uvres diverses de m. Roger
BEPRESENTEE POUR LA PREMIERE FOIS , SrR LE THÉÂTRE-FRANÇAIS, LE l5 JANVIER I798.
Crovons-lcs , mon nmi, bans les mettre à l'épreuve. Épkedve Délicate, scène demie/ e.
J'ai connu dans ma jeunesse un excellent homme 5 Champenois, comme moi, de cœur et d'origine, qui toujours et à propos de tout, remontait au principe des choses et ne s'occupait des faits dont ses yeux ou son esprit étaient frappés qu'après avoir examiné ou les causes qui avaient pu les amener, ou les moyens qui auraient pu les prévenir.
J'avais l'honneur d'habiter la même prison que lui, et, quoiqu'il y eût entre nos âges une légère différence de plus de cinquante ans, il était pour moi plein de bontés; il aimait à causer avec moi, parce que j'avais du plaisir à le laisser parler, et que je ne contrariais jamais sa manie. Voyez pourtant jusqu'où il la poussait quelquefois! Un des commissaires chargés de la police des prisons me remet un jour l'extrait de mon écrou, c'est-à-dire copie du procès-verbal où étaient consignés tous
4 prj':face
les motifs tle mon emprisonnement. Voici quel eit
était le début :
« François Roger, né à Langres,le 17 avril 1776 c( ( vieux stvle ) , convaincu : 1° d'avoir conspiré con- « tre Ja république, 2° d'être l'ennemi du peuple, « 3° d'avoir calomnié les patriotes, 4" d'avoir cherce elle à avilir la représentation nationale, le tribu- « nal révolutionnaire et les assignats, etc., etc. ^»
Je cours aussitôt à mon vieil ami; je lui lis cet écrou fatal, et, en sa qualité d'ancien et très habile lieutenant criminel au bailliage et présidial de Langres, je lui demande conseil sur les moyens d'échapper aux terribles et prochaines conséquences de cette sentence anticipée. — Mon ami, me dit-il, embrassez-moi; vous êtes trop heureux! — Comment? — Oui, trop heureux, car cet écrou n'est qu'un faux. — Un faux? — Sans doute, et ceux qui l'ont commis sont passibles des peines les plus graves. Relisez avec moi : François Roger, etc., convaincu. — Eh bien! après? — Eh bien! c'est là le faux. Vous n'avez point été entendu, donc vous n'êtes point convaincu. 11 y a là de quoi les envoyer aux galères. »
Et sans attendre ma réplique, voilà mon savant compagnon d'infortune me citant à ce sujet toute la législation criminelle des temps anciens et mo-
(1) La fameuse loi de sang du 22 prairial ( 10 juin 1794) P"*" nissait de mort chacun de ces crimes.
tleriies, depuis les Égyptiens jusqu'à nos jours, el n'oubliant, dans cette espèce de réquisitoire, ni la date d'une loi , ni le nom d'un seul législateur, ni lin seul exemple de jurisprudence.
Oii voulez-vous en venir, me dira le lecteur, avec un pareil début, et qu'ont de commun avec la comédie dont vous avez à nous parler, et votre prison et votre écrou ? Allez-vous par hasard, faisant «ne préface à chacune de ^os préfaces , imiter l'original que vous venez de nous peindre? — Âli! plùtau ciel! Que n'ai-je le don d'amuser \os loisirs , ■comme il a su adoucir par ses entretiens ma précoce captivité! Je ne l'espère pas; je vais pourtant ressayer ; à propos de la plus petite de mes pièces de théâtre, je ferai peut-être la plus longue de mes préfaces: n'ayant presque rien à dire du fond de mon sujet, je me jetterai, comme Simonide, sur Castor et Pollux, ou plutôt (et pour m'exprimer plus modestement ) je laisserai courir ma plume à l'aventure, racontant le passé, peignant le présent, me hasardant parfois à prédire l'avenir; tantôt gai, tantôt triste, ne prenant d'autre engagement que d'être toujours vrai et d'autre souci que de n'être pas trop ennuyeux, — Sous le titre de préfaces ce sont donc vos mémoires que vous allez faire? — Donnez à ces esquisses le nom que vous voudrez hors celui-là, car il conviendrait mal à un si obscur acteur de la grande scène du monde. — Kused'auiotu-propre assez mal déguisée! Monsieur
f) PIIÉFACE
l'auteur comique, ne vous souvient-il plus de ce faiseur de tragédies qui, persuadé que le succès, fort équivoque pourtant, d'une de ses pièces, était le plus grand événement du siècle, y rattachait sans cesse tous les événements contemporains, et même antérieurs ou postérieurs? Parlait-on devant lui de la mort d'un roi de France, de la bataille deFontenoy , de l'enterrement de Voltaire, de Tincendie de l'Opéra, etc., etc.? Oui, s'écriait-il aussitôt, c'était tant de jours , tant de mois , tant d'années avant ou après la première représentation de Manco- Capac. Prenez garde de tomber dans le même ridicule! — Je pourrais me contenter de répondre par un vers de cette tragédie :
De ce crime a-t-on cru Manco-Capac capable?
mais je dois et je puis faire une réponse plus sérieuse.
Quand mon savant et spirituel confrère, mon ami M. Charles Nodier, m'offrit d'être l'éditeur de mes œuvres, il inséra dans son prospectus la lettre que je lui écrivis à ce sujet, et voici une partie des engagements que j'y prenais envers le public :
(c Pour ne pas être accusé de n'offrir que du vieux « à un public qui n'aime que le nouveau, je ferai, « pour chacune de mes pièces de théâtre, une pré- « face où je me propose d'assaisonner mon examen « de conscience dramatique du récit des diverses « circonstances publicpies ou privées qui ont pré- " cédé, accompagné ou suivi la représentation de
DE L'ÉPllELVE DÉLIC.\TE. r
« rouvrage. Dans ces récits, que j'enlreniclerai «(d'anecdotes sérieuses ou gaies, et généralement « peu connues, j'exposerai naïvement mes principes « et mes affections , soit en liy;érature, soit en police tique, sans prétendre les imposer ad autres, mais « avec l'espoir légitime de mériter de plus en plus, « par ma franchise et ma fidélité, la considération « qui s'attache aux cœurs droits, et qui a fait jusce qu'ici ma plus grande consolation dans toutes les a traverses de ma vie. w
Or, cet engagement, je dois d'autant mieux le remplir qu'il a été agréé avec une confiance et un empressement aussi doux qu'honorable pouimoi. Je ne parie pas seulement ici de mes amis , ou de mes compatriotes qui sont aussi mes amis*^, ou de mes simples connaissances; c'est de tous les points de la France, c'est de tous les partis qui la divisent qu'il a été répondu à l'appel de M. Nodier. J'avais dès les premiers jours reçu d'un illustre poète, M. Victor Hugo, une lettre si flat teuse que je n'ose en reproduire ici que le paragraphe suivant : ce Quelles que soient les diversités K d'opinions politiques ou httéraires , tous les homcc mes de cœur dans cette occasion vous doivent un ce serrement de main. » Ces nobles paroles ont
(i) Oui, mes amis; et ils savent bien (jue, pour les iiminner ainsi, je n'ai pas attendu la nouvelle preu\e (restime et (l'atlaelHn)ent qu'ils viennent de me donnei .
trouvé de nombreux échos; les souscriptions sont arrivées en foule à mon libraire. Comment puis-je autrement reconnaître tant et de si éclatants témoignages d'intérêt qu'^ demeurant également fidèle et à des engagements que mes souscripteurs ont acceptés, et à des principes qu'ils apprécient, lors même qu'ils ne les partagent pas?
J'espère, au reste, sans manquer jamais à ma franchise naturelle, garder constamment une juste mesure, soit dans le choix et l'appréciation des événements que j'aurai à esquisser, soit dans l'expression de mes sentiments et de mes opinions personnels; et si je ne suis pas assez heureux pour intéresser toujours, je me promets bien du moins de ne jamais m'exposer sciemment à blesser personne.
Je ne m'arrêterai pas à parler des premières années de mon enfance, de la tendresse de ma famille pour un fils unique, considéré, suivant Tusage, comme un petit prodige, parce qu'il faisait chaque année une assez ample moisson de prix au collège. Pour intéresser le public à de pareils récits il me faudrait ce que je n'ai point : tout le talent et peutêtre plus que le talent de Marmontel^. Je dirai seulement que ces couronnes légères me flattaient surtout quand je les recevais de la main d'un illustre prélat qui, descendant alors des hauteurs de son éloquence, trouvait toujours pour l'enfance
(i) 1" volume de ses Mémoires.
DE L'ÉPREUVE DÉLICATE. g
des paroles simples et douces comme celles du Dieu dont il était l'apôtre ^.
Le succès de mes premières études enchantait d'autant plus mon père que, bien qu'il occupât une honorable charge de finances 2, dont j'aurais pu hériter après lui, il se proposait de faire de moi un avocat et de m'envoyer à cet effet dans la capitale étudier mon droit sous les auspices de son beau-frère, M. Jolly, l'un des plus célèbres et des plus respectables avocats-consultants du parlement de Paris ^.
