ACTE III, SCÈNE V
LE ROI
Non ; mais c'est qu'il faut être juste. Voilà dix fois qu'on me parle aujourd'hui de sa prétendue légèreté. Ces pauvres rois, comme on les juge! On épie, on commente leurs moindres actions; on dénature leurs sentiments et leurs discours; ceux qu'ils ont comblés de bienfaits sont les premiers à les accuser.
ELISKA, piquée et à part.
Quel étrange langage !... ( haut et cachant son dépit. ) Estce à moi, monsieur le duc, que ce reproche s'adresse? Vous faites, sans doute, le devoir d'un sujet fidèle en défendant le roi, mais est-ce moi qui l'accuse? En répétant quelques bruits parvenus jusqu'ici, vous ai-je dit que j'y ajoutais foi? Si j'y avais cru un moment, la présence seule du roi aurait suffi pour les détruire.
LE ROI, piqué.
Ah! sa présence!
ÉLISRA..
Sa physionomie annonce trop de franchise et de bonté pour cacher un cœur ou léger , ou perfide.
LE ROI , de même.
Ainsi, vous voilà convaincue de sa constance et rie sa sincérité?
ÉLISKA
Je ne vois pas pourquoi j'en douterais.
LE ROI
Je vous entends; c'est lui qui sera préféré.
ÉLISKA
J'ai déjà eu l'honneur de vous dire, monsieur, que je ne crois point que le roi daigne songer à moi.
LE ROI
Oh! vous ne le croyez point! cela est pourtant assez facile à voir. Et d'ailleurs, vous n'avez pas voulu lui déplaire sans doute?
ÉLISKA
Pour cela, monsieur, vous me rendez justice.
LE ROI , à part, mais de manière à être entendu d'Éliska.
O ciel! tout ce que j'ai dit, tout ce que j'ai fait tendait à m'assurer qu'on m'aimerait pour moi. Je m'imaginais qu'il pouvait exister une femme qui ne fût point sensible aux séductions de la grandeur et de la fortune... Douce illusion! te voilà détruite!... Après tout, c'est moi seul qui ai tort; l'épreuve était trop forte, et l'espoir d'être reine de Pologne devait nécessairement me faire préférer mon rival.
Vous vous trompez , monsieur ; ce n'est ni le rang ni la fortune qui me plairaient dans ce rival; c'est la douceur, la loyauté de son caractère. Il n'a point, par une méfiance peu obligeante, employé pour nous connaître la feinte et les déguisements. 11 s'est montré d'abord ce qu'il est et nous a permis de nous montrer tels que nous sommes. Il sait aimer, il sait plaire, et si j'ai un regret, c'est qu'il ne soit pas, comme vous, simple duc de Kalitz; je lui donnerais ma main encore plus volontiers.
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LE ROI
Oli! vous la lui donnerez, je le vois, malgré son rang. Vous voulez en vain me dissimuler... peut-être vous dissimulez-vous à vous-même les motifs secrets de votre préférence ; ils sont trop puissants pour que je ne leur sois pas sacrifié. Adieu, mademoiselle, adieu. Vous attendez ici mon heureux rival; je ne veux point retarder des moments si doux. Puissiez-vous trouver dans les nœuds que vous allez former les avantages que vous y cherchez, ce charme du pouvoir, ce plaisir de domination qui vous éblouit et vous entraîne ! Puissiezvous ne pas regretter un amant qui vous eût sacrifié volontiers toutes les beautés delà cour, toutes les grandeurs de la terre; qui n'a cherché, qui n'a aimé que vous, et que votre ingratitude a mis au désespoir!
(Il sort. )