CLÉON
Je TOUS supplie , monsieur , de vouloir bien m'épargner. Monsieur que voilà a eu la bonté de me de^iander seulement la moitié de ce ^ue j'avois* Je lui ai donné beaucoup davantage, ^ans compter. Il ne me reste précisément que ce qui m'est nécessaire .pour continuer mon voyagé.
éRASTE.
Pardon, mille fois. Non, monsieur, vons n'êtes point tombé ici entre les mains d'une troupe de volenrs. Nous sommes des infortunés q«i avétis quitté le monde , pour nous retirer dans ce désert. Pardonnes -nous la
l36 iRASTE)
frayeur que nous vous avons causée. On Ta TOUS rendre tout ce qui tous a été pris.
Simon !
SIMON. Il s'approche tout effrayé.
Monsieur , vous me Toyez tout confus devant vous. Permettez-moi de vous restituer cet argent que je tous ai enleTé tantôt , poussé par un malheureux moment et par le désespoir. J'alloîs dans Pinstant même courir après vous pour vous le rendre. Notre pauvreté extrême , et la cruelle situation où se trouvent mon digne maître et sa vertueuse famille y m'ont fait commettre une action dont je n'eusse jamais été capable dans d'autres circonstances.
Dieu veuille me le pardonner ! Tenez ^ monsieur , reprenez promptement ce fardeau qui m'auroit tourmenté toute ma vie. ( 'Pendant que Simon parle , Eraste consi' dere Vétranger arec beaucoup d'attention. )
CL BON, à Eraste,
Pardonnez-moi, monsieur, l'injustice que je TOUS ai faite. Je tous prie de garder ce
TASTOILAI.E. l^j
peu d'argent. Je ne le reprendrai point.
Je voudrois avoir avec moi une plus grande somme y et tous procurer un secours plus considérable. Mais on ne se surcharge point en voyage.
lâlLASTE.
Vous nous pardonnerez y s'il vous plaît ^ monsieur. Nous n'accepterons pas cette somme. Ce seroit une injustice à nous de vous priver d'un argent qui vous est nécessaire pour vous procurer les commodités du voyage, {à part,) Dans quels doutes, grand Dieu ! me jettent cet air et ces traits !
Comment! vous ne me permettrez pas , de vous rendre le moindre des services 1 II me reste encore assez d'argent pour achever commodément mon voyage , et je vais donner la somme à cet homme, qui me paroit être votre domestique. .
SIMON
Four moi , je n'y ferai point de façons.
l38 ^RASTEy *
Je Paccepte, monsieur) et )e tous en rends mille actions de grâces.
élLASTE.
Je TOUS fais donc mes remerciemens , monsieur. O Dieu ! je n'étois pas autrefois dans cette situation. Je n^al pas toujours été privé du plaisir ^ du plaisir si doux de faire du bien aux autres! Pardonnez , monsieur, pardonnez mes larmes.
CLioN.
Mon ami , permettez -moi de tous appeller de ce nom ; yos manières nobles me disent que tous n'êtes pas un homme du peuple. Vous avez sans doute essuyé des malheurs.
éaASTE.
Ah! monsieur ) il ne nous est resté que la vertu et une conscienc<e sans reproche.
CLioN.
Que TOtre sort est digne d'envie , mon ami ! Je suis abondamment partagé des biens de la fortune ] mais que jd doiine-
PASTORALE. iSç
rois volontiers toat ce que f ai pour le re^pos de ma conscience! J*aî.£îiit une in)tts^ tice dont le soutenir me tourmoite sans cesse. Semblable à un spectre ëpouTan* table f le remords s'attache à tous mes pasf et il me paroit , iiélas ! que je n'aurai pas le bonheur de réparer ma faute. Ouï, monsieur , mêlez vos larmes aux miennes , je mérite votre pitiés Qu'ils seront terribles, grand Dieu ! qu'ils seront affreux les fours que ma vieillesse me réserve encore , à moins que |e ne retrouve les victimes de mon injustice. Vous êtes encore jeune ; conservez , conservez soigneusement pour vos vieux jours le noble trésor d'une conscience pure. Quel malheur, grand Dieu!
que l'on est à plaindre , lorsque les tourmens de la conscience déchirent là soirée de notre vie, et poursuivent notre vieillesse jusques dans le tombeau ! Malgré l'afîoîblissèment de l'Âge , je supporte depuis long -temps les plus grandes fatigues des voyages , pour trouver les vestiges de ceux que ma faute a peut-être réduits à la plus grande misère , dont l'indigence , hélas !
l4o éRÀSTE y
a peut-être déjà fini la malheureuse yie< Apprends-moi , grand Dieu ! quelle est la*^^ i terre qui courre leur poussière , quel est ^ le ciel, quel est le climat qui laisse tomber la pluie et la rosée sur leur cendre paisible, afin que je coure, que je vole sur leur tombeau ; je déposerai là ces che^ yeux que Vàge a blanchis ; j'y passerai dansc les larmes le reste de mes jours , et j'y attendrai la mort, que j'appelle depuis tant de temps. Malheureux père que je suis l TOUS pleurez , mon ami ^ que je suis sen-* sible à votre pitié. Je la mérite, oui, Dieu sait si je la mérite !
lÊRASTE, à part.