J'avais moi-même ou du moins je croyais avoir un penchant décidé pour cette noble carrière. A peine âgé de quinze ans, je formai, avec quelques bons camarades et amis de collège, une espèce de basoche où nous remplissions tour à tour les fonctions d'avocats, déjuges et de procureurs du roi. Là, n'ayant à plaider aucune affaire civile ou criminelle, nous nous exercions à écrire et à parler sur des matières d'histoire, de morale, et sur tout autre sujet propre au développement de nos jeunes facultés oratoires. Les causes se tiraient au sort, et, à cela près, tout se passait dans la basoche comme dans les tribunaux ordinaires. Ce fut ainsi qu'il m'arriva de plaider pour la musique contre la peinture, pour Scipion l'Africain contre Turenne, et je
(i) Le cardinal de Laluzerne, évoque de Langres.
(a) Il était receveur général des décimes du diocèse.
(^) Voyer la préface et la dédicace de la comédie de l'ylvocat.
ne me rappelle pas ceci sans quelques remords y
car je gagnai ma cause.
Mais la* révolution commençait à gronder. La basoche fut dénoncée au club. On la représenta comme une réunion suspecte; l'innocente prose qui s'y débitait fut bientôt transformée en déclamations séditieuses; on nous accusa même de quelques couplets lancés contre un bon patriote qui avait le malheur d'être béte, quoiqu'il eût l'agrément d'être bossu. Je fus particulièrement désigné , moi, pauvre petit faiseur de romances, comme l'auteur de ces malices anti-patriotiques. On conseilla à mon père, chez qui siégeait la basoche, de lui fermer sa maison et de m'envoyer à Paris faire ma rhétorique.
.le partis donc, regrettant vivementmes parents, ma chère ville natale, mes professeurs et mes amis de collège. Cette violence redoubla la répugnance naturelle que je me sentais déjà pour la révolution. Jusque là, je n'avais été qu'assez légèrement frappé des événements sinistres dont elle nous menaçait; mais la dissolution de la basoche!... Cette iniquité m'éclaira sur toutes les autres ; rien désormais ne devait être sacré. Ce fut avec cette disposition d'esprit que j'arrivai dans la grande ville.
Le premier objet qui blessa ma vue, tout en descendant de voiture, ce fut un bonnet rouge dont on avait coiffé un buste de Voltaire; juste ignominie pourtant, infligée à celui qui, en 1764, écrivait ces odieuses paroles : « Tout ce que je vois jette les
DE L'ÉPREUVE DÉLICATE. u
« semences d'une révolution (|ui arrivera iinman- « quablement et dont je n'aurai pas le plaisir d'être « témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais « enfin ils arrivent. La lumière s'est tellement réu pandue de proche en proche qu'on éclatera à la u première occasion , et alors ce sera un beau ta- « page ! Les jeunes gens sont bien heureux ! ils ver- « ront de belles choses! »
Je trouvai dans M. JoUy , mon oncle, un second père aussi prudent que tendre. L'année scolaire (1799.) étant déjà commencée, il se hâta de me placer chez un maître de pension qui piofessait la rhétorique au collège de Lisieux. Il me fut pourtant accordé quelques jours pour voir Paris; j'en profitai pour demander tout d'abord à voir la famille royale, et dès le lendemain on me conduisit à la messe du Roi.
Ce prince infortuné jouissait encore alors d'un simulacre de royauté. Il avait une garde fidèle, bien qu'elle ne fut plus la même qu'au 6 octobre ; les Cent-Suisses garnissaient la chapelle ; tout semblait autour de lui respirer la sécurité peinte dans ses traits; la Reine elle-même, promenant tour à tour ses regards majestueux sur le Dauphin , sur 3Iadame et sur l'autel du Dieu de saint Louis , paraissait aussi calme , aussi exclusivement occupée de prier que son auguste belle-sœur, madame Elisabeth. Mais, loin départager cette sécurité, j'eus beau vouloir prier comme eux et pour eux; je ne sus (|ur
pleurer, et je sortis, la mort dans Taiiie, frappé des plus affreux pressentiments, comme si je les voyais pour la dernière fois. ■'
On chercha à me distraire en me conduisant au spectacle. Déjà un grand nombre de nouveaux théâtres exploitaient, ou, pour mieux dire, estropiaient avecpleine licence tout le répertoire des théâtres privilégiés. On jouait danslarue de FEstrapade Brutus, Zaïre et Mahomet. Une partie des comédiens français avaient quitté la belle salle du faubourg Saint- Germain pour aller rue de Richelieu. Mais, à l'exception de Monvel, déjà cassé sans être' vieux, et de Talnia, fort jeune encore, qui n'avait fait deviner son génie tragique que dans la pièce révolutionnaire de Charles JX, il était resté à l'ancienne comédie presque tous les talents du premier ordre. Le Marins à Minturnes de M. Arnault , la Mort d'Ahel de Legouvé , le Vieux Célibataire de Collin-d'Harleville étaient alors dans tout l'éclat de leur succès et j'y pris un grand plaisir.
J'entrai ensuite paisiblement et sans regret chez mon professeur de rhétorique qui fut secrètement chargé par ma famille de tempérer, autant qu'il serait en lui, mes jeunes passions politiques. M. Lepitre (c'était son nom) y réussit assez jiial. Homme d'esprit et de plus excellent liomme, il avait alors ]<' malheur d'être partisan zélé des idées nouvelles et l'ami du fameux Manuel. Bien (pi'il ne s'en \anl;'il poinl. je ne laidai pas à nTen aperce-
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voir, et, loin de me laisser convertir par lui , je me mis en tète de le convertir lui-même. Je le combattais dans nos conversations et jusque dans mes devoirs de rhétorique. Là , à propos des anciens ou des modernes, de Pertinax ou de Philippe-le-Bon , duc de Bourgogne, je ne manquais jamais de glisser quelques allusions politiques qui lui faisaient froncer le sourcil et souvent le piquaient au vif. Du reste nous ne nous en aimions pas moins ; et quand , trois ans après , j'appris la noble conduite qu'il avait tenue dans la tour du Temple, à l'égard des cinq rovales victimes, je courus bien vite l'embrasser et lui demander pardon de mes hostilités d'écolier. Il se confessa à son tour et me raconta que, voulant un jour m'empècher de faire quelques folies au spectacle, où j'étais allé, malgré lui, voir jouer Mérope, il m'avait suivi et s'était placé derrière moi au parterre pour me surveiller mieux; mais qu'à ces vers :
O perfidie ! ô crime ! ô jour fatal au monde ! O mort toujours présente à ma douleur profonde! Pentends encor ces voix, ces lamentables cris, Ces cris : Sauvez le roi , son épouse et ses fils,
inon émotion l'avait gagné lui-même et qu'il lui avait fallu un grand courage pour ne pas me sauter au cou.
On pense bien que ma rhétorique souffrit un peu de ces distractions; je réussis pourtant dans
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plusieurs facultés. Mais arriva la fatale jouniée du •20 juin.
J'étais paisiblement à travailler dans ma pension de la rue Saint-Jacques , lorsque, vers cinq heures du soir, le son du tambour frappe mon oreille. M. Lepitre étant absent , je demande au portier ce (jui se passe dans Paris. — Rien , me répondit-il ; ce sont les faubourgs qui se sont portés aux Tuileries. — Pourquoi faire ? — Ah ! dame ! ils prétendent que la reine a fait venir de Lyon, dans des citrouilles , des boulets rouges pour tirer sur le peuple. — Imbécile! — D'ailleurs, ça ne vous regarde pas , vous autres ; remontez à l'étude. » Au lieu d'obéir au Cerbère, je m'élance vers la porte que je referme aussitôt, et me voilà parti pour les Tuileries. A quoi bon? eh! vraiment je n'en savais rien ; je n'y pouvais rien ; mais j'y courais.
Quand j'arrivai, le drame était fini. Le maire Pétion , auteur de ce drame , remerciait ses acteurs de la manière noble et digne dont ils avaient joué leurs rôles et les priait poliment de rentrer chez eux. Tous défilaient devant lui, portant des piques, des faulx, des croissants de fer, le bonnet rouge sur la tête et précédés d'un étendard où était écrit: Foici les Sans- Culottes! Quel spectacle hideux! Et Pétion leur disait : uâu revoir l Et ils se revirent en effet dans le même lieu, cinquante jours après pour précipiter du trône, au nom de la liberté, le lestaurateur des libertés françaises!
DE L'ÉPREUVE DÉLICATE i5
Le uojuin faisait prévoit' le lo août aux lionimes les moins clairvoyants; nia famille ne jugea pas à propos d'attendre cette dernière catastrophe pour me rappeler à Langres.
Je retrouvai cette ville très agitée; non que Timinense majorité des habitants ne fût pas ennemie du désordre, ou que la vivacité de leur esprit eût égaré leur bon sens; mais ils étaient sous le joug tl'une société populaire dominée elle-même par un homme étranger à la ville; car ce sont presque toujours des intrigants, nés hors du pays, qui le poussent aux révolutions, par la raison toute simple qu'ils y ont tout à gagner et n'y ont rien à perdre.
