‹ uvres des deux CorneilleChapitre 191 sur 433 · SCÈNE II. — PAULINE, STRATONIOB · texte numérisé non relu

SCÈNE II. — PAULINE, STRATONIOB

PACLliiE.

Elh bien! ma Stratonice, Comment s'est terminé ce pompeux sacrifice' Ces rivaux généreux au temple se sont vus?

STBITONICE.

Ah, Pauline!

PAULINE

Mes vœux ont-ils été déçus?

J'en vois sur ton visage une mauvaise marque. Se sont-ils querellés ?

STBATOMCE.

Polyeucte, Néarque, Les Chrétiens...

PACLINE.

Parle donc : les Chrétiens?..,

STRATONICE

Je ne puis.

PAULINE

Tu prépares mon âme à d'étranges ennuis.

STUATONICE.

Vous n'en sauriez avoir une plus juste cause.

PADLINE.

L'ont-ils assassiné?

STRATONICE

Ce soroil peu de chose.

Fout votre songe est vrai, Polyeucte n'est plus...

PAUUNE.

fl est mort!

278 POLYKUCTE

STKATONICE.

Non, il vil; mais, ô pleurs superflus?

Ce courage si grand, celle âmi? si divine, N'«8t plus digne du jour, ni digne de Pauline: Ce n'est plus cet époux si charmant à vos yeux; C'est l'ennemi commun de l'état et des dieux. Un méchant, un infâme, un rehelle, un perfide, Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide, Une peste exécrable à tous les gens de bien. Un sacrilège impie, en un mot, un chrétien ^

PADLINE

Ce mot auroit suffi sans ce torrent d'injures.

STRATOMCE.

Ces titres aux Chrétiens sout-ce des imposture»?

PAUUNE.

Il est ce que tu dis, s'il embrasse leur foi; Mais il est mon époux, et tu parles à moi.

STRATONICE

Ne considérez plus que le Dieu qu'il adore.

PAULINE

Je l'aimai par devoir ; ce devoir dure encore.

STRATONICE

11 vous donne à présent sujet de le haïr :

Qui trahit tous nos dieux auroit pu vous trahir

PAULINE

Je l'aime^'ois encor, quand il m'auroit trahie ; Et si de tant d'amour tu peux être ébahie. Apprends que mon devoir ne dépend point du sien : Qu'il y manque, s'il veut; je dois faire le mien. Quoi! s'il aimoit ailleurs, serois-je dispensép A suivre, à sou exemple, une ardeur insensée? Quelque chrétien qu'il soit, je n'en ai point d'horreur; Je chéris sa personne, et je hais son erreur.

■ Voltaire dit que ce couplet fait toujours un peu rire ; Voltaire a tort ; lot-,) en multipliant peut-être un peu trop les injures. Corneille est ici dans la vérit* bistorique. Stratooice parle des dirctiens, comme en parlaient les païens de l'empire, comme en parle Tacite : < Néron livra aux tortures les plus raffinéei ces hommes détestes pour leurs forlails que le peuple appelait Cliréliens... quoique les Chrétiens fussent coupahles et dignes des derniers supplices... cette secte pernicieuse se répandit dans la ville elle-même, car c'est là que tous les crimes et toutes les infamies affluent de tous \r~ ^oints du monde... > {Annaltt, Ut. XV, I 44.)

ACTi: ni, SCÈNE II. 279

Mais quel rosseulimeot en lémoigue mon père"*

STRATONICE

Une secrète raço, un ckvs do colère, Malfjré qui loolefois un restr d'amilié Montre jtour Polycuclc ennu- (|iiflque pitié. U ne veut point sur lui faiio a(jir sa justice, Que du traître Néarquc il u'ait vu le supplice.

PAULINE

Quoi ! Néarque en est donc ?

STRATONICE

Néarque l'a séduit, l)e leur vieille amitié c'est là l'indigne fruit. Ce portide tautôt, en dépit do lui-mèuie, L'arrachant de vos bras, le traîuoil au bapléme. Voilà ce grand secret et si mystérieux Que n'en pouvait tirer votre autour curieux.

PAULINE

Tu me blâmois alors d'être trop iinporluoe.

STRATOMCE.

Je ne prévoyois pas une telle infortune.

PAULINE

Avant qu'abandonner mou âme à mes douleurs, Il me faut essayer la force de mes pleurs ; En qualité de femme, ou de fille, j'espère Qu'ils vaincront un époux, ou fléchiront un père. Que si sur l'un et l'autre ils manquent de pouvoir, Je ne prendrai conseil que de mon désespoir. Apprends-moi cependant ce qu'ils ont l'ait au lempU.

STRATONICE

C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple. Je ne puis y penser sans frémir à l'iustant, Et crains de faire un crime en vous la racontant. Apprenez en doux mots leur brutale insolence.

Le prêtre a voit à peine obtenu du silence, Et devers l'oriont assuré son aspect.

Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect. A chaque occasion de la cérémonie, A l'onvi l'un et l'autre étaloit sa manie, Des mystères sacrés hautement se moquoit, Et ti aitoit de mépris les dieux qu'on invoquoit. Tout le peuple en murmure, et Félix s'en offense;

Vîois tous deux s'oniportant à plus d'irrévérence,

t îJHoi! lui dit Polycucte eu élevaut sa voix,

V Adorez-vous des dieux ou de pierre ou de boi»? •

ÏC' dispensez-moi du récit des blas[dièmes

Qi. ,1s ont vomis tous deux contre Jupiter mémejî* î

L'arJultère et l'inceste en étoient les plus doux.

n Oyez, dit-il ensuite, oyez, peuple ; oyez tous.

» Le Dieu de Polyeucle et celui de Néarque

<» Oe la terre et du oiei est l'absolu monarque,

t Seul être indépend-iiit, seul maître du destin,

» Seul principe éternel, -ei «souveraine fin.

» C'est ce Dieu des Chrétiens .^u'il faut qu'on remercie

» Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie ;

» Lui seul tient en sa main le succès des combats;

• Il le veut élever, il le peut mettre à bas;

» Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense;

» C'est lui seul qui punit, lui seul qui récoii:pense :

» Vous adorez en vain des monstres impuissai;ts. »

Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens,

Après en avoir mis les saints vases par terre,

S^ii? orainte de Félix, sans crainte du tonnerre,

SJ'une ifureur pareille :i;' eurent à l'autel.

Cieux! a-t-on vu jamais, a-t-oiî rieo vu de tel '

Du plus puissant des dieux nous vùyoor- la statue

Par une main impie à leurs pieds abatbifs

Les mystères troublés, le temple profané,

La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné.

Qui craint d'être accablé sous le courroux céleste.

Félix... Mais le voici qui vous dira le reste 2.

PAULINE

Que son visage est sombre et plein d'émotion! Qu'il montre de tr^tesse et d'indignation!

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