Que le malheur nous rend ayides d'espérances, et où ne croit -on pas la retrouver 1 O ciel 1 non, cela ne peut pas être; non. (ji Cléon. ) Oui, monsieur, votre sort m'afflige. Vous êtes un père malheureux ^ et vous voyez en moi
PASTORALE.. l4l
lUCINDE, LES ACTEURS FRÉCEDENS.
LUCINDE
CfOMiicEirT ! mon ami , tu laisses ici au serein ce respectable vieillard, qui est sans doute fatigué de son voyage 1 Vondriezvous , monsieur y vous donner Isy peine d'entrer dans notre cabane 1 Vous pourrez vous y reposer , et profiter des petites commodités que notre pauvreté nous permet de voiis offrir.
CLàoN,
Avec plaisir, madame, puisque vous le permettez. Je sens que je trouverai en vous la plus agréable compagnie du monde.
SIMON
Ah ! monsieur \ que vois-jç , grand Dieu !
ne me trompé-je point 1 O ciel^ que trouvé-je là parmi cet argent ?
l42 inASTE ,
]ÉaASTE.
Eh bien î qu'est-ce ?
SIMON, a Cléon.
Est - ce TOUS - même , monsieur , est - ce votre nom que je trouve sur ce billet? (iZ lui met le billet entre les mains. )
Oui j c'est moi.
8IMOK.
O Dieu! Embrassez-vous donc. Oh! les larmes m'en viennent aux yeux ; j'en pleure de joie. Embrassez-vous donc! Voici votre père, monsieur! Et vous, monsieur, voilà Eraste^ votre fils; voilà Lucinde....
lÊRASTE.
O . Dieu î vbjyvL père ! ( Il se jette avec Lucinde aux genoux de Cléon» )
Mes enfans ) à Dieu ! la joie ra'dte la parole. Mon fils^ atei fille ! C'^t donc vous
PASTORALE. i43
que je vois ; c'est vous qne l*îndîgence a ainsi défigurés. O ciel ! que de maux mon injustice vous a fait souffrir. Mais, oui, tu es mon fils. Ce sont là tes traits, que de- trop longs chagrins, hélas! ont al té* rés. Grand Dieu, par quelle voie aier-^ veilleuse et inopinée tu me conduis au bonheur !
iRASTE.
Ah ! mon père ! mon cher père !
ruciNBE.
Et moi oserai -je vous nommer de ce nom] Permettez-vous à votre fille de mouiU ^ler cette main .ivec les larmes de la joie "i O mon père !
SIMON y amenant de la cabane les deux enfans*
Et vous aussi, mes enfans, mettez-vous à genoux devant votre père. Le ciel , en un instant, met le comble à notre bonheur.
En vérité, je ne me sens pas de joie.
ci.i.oK. •
Levez^YOus^ mes enfans. Soutiens -moi ^
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mon fils. Mon ravissement est au -dessus de mes forces. Embrassez-moi , embrassezmoi tous. Ce sont ici tes enfans i Lucinde, ma fille; Eraste, mon cher fils; recevez ma bénédiction. O Dieu y maitre suprême , ciel, tu as fini mes tourmens. Il y a trois ans qu'un remords persécuteur, qui s*est éveillé en moi , me fait souffrir des tourmens inexprimables ; il y a trois ans qu'une maladie douloureuse m'a conduit aux bords du tombeau ; et l'injustice que je t'ai faite, remplissoît d'horreurs les approches de la mort. J'arrosoîs mon lit de mes larmes; le désespoir mettoit sans cesse ton nom dans ma bouche. Grand Dieu, m*écriois-je ,♦ rends-moi la santé et la vie ! Ne m'enlève pas au milieu du chagrin qui me dévore !
Fais que je retrouve ce cher fils ! que je pleure mon injustice dans ses bras , qu'une heureuse réconciliation tranquillise ma conscience, et que j'expire enfin sur son sein ! Il y a long - temps que je te cherche , 6 mon fils , et que je te cherche inutilement! Béni soit le moment qui te rend à moi. Quel bonheur ! quelles délices
pour le reste de mes jours ! Pardonnezmoi , mes enfans , pardonnez-moi mon injuste sévérité. J'en ai assez long -temps porté la peine.
iRASTE.
Mon père!
LUCINDE
Xe TOUS faites point de reproches , j'ose vous en supplier. Ayez la bonté d'entrer dans la cabane, nous avons tous besoin de repos pour remettre nos esprits.