Aussi la tranquillité dont on m'avait flatté, et que j'y trouvai d'abord, ne fut-elle pas de longue durée. Vers la fin de mai (1793) , c'est-à-dire environ quatre mois avant la loi des suspects, \?i municipalité dressa par anticipation une liste de suspects et me fit l'honneur de m'y placer.
Toutefois, pour moi comme pour quelques autres, les conséquences de cet honneur-là ne furent pas complètes tout d'abord. Tandis que le plus grand nombre fut claquemuré dans une maison de réclusion, on commença par me donner pour prison la maison de mon père, soit par égard pour ce vieillard universellement vénéré, soit en considération démon extrême jeunesse.
Me voilà donc prisonnier sur parole, (lertcs, il
iG PREFACE
m'eût été facile de m'évader; mais j'aurais compromis ma famille, et je n'en eus pas la pensée.
Un soir pourtant, m'étantbasardé à prendre l'air sur la porte de la maison, un pied dedans, un pied dehors, un jeune et brave artisan du voisinage, le menuisier Vincent , m'aborde et me dit : — Pauvre petit prisonnier, voulez-vous venir danser?
— Vous vous moquez de moi, lui répondis-je!
— Vous allez voir que non. » Et le voilà qui , aussitôt , me prend lestement sur son épaule , et me dépose à cent pas de là, au beau milieu d'une noce où je suis à l'instant entouré, félicité, embrassé même par tous les danseurs et danseuses qui me croyaient en liberté. Je me prête à leur illusion et je finis par la partager, si bien que j'aurais passé là peut-être une partie de la nuit, si ma mère qui m'avait suivi de près n'eût prié le ravisseur de son fds de le ramener au giron maternel.
Le lendemain, averti de cette équipée, le conseil de la commune me mande à sa barre, et, malgré la loyale déclaration du généreux menuisier, je suis condamné à huit jours de prison, pour avoir rompu mon ban et m'être exposé à danser sans permission municipale.
Cette prison n'était point celle qui renfermait les suspects; c'était tout bonnement la prison des voleurs. J'y trouvai pourtant quelques braves royalistes, arrêtés, sons divers prétextes, dans les communes voisines, et entre autres un avocat de
Paris, M. Aubertot, homme spirituel et lettré, et un saint prêtre de campagne, le curé de Germain- Yilliers, qui profita de l'occasion pour nous confesser tous; bonne et rare fortune en ce temps-là! Le geôlier fut pour moi bourru^ mais sensible, un vrai geôlier de mélodrame ou d'opéra-comique, et je l'ai reconnu depuis trait pour trait dans le personnage de Hactingtirkoff ^.
Un nouvel incident m'attendait à mon retour chez mon père ; le nombre des suspects avait été doublé, et on y avait ajouté cinquante ou soixante femmes, parmi lesquelles se trouvaient ma mère et masœur^. Les femmes furent immédiatement incarcérées à l'une des extrémités de la ville, tandis qu'à l'autre extrémité, et par respect sans doute pour les mœurs, tous les suspects du sexe masculin, sans exception, furent réunis dans un vieux couvent nouvellement disposé à cet effet. Disposé ! je me trompe ; on avait oublié d'en réparer le toit, en sorte que la première nuit que j'y couchai je me réveillai dans l'eau.
(i) Nom du faux geôlier à' Adolphe ef 0<^///z, le plus piquant des ouvrages de Marsoilier.
(2) Cette bonne et pieuse sœur , née du premier mariage de mon père, avait vingt ans de plus que moi. Elle a vécu et elle est morte comme une sainte, consacrant tous ses soins pendant sa vie et loul; son bien après sa mort à l'éducation des filles pauvres. C'est elle qui a fondé de ses deniers l'institution des Sœurs de la Providence.
Que la jeunesse est heureuse ! comme le chagriu <Tlisse légèrement sur son ame! comme elle trouve promplement des consolations à tout! Privé de ma mère et de ma sœur, ne voyant mon vieux père que de loin en loin , par le trou d'un guichet, et le sachant seul, abandonné de ses meilleurs amis, obsédé par nos persécuteurs, ne recevant plus de nouvelles de ma famille de Paris, assurément j'avais raison de me trouver à plaindre. Mais j'avais tant de compagnons d'infortune qui valaient mieux que moi et qui souffraient davantage! Puis, la bonne occasion pour refaire à loisir mes études classiques, études si incomplètes dans nos collèges et si vile oubliées dans le monde! J'étais entre quatre murailles toutes nues et récemment blanchies. Je les tapissai peu à peu , non de gravures ou de tableaux, mais de belles et bonnes maximes, de vérités éternelles contre lesquelles toutes les folies humaines qui ont renversé les monuments, les villes et les empires ne prévaudront jamais. Je mis pour cela à contribution les anciens et les modernes, depuis Platon et Tacite jusqu'à Horace et Molière, depuis les Pères de l'église jusqu'à Voltaire. Oui, Voltaire; car c'est dans son Essai sur les mœws des nations que je trouvai cette réflexion consolante :
« Que ceux (|ui sont tentés de se plaindre de leurs infortunes <i narlicuUères jolient les \o\\\ sur les mallieurs de la famille de » Cliarlea I". ■■
Un de nos prisonniers *, vieux chevalier français, du meilleur ton, de l'esprit le plus délicat et le mieux orné, qui venait chaque jour s'enfermer deux heures avec moi pour m'apprendre la littérature Italienne, fournit lui seul à ma muraille deux ou trois pieds de cette tapisserie plus animée cent fois que celle des Gobelins, puisque tous les personnages dont les noms y figuraient, y parlaient chacun leur langage, tantôt nous promettant la chute prochaine des tyrans de la France : •
Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.
Racine.
tantôt nous excitant a la résignation par la simple philosophie païenne :
« Il ne faut point se fâcher contre les choses, car cela ne leur fait rien du tout.»
Marc-Aurèle.
tantôt par la voix du Psalmiste, tirant de nos souffrances même l'espoir certain d'un heureux avenir :
« Ceux qui sèment dans les larmes moissonnent dans l'allé- « gresse : ils allaient et pleuraient en répandant des semences ; t ils reviendront pleins de joie, portant des gerbes dans leurs '< mains. »
Psaume 125.
Le temps s'écoulait ainsi rapidement entre l'é-
(i) M. de Vivey.
ao PRÉFACE
tude et l'amitié, car, en prison, c'est comme au collège: les affections y sont vives et dm-ables. Je n'ai jamais revu sans émotion mes compagnons de malheur, pas même le petit nombre de ceux dont les opinions politiques ont cessé de nous être communes, et qui ont eu la faiblesse de se ranger du parti du vainqueur.
Je suais sang et eau pour voir si, du Japon, Il viendrait à bon port au fait de son chapon^.
Voilà peut-être ce que s'est dit maintes fois le lecteur en lisant cette préface où j'ai promis de parler de comédies, et où, depuis long-temps, je le tiens comme en prison avec moi. Au moins ^ se dit il peut-être encore, le 9 thermidor arrive , et la liberté avec lui? Le 9 thermidor arriva en effet... mais sans la liberté.
Enfui je m'entends un jour appeler au guichet. — Tu es libre, me dit une grosse et brutale voix qui, cette fois, me parut d'un charme inexprimable et dont le tutoiement ne m'offensa plus : voici l'expédition de l'ordre du comité de sûreté générale. — Et ma mère? et ma sœur^ ? — Elles sont libres aussi; sortez tous trois et criez avec moi: f^ive la République! — Vive mon oncle Jolly ! car je parie que, s'il n'est pas mort, c'est à lui que nous devons d'être tirés d'ici.
(i) Les Plaideurs , acte III.
(q) On nous avait enfin réunis dans la même prison.
C'était en effet le premier soin dont ii s'était occupé en sortant de Port-Boy al (appelé alors, connue de raison, Port-Libre) où il avait été, pendant près d'une année, incarcéré avec ce pauvre Florian, lequel mourut de joie d'être mis en liberté.
Je profitai de la mienne pour demander à retourner à Paris où , malgré mes instances , mon père ne consentit à me renvoyer qu'après le i3 vendémiaire (5 octobre 1793).
Oh ! quel spectacle curieux offrait alors cette ville et l'étrange temps que celui qui s'écoula entre vendémiaire an IV et fructidor an V, entre octobre 1795 et septembre 1797 !
On sortait à peine des cachots ; on échappait à peine à la mitraille qui avait succédé aux longues exécutions de la place Louis XV et de la barrière du Trône; on avait et la guerre étrangère et la guerre civile ; le maximum avait anéanti le commerce; on manquait de pain, ou le peu qu'on en distribuait au malheureux peuple, (\u\ faisait queue à la porte des boulangers, était de si mauvaise qualité qu'il restait collé à la muraille où souvent l'indignation le jetait.
