LES DEUX AMI
Félix n'eurent aucune part aux aumônes de madame de ♦ * *. Félix mourut j et la pauyre femme auroit péri de misère ayec ses enfans, si elle ne s'étoit réfugiée dans la forêt chez son fils aine où elle travaille , malgré son grand âge , et subsiste comme elle peut , à côté de ses enfans et de ses petits-enfans.
Et puis il y a trois sortes de contes... Il y en a bien davantage, me direz -vous.....
A la bonne heure.... Mais je distingue le conte à la manière d'Homère , de Virgile , du Tasse , et je l'appelle le conte merveilleux. La nature y est exagérée ; la vérité y est hypothétique ; et si le conteur a bien gardé le module qu'il a choisi y si tout répond à ce module et dans les actions et dans les discours , il a obtenu le degré de perfection que le genre de son ouvrage comportoit , et vous n'avez rien de plus à lui demander. En entrant dans son poëme , TOUS mettez le pied dans une terre inconnue, où rien ne se passe comme dans celle que vous habitez , mais où tout se fait .en
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grand y comme les choses se font autour de TOUS en petit.... Il y a le conte plaisant, à la façon de La Fontaine, de Vergier, de l'Ariôste, d*Hamilton, où le conteur ne se propose ni Pimitation de la nature, ni la vérité, ni l'illusion; il s'élance dans les espaces imaginaires. Dites à celui-ci :
Soyez gai , ingénieux , yarié , original , même extravagant , j'y consens ; mais séduisez-moi par les détails : que le charme de la forme me dérobe toujours l'invraisemblance du fond ; et si ce conteur fait ce que vous en exigez ici , il a tout fait... Il y a enfin le conte historique , tel qu'il est écrit dans les nouvelles de Scarron , de Cervantes, etc.... Au diable le conte et le conteur historique ! Cest un menteur plat et froid.... Oui , s'il ne sait pas son métier. Celui-ci se propose de vous tromper, il est assis au coin de votre àtre ) il a pour objet la vérité rigoureuse ; il veut être cru : il veut intéresser, toucher, entraîner, émouvoir , faire frissonner la peau et couler les larmes ; effets qu'on n'obtient point sans éloquence et sans poésie. Mais l'éloquence
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est une sonrce de mensonge , et rien dé plus contraire à l'illusion que la poésie ; l'une et l'autre exagèrent, surfont, amplifient, inspirent la méfiance. Comment s'y prendra donc ce conteur - ci pour yous tromper 1 Le voici : il parsèmera son récit de petites circonstances si liées à la chose , de traits si simples, si naturels , et toutefois si difficiles à imaginer, que yous serez forcé de yous dire en yous - même : Ma foi , cela est yrai ; on n'inyente pas ces choses -là.
C'est ainsi qu'il sauyera l'exagération de l'éloquence et de la poésie ; que la yérité de la nature couvrira le prestige de l'art, et qu'il satisfera à deux conditions qui semblent contradictoires , d'être en même temps historien et poëte, yéridique etmen teur. Un exemple emprunté d'un autre art rendra peut-être plus sensible ce que je yeux yous dire. Un peintre exécute sur la toile une tête ; toutes les formes en sont fortes, grandes et régulières; c'est l'en, semble le plus parfait et le plus rare. J^éprouve, en le considérant, du respect, de l'admiration, de l'effroi; j'en cherche le
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modèle dans la nature , et ne Vy trouye pas ; en comparaison tout y est foible , petit et mesquin. C'est une tête idéale, je le sens; je me le dis.... Mais que l'artiste me fasse appercevoir au front de cette tête une cicatrice légère , une yerrue à l'une de ses tempes y une coupure imperceptible à la lèvre inférieure , et d'idéale qu'elle étoit, à l'instant la tête devient un portrait; une marque de petite vérole au coin de* l'œil ou à côté du nez , et ce visage de fenune n'est plus celui de Vénus ; c'est le portrait de quelqu'une de mes voisines. Je dirai donc à nos conteurs historiques : Vos figures sont belles , si^vous voulez ; mais il y manque la verrue à la tempe, la coupure à la lèvre , la marque de petite vérole à côté du nez qui les rendroient vraies ; et, comme disoit mon ami Gailleau , un peu de poussière sur mes souliers , et je ne sors pas de ma loge , je reviens de la campagne.
Atqae ita mentimr, sic verîs falsa remiscet, Primo ne médium , medio ne discrepet imam.
HoR. ^rt. poef. v. i5i.
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Et puis un peu de morale , après un pea de poétique ; cela va si bien ! Félix étoit un gueux qui n'avoit rien ; Olivier étoit un autre gueux qui n'avoît rien : dites-en , autant du charbonnier , de la charbonnière et des antres personnages de ce conte ^ et concluez qu'en général il ne peut guère y avoir d'amitiés entières et solides qu'entre des hommes qui n'ont rien : un homme alors est toute la fortune de son ami , et son ami est toute la sienne. De-là la vérité de l'expérience que le malheur resserre les liens , et la matière d'un petit paragraphe de plus pour la première édition du livre de l'esprit.