? Est-il permis qii'un seul abuse de ce qui suffiroit pouf desmilHérsi C'est ce que je pensois. Cependant j'ai repris mon fardeau , et je me suis remis en chemin, me livrant au dépit le plus amer.
J'ai vu un cavalier, magnifiquement vêtu, qui s'avançoit vers moi par un seritièr détourné. Comment, ai -je dît, quel mal y auroit-il que cet homme -ci partageât sa bourse avec moi 1 O ciel ! non , cela ne peut pas être injuste. Le chagrin me rendoit hardi, et la conscience m'intimidoit.
PASTORALE. lÙl
Allons y qu'il me donne la moitié de son argent; oui, morbleu, il faut qu'il me la donne ; elle suffira pour nous faire subsister long-temps* Je ne yeux point l'abondance $ mais est- il juste que nous périssions de faim 1 Je m'abandonnois à ces pensées , lorsque je me suis trouyé yis*àyis du cayalier. Je jette mon fardeau dans les buissons ; j'étois comme entrainé malgré moi; jamais mon cœur n'a battu ayec tant de yiolence. Arrête , lui ai - je dît , en bégayant ; je tenois d'une main la bride de son cheyal , et de l'autre mon couteau de chasse. Donne -moi tout -à -l'heure la moitié de l'argent que tu as sur toi, et garde -toi de crier, car j'appellerai mes camarades qui ne sont pas loin , et tu n'en serois pas quitte à si bon marché. Le cayalier ayoit encore moins de courage que moi , sans quoi il se seroit bien apperçu que j'étois couvert de sueur , et que je ne tenois la bride qu'en tremblant. Il m'a livré cette bourse. J'ai été me cacher , pâle comme un mort, au milieu des buissons.
Il me sentbloit que je sortois d'tm rêve.
ERÀSTE
Enfin, de quelque côté que je considère cette affaire, je ne crois point ayoir mérité ]a corde.
iRASTE.
O ciel ! un honnête homme ! ^imon , comment as -tu donc pu te résoudre à une pareille démarche 1
Ah î je voudroîs que Targent se fût fondu dans mes mains!.... Mais, non. Faites-y attention , toutes les circonstances parlent en ma fayeur.
ilLASTE.
Non, Simon, il n'est pas de circonstances qui puissent excuser un crime ré^ fléchi.
Mais je n'ai pas cru commettre uncrime.
ÉRASTE
Je serai inquiet jusqu'à ce que cet argent ait retrouvé son légitime possesseur.
PASTORALE. a33
SIMOK.
Mais comment le trouver ? Maudit argent ! si vous saviez ! Il me l'a donné avec l*air d*un homme qui peut s'en priver sans peine. En effet , c'est sans doute une bagatelle pour lui*; la somme ne vous paroît si considérable , que parce qu'il y a longtemps que vous n'avez vu tant d'argent à la fois.
iRASTE.
Mais est -on en droit d'enlever à qui que ce soit la moindre partie de ce qu'il possède 1 Jamais. Va , Simon , cours sur la hauteur voisine ^ d'où l'on découvre le frand chemin , tu pourras encor« retrouver ce voyageur.
SIMON
Vous voudriez donc
éRASTE.
Bh bien ! quoi ?
SIMON
Que j'allasse lui rendre son argent, moi, moi-même 1
l54 iRASTE 9
i&ASTE.
Tiens y je te le remets \ Yois ce qne tu dois faire.
SIMON
Allons f )e m*en vais monter promptement sur la hauteur, et je ferai de mon mieux pour le découvrir. Ecoutez ; n'entends -je pas le bruit d'un cheyaH Qui pourroit-ce être? Ah! si j'étois découvert!
Ne, vient-on pas m'enlever pour me pendre peut-être? Mais pourquoi aller au-devant de tout ce qui peut m'arriver de pireî Au diable! Oest mon royageur.