Eh bien! dans cet état misérable, les cafés étaient pleins; on courait en foule aux spectacles; on se vengeait de la tyrannie par des épigrammes ; on retournait contre elle les chansons patriotiques, au point qu'elle se vit contrainte de les interdire; on criait dans les rues : Voilà le journal du !M!;n-
ââ PRÉFACE
TEUR* qui dit du bien du gouvernementl Ne songeant plus au passé, on ne pensait qu'à vivre et à rire du présent, sans s'inquiéter de l'avenir; on se moquait de tout le monde et de soi-même. La fureur des bals était extraordinaire. On ne regardait point au nom de celui qui les donnait , fût-il Barras ou un ancien perruquier de Moulins 2.
Outre les bals il y avait partout des réunions , ou littéraires, ou purement gastronomiques; il y en avait même dont la gourmandise et la littérature faisaient les honneurs à frais communs. Parlons d'abord des premières.
La Harpe, abjurant à la fois publiquement ses erreurs philosophiques et politiques, avait, dès le 3o décembre 1794? f^it retentir le Lycée ^ de ses invectives éloquentes contre l'anarchie dont l'Etat et les lettres venaient d'être si long-temps la proie. Les leçons pleines de goût qui succédèrent à son discours d'ouverture avaient, pendant une année malheureusement trop courte, produit une sorte de restauration littéraire. Le canon de vendémiaire avait étouffé sa voix; mais l'impulsion était donnée; de près ou de loin son exemple fut suivi. A côté
(i) Ce journal était fait par Hoffman, l'un des plus spirituels et des plus judicieux écrivains critiques des temps modernes.
(2) Il s'était rendu acquéreur de l'hôtel de Salm , aujourd'hui le palais de la Légion-d'Honneur.
f^i Rue de Valois.
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du Lycée s'élevèrent d'autres établisseniens ^ consacrés, les uns à des cours scientifiqueset à la littérature sérieuse, les autres à la littérature légère, mais qui tous annonçaient le mouvement des esprits long-temps comprimés et surtout le besoin de se distraire et de s'amuser.
L'une de ces réunions légères avait pris un tilre vraiment anacréontique; c'était la société des Bosati. On y lisait des vers , on y faisait de la musique et les dames poètes y étaient admises en dépit des stances de Pindare-Lebrun^. J'eus l'honneur d'y être présenté par l'aimable et spirituel auteur dos Lettres à Emilie sur la Mythologie^. Son rappoit fut, non pas lu, mais chanté; car c'était une chanson fort gaie sur l'air des bossus; et moi je payai le tribut habituel imposé à chaque récipiendaire par une chanson sur la rose, qui, suivant l'habitude aussi, fut trouvée fraîche comme la rose^. Plus tard (après le i8 fructidor), la société des Rosati s'émancipa, et je m'émancipai avec elle, en y lisant une imitation en vers du I" livre des Annales
(i) Au cirque du Palais-Royal, au vieux Louvre, rueDauphine, rue du Faubourg-Saint-Honoré à l'hôtel Marbœuf , etc., etc.
2) Stances satiriques où la sévérité du poète s'exprimait souvent en vers de mauvais goût, tels que ceux-ci : L'encre sied mal aux doigts de rose ; L'amour n'y trempe point ses traits.
(3) Deraouslier.
i7i) Voyez les PoésiVi Jugiùvcs., Il" vol.
de Tacite^ tableau frappant de cette fatale journée où le Directoire venait d'égaler, sinon de surpasser, les proscriptions de la vieille Rome *.
J'ai toujours fait peu de cas de la gastronomie; les longs repas m'ennuient presque autant que les orateurs de long cours. Je me laissai pourtant un jour conduire chez une dame qui tenait maison garnie et table ouverte , pour son profit d'abord , mais aussi, je dois le dire, pour l'avantage de beaucoup de gens. Elle réunissait chez elle, durant la terreur et même encore après, plusieurs conventionnels très influents, à qui elle arrachait par-ci par-là des grâces importantes. C'est par elle que M. Jolly avait obtenu sa liberté et ensuite la mienne. Il y avait alors dans Paris plusieurs femmes de ce genre dont les grands dîners , payés je ne sais p,ar qui ni comment, dîners un peu scandaleux par le luxe des mets et surtout par le nom des convives , étaient pourtant très courus et pouvaient encore être fort utiles. La maîtresse de la maison où je dînais me fit la grâce de me placer à côté d'elle; elle avait de fesprit , une assez belle figure et les manières de la meilleure compagnie. — Je n'ai pas l'honneur, lui dis-je tout bas, de connaître vos convives ( ils étaient plus de trente), mais je prendrai la liberté de vous demander le nom d'un seul, de celui qui est en face de vous el qui, excusez
(i) Voyrz 1rs Porsii s fugitives.
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ma franchise, n'a pas une physionomie excessivement heureuse. — C'est, me répondit-elle, un des signataires de votre mise en liberté. — Ah î c'est difierent ! je vais tâcher de lui trouver meilleure mine. — C'est le bonhomme Bourdon de l'Oise , ajouta-t-elle. A ce nom je frissonnai quelque peu. Elle s'en aperçut et peut-être aussi le bonhomme Bourdon. Il ne dit mot pourtant pendant tout le diner; mais au dessert , le voilà qui tout à coup se lève, et, le couteau à la main, s'écrie d'une voix de hyène : « S'il y a ici par hasard un seul « aristocrate, qu'on me le montre; j'irai lui plon- « ger ce couteau dans la gorge! — En ce cas, ré- « partit vivement M""* ****** ^ tous tant que nous « sommes ici nous avons la certitude de vivre longea temps. » Il se rassit alors et avala un verre de vin de Champagne. — Vous ne savez pas, me dit M""* ****** ^ pourquoi il fait ainsi le méchant ? C'est qu'il a peur. — Des aristocrates? — Non, mais de ses frères et amis qui le jalousent, le détestent et finiront par le tuer. La belle dame se trompait de peu. Quelques mois après, le bonhomme Bourdon fut compris dans la liste des conspirateurs royalistes àeirucliàor et déporté comme tel à laGuiane! Ainsi le veut la Providence ; la révolte amène la révolte: c'est par les révolutions que périssent les révolutionnaires. A l'échafaud comme au pouvoir, les Girondins onl remplacé les Constituants, les Pantonistes ont succédé aux Girondins et les Ro-
aO P II i: FA CE
bespieriistes à Danton. Pétion, que j'avais vu naguère porté en triomphe, Pétion poursuivi, traqué comme une béte fauve, fut dévoré par des chiens; et le philosophe Condorcet, si ardent pour la révolution , si ingrat envers la famille royale, se vit, à l'âge de cinquante ans , réduit à s'empoisonner à la veille du supplice que lui préparaient ses frères en philosophie. Ah! si la révolte est un crime, convenons donc aussi qu'elle est une grande sottise!
Me voilà bien loin des sociétés gastronomiques. Laissons-les se multiplier dans Paris, au milieu de la misère; ne donnons pas même une petite mention au restaurateur Juliet*, illustre fondateur des déjeuners à la fourchette, où se portait en foule ce qu'on appelait alors la jeunesse de Fréron^ ou la jeunesse dorée.
Mais que fait, tout près de ces ateliers culinaires, cette troupe de gens à l'œd avide, aux mains sales, aux cheveux gras, abordés avec empressement par d'autres figures maigres, pâles et inquiètes? Qu'ont de commun entre elles ces deux espèces d'hommes ? Les uns ont besoin de vendre , les autres d'acheter. D'acheter quoi ? de l'argent? On n'en voit plus nulle part!... On en voit pourtant au perion du Palais-
(i) II était en même temps acteur à l'Opéra- Comique; c'était un comédien gai et naturel.
(2) Député de la Convention que la jeunesse parisienne avait cru un moment revenu de ses idées républicaines et disposé même à ravoriser, par son influence, le retour de l'ordre.
Egalité. C'est au perron que le malheureux rentier, mourant de faim, porte le dernier louis d'or resté caché dans sa paillasse. Un homme est là qui lui en donne vingt mille francs.... en assignats. Quel bonheur! il V\s^ peut-être avec cela pendant huit jours!
Ce n'était pas seulement de l'argent ou du papier qu'on vendait et revendait au perron , c'étaient des terres, des maisons qu'on n'avait jamais vues et qu'on ne devait jamais voir; car, dans la même matinée, elles changeaient souvent quinze ou vingt fois d'acquéreur. On jouait aux maisons comme à l'as qui court^.
Il n'y avait plus pour ainsi dire de commerce et presque un quart de la population faisait, du matin au soir, métier de vendre et d'acheter. La meilleure société de Paris s'était elle-même résignée, pour vivre, à ce genre de négoce. C'était pitié de voir de nobles dames, dont les abondantes aumônes allaient jadis au-devant du pauvre , véritables anges de charité, réduites, pour se soustraire à la charité d'autrui, à colporter sous leurs vêtements déchirés des échantillons d'étoffes ou de denrées qu'elles c^ daient avec un léger bénéfice. J'ai vu de mes v^^^' mais non sans douleur, j'ai vu en cet état-''^ ^^^^ du maréchal de Richelieu! Et malgré -^^'» *'" , sait, on jouait avec fureur et to>^ ^^^ r
(1) Jeu de caries qui amuse bcaiiC'P '^^ *^'" ^'
aS PRÉFACE
étaient remplis ! Singulier peuple qui rit également du mal et du bien qu'on lui fait, de la bonne comme de la mauvaise fortune, des bons et des mauvais gouvernements!
Celui de tous les théâtres qui avîrft le plus de vogue était la Comédie -Française. Elle avait commis un grand crime au commencement de 1793; elle avait joué V Ami des Lois du courageux Laya. Elle avait fait pis; elle avait refusé de jouer des pièces républicaines. La salle avait été fermée, la plus grande partie des comédiens envoyés aux Madelonneltes , à Sainte-Pélagie, et le reste dispersé.
Ils avaient enfin trouvé un asile rue Feydeau, 011
l'on jouait aussi l'opéra-comique, et où le chanteur
Garât venait d'attirer toute la bonne compagnie de
Paris à ses concerts. Cependant une partie d'entre
eux préféra de se remettre en société, rue de Lou-
vois, sous la direction de la première tragédienne
de ce temps-là*, en sorte qu'il existait alors à
Paris trois théâtres qui se disputaient l'honneur
d'être le Théâtre-Français. C'était trop sans doute,
et pourtant tous trois prospéraient ou du moins
'"^'^blaient prospérer : les Français de la Républi-
'Tue, i*-,\^j.(^ ig souvenir récent du Jugement der--
^ des A./^^ gf grâce au succès de la belle et clas^-
ragedie <{' y^gamemnon de M. Lemercier ;
(i) Madeniobelle Rauci„r,.
les Français de Louvois par le succès de Médiocre et Rampant ; les Français de Feydeau par l'élite de tous les acteurs comiques et par la faveur que leur avaient conquise d'ignobles persécutions noblement supportées.
Quoiqu'il n'entre pas dans mon plan de parler des autres spectacles où l'amour du plaisir, la curiosité et sans doute aussi l'esprit anti-républicain portaient alors les Parisiens, il m'est impossible de ne pas dire un mot du petit théâtre de la Cité'^, où, long-temps encore après les mitraillades de vendémiaire, se jouait une pièce extrêmement piquante, l'Intérieur des Comités révolutionnaires 2. C'est là que tout Paris allait rire de la fidèle copie des Brutus , des Caton , des Socrate et des Scévola de carrefour, qui avaient été nos juges, nos geôliers et nos bourreaux pendant quinze terribles mois, et qui, tandis qu'un courageux pinceau les traduisait sur ia scène, se promenaient tranquillement dans les rues , tout prêts à recommencer.
Malgré mes courses et mes observations philosophico-dramatiques, mon goût pour l'état d'avocat se fortifiait chaque jour par les leçons et les conseils de M. Jolly. Je ne manquais pas une audience, surtout de celles où brillaient alors MM. Bellart^ , Bon-
(i) Sur la place du Palais de Justice.
(2) Comédie de M. Ducancel.
(3) Voyez dans ce volume la préface de l'Avocat.
3o PRÉFACH
net et Roy , tous trois amis de ma famille et mes patrons au Palais. Je devais bientôt plaider ma première cause au tribunal criminel, et je m'y préparais avec tant d'ardeur que mon oncle en redouta les suites pour ma santé. Invité par la duchesse douairière d'Aiguillon avenir passer quelques jours à son château de Ruelle, il me proposa de l'accompagner. Nous ne prévoyions guère l'un et l'autre l'influence que ce voyage imprévu allait avoir sur le reste de ma vie !
Ruelle était encore rempli des souvenirs du cardinal de Richelieu. Son buste et son portrait, sauvés, par je ne sais quel miracle, de la rage du vendalisme qui avait mutilé son mausolée, se voyaient partout. Je m'inclinais devant son image comme si c'eût été lui-même. Je ne songeais plus aux actes de violence dont l'histoire l'accuse; je ne me souvenais que de ce qu'il a fait de grand.
Je trouvai à Ruelle un des continuateurs de Vély *; c'était un habitué du château. Sa conversation avait plus d'agrément que ses écrits. Le soir on lisait en commun. Le modeste historien m'a}/int cédé ses fonctions de lecteur, je me tirai assez bien d'un poème qui venait de paraître : Le jour des morts dans une campagne, ouvrage d'une admirable poésie , où M. de Fontanes préludait dès lors aux nobles combats qu'il a livrés tout le reste de sa trop
(i) Fontena\.
DE L'ÉPUEUVE DÉLICATE. 5i
courte vie à l'anarchie et aux sophistes*. Mais je ne fus pas si heureux dans la lecture de quelques autres nouveautés, et mon petit talent échoua complètement aux Fables du duc de Nivernais, tout récenuTient publiées. Sélis avait dit en vain :
Nivernais est encor Duc et Pair au Parnasse.
je ne pouvais lire aucune de ses fables sans éprouver de ces accès d'ennui que la politesse condamne et qui se remarquent d'autant plus qu'on cherche davantage à les dissimuler. La maîtresse du château me demanda avec bonté si je n'étais point malade. — Je ne sais, lui répondis-je, mais je me sens une violente douleur de tête. — Mon Dieu! s'écria-t-elle, pourvu que vous ne soyez pas atteint de l'épidémie qui règne ici! Cette exclamation fut un trait de lumière. Il fallut sur-le-champ me reconduire àParis,OLila petite-vérole se déclara. Ma convalescence à peine commencée, je me jetai avidement pour me distraire sur le premier livre cjue je rencontrai et je le dévorai. J'en fis autant pendant plusieurs jours, m'enfermant avec soin pour n'en être pas empêché; mais un matin le médecin me surprit un Homère à la main, et, jetant le volume par la fenêtre, me cria avec colère : — Petit fou ! vous voulez donc devenir aveugle comme
(i) \oyez au W volume le discours pour la réception de M. ^ illemain îi l'Acadéiuie française.
3a PRÉFACE
le poète que vous lisez? — Pliit à Dieu! lui répondis-je, que je fusse aveugle et poète comme lui! Le docteur sourit sans le vouloir , puis reprenant sa sévérité : Vite une voiture, dit-il, qu'on y emballe ce jeune étourdi et qu'on le mène à Trousseau.
Trousseau était une belle campagne sur les bords de la Seine, appartenant alors au président de Brevannes, et qu'il avait gracieusement prêtée à la famille de M. Jolly, son conseil et son ami.
L'ordre et la consigne du docteur furent exécutés à la lettre; le peu de livres qu'on avait emportés furent mis sous clé. Eh bien! me dis-je, si l'on m'empêche de lire, on ne m'empêchera peut-être pas d'écrire; faisons des vers. Et me voilà pendant une semaine ou deux, cherchant des rimes dans les allées du parc où l'on croyait que j'allais épier des lapins; car, pour mieux cacher mon jeu, dans la crainte de quelque nouvelle prescription sanitaire, je sortais dès le matin , armé tout à la fois d'un fusil que je ne déchargeais point, et d'un crayon que je taillais souvent.
Mais faire des vers sans but déterminé, uniquement pour faire des vers, on s'en lasse bientôt, et c'est ce qui m'arriva d'autant plus vite que si, dès ma première jeunesse , j'avais eu le goût de la poésie, je n'avais pas la prétention de me croire poète. Dans cet embarras, je me souvins tout à coup d'avoir rêvé , une nuit, pendant la fièvre de ma maladie , que j'avais composé un opéra-comique, et de m'ê-
DE L'ÉPRELVE DÉLICATE. 53
tre réveillé au bruit des applaudissements du public. C'était sans doute une inspiration.
Pourtant je voulus consulter. J'avais à Paris un ami qui faisait alors des tragédies, et qui depuis a fait de bons ouvrages d'histoire et de critique presque autant que de bonnes actions ^. Je lui écrivis mon rêve ainsi que le désir que j'avais de l'accomplir, et je le priai de m'aider à trouver un joli sujet d'opéra-comique. «Je ne sais ce que vous avez rêvé, « me répondit-il, mais vous étiez fort éveillé le jour « où, étant assis près de moi à une représentation des « Héritiers'^ ^ vous me révélâtes, sinon une complète « vocation , du moins un penchant très vif pour les « ouvrages de théâtre. Je n'entends rien à l'opéra- « comique dont mon humeur et mes études ne « m'ont permis d'apprécier ni le mérite, ni les dif- « ficultés;mais voici un petit sujet de comédie que « je vous invite à traiter. »
A celte lettre était joint un canevas, une espèce de scénario que je méditai, modifiai, et arrêtai le jour même. Dans ma joie, je n'aperçus ni la faiblesse, ni le danger du sujet; dès le lendemain les trois premières scènes étaient écrites , et au bout de quinze jours la pièce était terminée.
Elle me parut charmante. Quel auteur, et surtout
(i) M. Pelitot , à qui nous devons entre autres la collection complète des Mémoires servant à l'histoire de France. (a) Jolie comédie de M. Dnval.
quel auteur de vingt ans voit les défauts de son premier ouvrage? tout est illusion pour lui; par conséquent tout est bonheur et bonheur sans mélange. Il crée des personnages, il les fait agir, parler, entrer, sortir, quand et comme il lui plait; il les gouverne, il est leur roi, sans chambres, sans ministres, sans contrôle quelconque. Mais l'avenir, mais les envieux, mais les sifflets?... Bon! est-ce qu'il y songe, tant qu'il compose, tant qu'il ne produit pas son enfant dans le monde? C'est là seulement que commencent les désenchantements et les tribulations. Et en efl'et, ma comédie achevée, je fus d'abord tourmenté de l'idée que j'aurais bien de la peine à retourner au palais et à sacrifier à Thémis ce que j'appelais déjà ma vocation pour Thalie. Je me rassurai pourtant en m'imaginant que je pourrais cultiver l'une sans divorcer avec l'autre, quoiqu'il y eut peu d'exemples d'une pareille bigamie.
En attendant je revins à Paris, pour lire mon chef-d'œuvTe à Petitot, avant d'en confier le secret à personne. Mais, chemin faisant, je me mis à réfléchir, et je trouvai peu à peu ma conscience en révolte contre mon esprit. « Lors même que je ne « renoncerais pas tout-à-fait au barreau , quel cha- « grin j'allais donner à ma mère et à mon oncle, « en me jetant dans une nouvelle carrière si con- « traire à leurs desseins et à leurs espérances! » A force de réflexions, et je puis dire de remords, j'en
vins au point de souhaiter d'avoir fait une mauvaise comédie et de ne recevoir de mon ami , au lieu d'éloges, que le conseil du Misanthrope à Oronte :
Franchement elle est bonne à mettre au cabinet.
Hélas! il n'en fut point ainsi; soit qu'il fiit aveuglé par son amitié pour moi, soit que la co-paternité qu'il s'était acquise en me donnant le sujet de \ Epreuve délicate , influât sur son jugement, il n'y releva qu'un fort petit nombre de fautes faciles à corriger, et me fit sur tout le reste mille compliments. Mon amour-propre les eiit jugés sincères dans la bouclie de tout autre ; dans la sienne ils me semblèrent devoir être pris au pied de la lettre; je n'y manquai pas. Et quand, après la lecture, il me dit d'un ton sérieux qui me parut prophétique : a Cela doit réussir; cela réussira, » j'oubliai toutes mes résolutions, tous mes remords; j'oubliai et mon oncle et ma mère, et je sautai au cou du prophète. — Oui, reprit-il, il faut porter cette pièce au Théâtre-Français de la rue de Louvois; je demanderai lecture pour vous; j'ai des intelligences dans la place. — Et vous croyez que je serai reçu? — Je n'en doute pas; vous n'aurez pas besoin de ma protection; mais, avant tout, occupez- vous de revoir et de corriger votre ouvrage.
C'était là le difficile : je demeurais chez M. Jolly qui, depuis sa prison , ayant été forcé de sous-louer une partie de son appartement, n'avait pu me ilon-
lier pour cabinet de travail que le salon qui touchait à son propre cabinet. Comment lui cacher mon nouveau genre d'occupation? Je m'v essayai pendant quelques jours. Je mis sur ma table trois ou quatre gros volumes de jurisprudence; j'en tenais toujours un soigneusement ouvert , et je ne manquais pas de le feuilleter aussitôt que j'entendais venir mon oncle ou quelqu'un de la maison. Cette petite ruse envers un ami si tendre et si loyal, (jui très probablement d'ailleurs n'en était pas dupe, ne tarda pas à me devenir insuppoitable.
Enfin , un beau matin , après avoir passé la nuit à terminer mes corrections, exténué de fatigue et pâle de fraveur , j'entre chez lui mon manuscrit à la main .
— Savez-vous, lui dis-je, après l'avoir embrassé en tremblant, contre mon ordinaire, savez-vous, mou oncle, ce que j'ai fait à Trousseau? — Je le sais, tu y as fait une rude guerre aux lapins. — Oh! j'en ai laissé vivre un bon nombre... Mais un tout autre goût que celui de la chasse... — La poésie? je le sais. — Et comment le savez-vous? — Tiens, voistu ces chiflbns de papier écrits de ta main, au crayon , et ramassés dans le parc par le jardinier.
— Eh bien! mon oncle, je venais vous l'avouer... Oui... j'ai fait une comédie. — Pourquoi rougir? C'est une distraction fort innocente, et dont je te loue. — Vraiment! oh! que vous êtes bon! — C'est même un exercice qui ne te sera pas inutile dans la carrière d'avocat. — Se peut-iP — N'as-tu pas
vu beaucoup de plaidoyers et de mémoires où l'art de dialoguer joue un grand rôle, et dont les formes et le mouvement dramatiques ont assuré le succès?
— Certainement! ceux de Beaumarchais, par exemple. Quel bonheur! — Tu me liras ta pièce, j'espère? — Je vous l'apportais; vous la lirez vousmême à tète reposée. — Bien, mon cher enfant; car tu sais que je t'aime comme si tu étais mon fils et que sur ce point je le disputerais même à ta mère.
— Je serais un ingrat si j'en pouvais douter. — Mais voici l'heure du palais; il y a quelque temps qu'on ne t'y a vu. Vas-y ce matin, mon ami; Bellart y plaide une grande affaire; tu l'entendras avec plaisir et tu m'en rendras compte au retour.
Suis-je assez heureux ! Me voilà enfin certain que je puis être à la fois auteur et avocat, sans que l'un nuise à l'autre, sans faire violence à aucun de mes goûts, et, pour comble de satisfaction, sans déplaire au meilleur des oncles, et par conséquent sans contrarier ma mère qui ne voit, et avec raison, que par ses yeux. Quant au reste de ma famille, et surtout quant à mes cousines, elles ont de l'esprit, elles aiment la littérature, elles ont de l'amitié pour moi, elles seront charmées de mes succès. Quelle joie pour elles lorsqu'après la première représentation de chacune de mes comédies, elles entendront le parterre crier : L'auteur! l'auteur! qu'il paraisse! ([u'il paraisse!... Je neparaitrai point... ^on, jamais! ce serait com[)r()meHi'e ma (hguiu'
d'homnie de lettres et d'avocat. Mais on proclamera mon nom en plein théâtre, devant quinze on seize cents personnes; et le lendemain les journaux qui sont toujours justes le répéteront dans toute la France, d'où il se répandra nécessairement dans toute l'Europe, Après cela, le moyen de ne pas entrer à l'Institut!
Tels étaient les châteaux en Espagne que je bâtissais en descendant la rue de la Harpe pour me rendre au palais.
Bellart fut-il éloquent ? je l'affirmai à mon oncle sans crainte de me tromper; mais, à vrai dire, je ne l'avais pas écouté. J'étais resté dans mes châteaux qui, le lendemain matin, étaient encore debout, lorsque mon oncle entra dans ma chambre. « Voici ta pièce, me dit-il; elle m'a fait plaisir. Le « style et le dialogue en sont faciles, naturels, élé- « gants même. Tu nous la liras demain en famille. « Elle est à la vérité sans comique et sans intérêt; . «c au théâtre elle ne ferait ni rire ni pleurer et n'au- « rait, certes, aucun succès; mais que t'importe, ç( puisque tu ne l'as faite que pour toi et que lu « n'a^s sûrement aucune envie de la faire jouer ? « C'est , je te le répète , une étude , un exercice « dont je te loue; aux prochaines vacances du pa- « lais tu feras mieux; d'ici là occupons -nous sé- « rieusement, uniquement de ton état. En est-il un « plus noble et plus indépendant? Tu y es, si je ne « m'abuse, appelé à dos succès qui feront la joie
DE L'ÉPREUVE DÉLICATE. -Sp
« de ton oncle et la consolation de ta mère. Tu vei - « ras!... Dans quinze jours tu plaideras ta première « cause. »
A chaque parole de M. Jolly j'avais vu tomber une pierre de mes châteaux. J'étais resté muet , anéanti , et je ne m'étais pas même aperçu qu'il m'avait quitté. Mon pauvre manuscrit qui s'était échappé de mes mains , avait roulé tout près du foyer. Dans ma douleur, j'allais, je crois, le pousser au feu. Mais on frappe à ma porte.... C'est Petitot. — Vite, vite, habillez-vous, mon ami; vous n'avez que le temps; votre lecture est pour onze heures et demie! — Aujourd'hui? — Vous avez dû en recevoir l'avis dans la soirée d'hier. — Mon Dieu , non! — C'est égal; je suis sur de mon fait; un habit est bientôt passé; j'ai un cabriolet; je vous conduirai jusqu'à la porte de Louvois.
A peine dans la rue je m'aperçois que j'ai oublié ma pièce. Je remonte, et j'entends M. Jolly qui, de son cabinet, me demande si je vais au tribunal. Profitant de l'équivoque du mot, je lui réponds : Oui., mon oncle; et me voilà parti.
L'aréopage n'était pas encore au complet. rS'ayant vu mes juges qu'en costume de théâtre, je n'en reconnaissais aucun ; enfin la présidente , la reine Mérope arriva, et je la reconnus tout de suite à la dignité de son port et de son langage. « Monte sieur , me dit-elle , soyez le bienvenu. Vous êtes « donc le neveu de M. Jolly ?« A ce nom je treml)lai.
jo PRÉFACE
sans trop savoir pourquoi. «Avant cette fatale ré- «volution qui nous a dispersés, iJ était le conseil de « la Comédie-Française. Ah ! quel digne et habile «homme!... Nous sommes charmés, monsieur, de « voir son neveu nous prouver aussi quelque amitié (( en nous apportant sa première comédie. » En disant cela elle avait fait signe à un acteur detirer un cordon de sonnette. Un laquais apporta immédiatement un verre d'eau, que la reine sucra de ses belles mains; puis, m'adressant de nouveau la parole : ce Vous pouvez commencer, monsieur; nous « serons tout oreilles. »
J'étais si ému que je ne pus d'abord articuler qu'avec peine les noms de mes personnages. Mais peu à peu je reprends courage et je lis plusieurs scènes d'une vobc assez ferme; puis je m'arrête un moment pour boire de l'eau sucrée. Dieu ! quel spectacle! Orgon, son cahier à la main, étudiait un rôle, et Narhas s'était endormi. « Que cela ne vous inquiète point (me dit la directrice un peu honteuse de cette incivilité ), c'est leur habitude; ils n'écoutent jamaisles pièces, mais ils les reçoivent toujours.» Et en effet, au dénouement, le dormeur tragique se réveilla en s'écriant :« C'est charmant, charmant, véritablement charmant! » Et presque tout l'aréopage répéta en chœur : C'est charmant! si bien cpie je ne doutai pas de la réception de l'ouvrage.
« L'usage n'élanl point de délibérer en présence
DE L'ÉPREUVE DÉLICATE. ji
« de l'auteur, me ditla présidente, il faut bien vous M résigner, monsieur, à ne pas connaître tout de u suite le résultat de la délibération; mais le secré- « taire de la Comédie aura l'honneur de vous l'éu crire dans la journée. Adieu, monsieur, ou plutôt « au plaisir de vous revoir! »
Je saluai avec toute l'humilité d'un plaideur qui atteixl son arrêt, et je partis, bien résolu cependant à guetter dans la rue le premier de mes juges que je verrais sortir du théâtre.
Je me promenais dans ce dessein depuis environ une demi-heure qui me parut un siècle, lorsque j'aperçus l'un d'eux, dont le nom m'était inconnu, qui n'avait pas soufïlé mot pendant ma lecture, mais dont l'œil observateur m'aurait causé quelque effroi si je n'avais été tranquillisé par l'air de bonhomie répandu sur tout le reste de sa ronde et courte personne. — Ah! c'est vous, monsieur Roger! enchanté de vous trouver là et de vous annoncer que vous avez, dès ce soir, vos entrées au théâtre; c'est un encouragement que la Comédie a été heureuse de vous donner. — Ainsi, ma pièce est reçue? — Au contiaire, et c'est moi qui l'ai fait refuser. — Vous, monsieur! et pourquoi? — Je vous le dirai, mais pas aujourd'hui. Venez demain à dix heures déjeuner avec moi, rue de la Michaudière, n° ii ; nous causerons. Enchanté vraiment!... Je suis pressé... bien le bonjour! — Monsieur! monsieur! pardon si je cours après vous pourv«ius demander...
— Quoi? — A qui dois-je, s'il vous plait, le trislc refus que vous venez de m'annoncersi gaîment? — Je vous l'ai dit; c'est à moi, à moi, Picard, auteur comme vous de comédies malgré mon père, et, qui pis est, jouant aujourd'hui la comédie malgré tout le monde. A demain, à demain !
C'est là Picard ! Mais qui a pu l'exciter à faire refuser ma pièce et à se vanter à moi-même de ce mauvais tour? Serait-ce quelque démarche de mon oncle? Je me perdais ainsi dans mille conjectures, confus de l'échec que je venais de recevoir, et, dans ma vanité blessée, accusant tout le monde excepté moi.
Peu habitué à dissimuler mes peines ou ma joie, je redoutais de revoir mon oncle après ma déconfiture, dont il n'aurait pas manqué de triompher. Heureusement il n'était pas chez lui, et même toute la famille dînait en ville. Je profitai de l'occasion, et après avoir mangé, sans appétit, un potage chez Trianon( le traiteur favori des clercs et des étudiants qui n'avaient pas la bourse bien garnie ), je repris la rue d'Enfer pour aller conter mes tribulations inattendues à mon ami Petitot.
Dans cette même rue d'Enfer, si bien nommée pour le bruit infernal qui s'y fait jour et nuit, mais dont quelques maisons donnant sur le Luxembourg offrent des logements fort agréables, demeurait un aimable homme dont j'ai déjà parlé : c'était Demouslie)-. Il v occujuiil l'appaitemciit de Dorât, de (jui il nini;iil ri rappclail \v lak-nt.
Quand Élie était décrépit, Il s'en fut, laissant son esprit A son jeune élève Elysée.
Ces vers de Voltaire, quejelui appliquai un jour, avaient commencé notre liaison. Il connaissait une partie de ma famille ; il était du commerce le plus sûr et le plus doux, et ses mœurs avaient toute la simplicité qui manquait à ses écrits. 11 me recevait toujours à merveille, mais, par discrétion, je n'abusais pas. Je ne sais quel instinct me pousse à entrer chez lui. Après quelques reproches d'avoir été si long-temps sans me voir:— Eh bien! me ditil, comment vont les Muses? comment va le palais? car, plus heureux que moi, vous menez tout cela de front. Avez-vous déjà plaidé? avez-vous fait cet hiver beaucoup de chansons, de romances, d'élégies? m'en apportez-vous quelques-unes? Allons, mon cher voisin qui voisinez si peu, lisez-les-moi. — Je ne venais pas chez vous dans ce dessein ; si pourtant vous aviez la bonté d'entendre un essai de comédie... — Une comédie ! ah ! bien plus volontiers cr^pore!
Ma lecture finie : — C'est fort joli, je vous assure, me dit Demoustier en se levant. Le fond de la pièce est léger, mais suffisant, et la broderie en est de bon goût, de bon ton, de bonne compagnie enfin ; c'est un succès sûr. — J'ai pourtant été refusé ce malin au Théâtre-Français, — Pas possible! — Parles roriK-diens do la rue de l.oiivois. — Oli! alors c'est
tout simple! Aussi vous êtes un enfant de leur avoir porté une pareille pièce; ce sont des pédants maladroits qui n'estiment que la comédie de Molière, qui se sont constitués en hostilité contre Marivaux, parce qu'ils ne le comprennent pas ou qu'ils ne savent pas le jouer. C'est pourtant ce qui plaît le plus aujourd'hui. Voyez comme on s'y porte! Rien n'est plus facile à expliquer ; la révolution a enfanté des monstres de toute espèce, dans la société comme au théâtre, en tragédies comme en comédies; les actions, le langage, le costume révolutionnaires ont p^ssé, depuis quatre à cinq ans, de la tribune ou de la rue sur la scène française. Fatigué jusqu'au dégoût de spectacles ignobles ou odieux, on fuit tout ce qui pourrait les rappeler, on cherche ce qui s'en éloigne le plus. Molière, malgré tout son génie, Molière lui-même aujourd'hui ne suffirait pas peut-être à ce besoin d'émotions douces , de tableaux gracieux, de langage poli, de sentimens délicats, qui tourmente une société si long-temps privée de ses habitudes élégantes. Que vous dirai-je enfin? on voulait au thé4ti« une contre-révolution complète et, pour y arriver, on a sauté d'un seul bond du Souterrain de Marat et des T ictimes cloîtrées au Jeu de V amour et du hasard et aux Fausses confidences de Marivaux. Oserai-je me nommer après un auteur comique si spirituel? voyez quelle foule al tirent toujours le Conciliateur et les Femmes! Certes, j'en con-
DE L'ÉFKELVE DÉLICATE. 45
viens tout le premier, ce n'est pas de la vraie comédie; peut-être même , et je le crains , le succès n'en est-il ni de bon aloi, ni bien solide; mais il est évident, mais il durera, j'espère, au moins autant que moi, et les Français deLouvois sontdes malavisés de repousser Fessai d'un auteur de vingt ans qui donne autant d'espérances que vous. Vous serez vengé rue Feydeau. — Comment? — J'y lis après-demain cinq actes. Je vais écrire que j'en lirai six; c'est vous qui lirez le sixième. — Que de bontés!... Mais il me vient un scrupule; tout en refusant ma pièce à Louvois, on m'y a donné mes entrées. — Eh bien! vous les aurez à deux théâtres.
Que d'émotions diverses en un seul jour! et c'était le premier de l'orageuse carrière où j'allais me précipiter!... La belle perspective! j'en étais effrayé. Mais l'espoir de la vengeance promise parDemoustier étouffant bientôt toute autre pensée , je revis mon oncle avec moins d'embarras que je ne croyais. Seulement, quand le lendemain matin, me voyant sortir (j'allais déjeuner chez Picard), il me demanda sans équivoque : Vas-tu au Palais ?]e ne répondis rien, comme si ne rien répondre n'était pas encore manquer de sincérité! Oh! cela seul était pour moi un supplice!
— Oui, c'est moi, me répéta Picard lorsque nous fûmes seuls, c'est moi qui ai fait refuser voire pièce, et je veux que vous m'en sachiez gré. Je veux
4(i PRÉFACE
même que ce soit entre nous le principe d'une amitié durable. J'ai, direz-vous, de drôles de façons de m'y prendre pour avoir des amis ! — En elTet, cela du moins a besoin d'explication. — Votre Epreuve a plu à tout le comité, et à moi. Picard, plus qu'à personne. — Est-ce là, par liasard, l'explication du refus? — Attendez! il n'y a point là d'inconséquence. Si votre pièce m'a fait plaisir,
c'est par ce qu'elle promet, mais non pas
— Par ce qu'on y trouve? — Voilà le mot. Vous avez ce que la nature seule donne, ce qui ne s'acquiert poin t par le travail : vous avez de la franchise et du mouvement dans le style; dès aujourd'hui vous écrivez la comédie; vous la ferez un jour; mais vous n'en avez pas fait une. A chaque scène, ou , pour m'expliquer plus juste, à chaque conversation que vous lisiez, je me disais : Quel dommage! et, plus j'étais satisfait des détails, plus j'enrageais de vous voir éparpiller votre esprit sur un fond si misérable. Un mari sait que sa femme a eu une première inclination; il imagine, pour l'éprouver, d'appeler auprès d'elle le jeune homme qu'elle aimait et dont elle était aimée, et il est assez heureux pour se tirer de cette épreuve. De bonne foi, a-t-il le sens commun, votre mari? y a-t-il dans cette conception raison et vérité? Et, sans la raison et la vérité, y a-t-il de la comédie? et remarquez que, dans une pareille route, on va de mal en pis; qu'on commence par des madrigaux cl qu'on linit par des
énigmes. Voyez Dorât, Voisenon et vingt autres ! J'ai pensé que vous méritiez d'être arrêté dès votre premier pas. Je vous ai fait refuser; je vous aurais volontiers fait siffler par estime, par amitié ; oui, je vous aurais fait siffler pour vous ramener à la vraie comédie. — Eh bien! monsieur, dans quelque temps il ne tiendra peut-être qu'à vous. — Bali ! — Demoustier, à qui j'ai lu ma pièce hier soir, répond de la faire recevoir et jouer rue Feydeau. • — Ah! ce bon Demoustier! ça ne m'étonne pas. 11 a dû trouver l'ouvrage charmant, et je ne serais pas surpris que ses comédiens favoris le trouvassent tel aussi. Eh bien! laissez-les faire. — Irezvous me siffler? — Non, mais à une condiiion sine quâ non-, c'est que vous ne ferez plus d'ouvrages charmants, et que, tout au contraire, vous ferez de bons ouvrages. Travaillez, travaillez, cherchez un sujet intéressant, comique, vrai surtout, et pris dans le cœur humain. Quoi qu'on en dise, nos grands niaitres nous en ont laissé encore plus d'un; notre époque d'ailleurs ne manque pas d'originaux à peindre, et, pour mon compte, j'espère bien le prouver. — Oui, je travaillerai ! oui, je vous le promets; quel que soit le sort de V Epreuve délicate, je n'oublierai jamais, croyez-moi, ni vossages conseils, ni l'amitié dont ils sont la preuve.
C'est en effet à cette entrevue que commença l'attachement qui nous unit, Picard et moi, pendant plusdc lronteannées,atlacliement véritable, fortifié
chaque jour par l'inaltérable égalité de son humeur, par une franchise, une probité de caractère bien rares dans la profession de comédien, où, comme il le disait, il était entré malgré tout le monde et malgré lui-même; enfin par la gaîté de son esprit et la prodigieuse fécondité de son talent.
Cependant Demoustier m'avait tenu parole; dès le lendemain je fus assigné à comparoir devant le tribunal de la rue Feydeau. Demoustier, qui en sortait, me présenta gracieusement en disant : «Mes- « sieurs, je vous ai lu une grande pièce qui ne vaut « pas le diable et que vous avez bien fait de refu- « ser*; mais en voici une petite qui vous dédomma- « géra. »
Je crus le contraire pendant toute ma lecture qui fut écoutée dans un silence glacial ; je remarquai seulement un sourire de bon augure sur les lèvres de la plus jeune des prétresses de ïhalie; mais elle débutait à peine et son suffrage ne devait pas avoir un grand poids. Je sortais tout tremblant et n'étais pas encore au bas de l'escalier lorsque j'entendis une voix qui me cria : «Monsieur Roger! votre pièce « est reçue; remontez si cela vous convient^. » Jene
(i) C'était, je crois, une Femme jalouse.
(7.) La voix qui me rappelait était celle de Damas, de ce comédien plein de zèle et d'intelligence, à qui je donnai, depuis ce jour, un rôle dans toutes mes pièces et qui joua surtout celui de t/Iuncatdi\ec une chaleur et un talent remarquables.
me fis pas prier, et je faillis alors perdre la tête de tous les compliments de bon goût, de toutes les politesses exquises que l'on me fit. Voilà bien, me disais-je en moi-même, la vraie comédie -française!... Il fut question , dès le jour même, de distribuer les rôles. «Comme il vous plaira , messieurs; faites pour « le mieux; seulement je réserve le rôle de lingév( nue à celle charmante personne dont le sourire « m'a seul rassuré ce matin contre les rigueurs de « votre silence. — Y pensez-vous, me dit tout bas « l'acteur principal^? Confier le sort de votre pre- « mier ouvrage à une enfant qui n'a pas encore « joué un seul rôle nouveau et qui est froide comme « une carafe d'orgeat! » Je persistai , et je fis lîien assurément pour elle et pour moi : la carafe d'orgeat devint en peu de temps la plus parfaite actrice du siècle ; je n'ai pas besoin de dire que c'était mademoiselle Mars.
Voici bientôt enfin le grand jour de la représentation ! Mon oncle à qui j'avais tout confessé, soit qu'il eût jugé ses remontrances inutiles, soit que son amitié pour moi l'emportât sur sa raison et qu'il se fût décidé à me laisser être heureux à ma manière, soit peut-être aussi qu'il fondât le seul espoir de me ramener au barreau sur une chute complète au théâtre, mon oncle m'avait pardonné. Ma mère elle-même , que j'avais été voir, avait écouté ma pièce en me grondant, mais en pleuranl de
(i) Fleurv.
5o F R 11 FACE
joie. Tant défavorables augures pouvaient-ils élre trompeurs?
Le 1 3 janvier 1798 j'arrive seul au théâtre vers les huit heures du soir. Deux gros chiens qui se battaient à la porte se jettent dans mes jambes et me renversent; premier sujet d'effroi! Je me relève pourtant et vais me nicher dans une loge des troisièmes qui m'avait été réservée et où je n'étais vu de personne. Il y avait beaucoup de monde dans la salle; second sujet d'effroi 1 Le rideau se lève, et, durant quelques secondes, aucun acteur n'entrant en scène, voilà le parterre en révolte et poussant des cris de fureur; troisième sujet d'effroi! Enfui la pièce commence, et avec elle des terreurs successives et inimaginables pour quiconque n'a point passé par-là. J'aurais voulu être à cent lieues. Nous étions dans la saison des rhumes; les spectateurs toussaient-ils? c'est qu'ils me sifflaient; applaudissaient-ils ? c'était par moquerie ; se tai§aient-ils ? c'est qu'ils dédaignaient même de me siffler. Et, dans cette agitation, haletant et mourant de soif autant que de peur, je demande une orange à l'ouvreuse, et avant la fin de ma pièce j'en avais dévoré un panier. Cependant la toile se baisse aux cris de V auteur! V auteur l que je ne comprends pas mieux que tout le reste; mais elle se relève et mon nom est proclamé avec de nouveaux bravos. Je commençai seulement à tloviner que j'avais réussi.
DE L'ÉPREUVE DÉLICATE. 5i
Ainsi fut approuvée par le public la pièce condamnée par Picard; mais, en dépit du succès, je déclare aujourd'hui que Picard avait complètement raison. — Pourquoi donc, me dira-t-on, réimprimez-vous dans le recueil de vos comédies une bluette digne seulement de figurer parmi \os poésies fugitives ? — Je croyais l'avoir déjà dit ou du moins laissé entrevoir; c'est que je voulais faire cette préface.
PERSONNAGES
JULIE, sœur de Constance.
VALSAIN, tnari de Constance.
FLORVAL.
PICARD, valet de Yalsain.
La scène se passe dans la maison de campagne de Valsain.
COMEDIE
Le théâtre représente un salon avec une porte au fond qui laisse apercevoir un jardin.