‹ uvres diverses de m. RogerChapitre 39 sur 235 · COMÉDIE EN TROIS ACTES, EN VERS · texte numérisé non relu

COMÉDIE EN TROIS ACTES, EN VERS

REPRÉSENTÉE, POVR LA PREMIERE FOIS, SUR LE THÉ\TRE-FRA>ÇAIS , LE 1 I AVRIL I ^QQ.

Qui conseille le mal doit le craiudre |X)ur lui. Acte III , scène dernière.

DE

Bien que le succès de l'Epreuve délicate eût été confirmé par les journaux et par l'accueil fait à l'auteur dans le monde littéraire, il ne m'avait point aveuglé. La voix de Picard, semblable à celle de ce soldat qui suivait les triomphateurs romains pour tempérer leur orgueil, retentissait plus fortement à mes oreilles que les applaudissements du public. Cette voix d'ailleurs ne fut pas la seule qui se fit entendre. Un autre ami, d'un goût sûr et délicat (M. Campenon), que je connaissais depuis peu de temps et que j'aimais déjà comme je l'aime aujourd'hui, c'est-à-dire comme un frère, m'avait adressé les vers suivants , quelques jours après la représentation dont il n'avait pu être témoin :

Tout Paris a battu des mains A votre charmant badinage; C'est là le prélude, je gage, D'autres succès bien plus corlaiys.

ic6 PRÉFACE

L'n jour vous en devez coniiaîtie De plus grands, de mieux mérités ; Vous n'en aurez jamais peut-être Qui soient plus doux et mieux goûtés.

Gloire à vous, jeune auteur tomique!

Gloire à vos vingt ans !... mais on dit Que Demoustier vous applaudit Pendant que Picard vous critique.

Demoustier que nous chérissons Est peu comique de nature :

Votre muse naïve et pure Se gâterait à ses leçons.

Dans ses pièces trop compassées, Tous ses amants , tous leurs rivaux , Se ruinent en madrigaux Pour les dames de leurs pensées.

Même en critiquant votre essai , Picard vous instruit davantage :

On lui trouve du bavardage; Mais son bavardage a du vrai.

Ce vrai, vous l'avez dans votre ame; Qu'il passe donc en vos écrits; Qu'il vous inspire et vous enflamme :

Tous les succès sont à ce prix.

Encouragé par ces voix bienveillantes, mais en même temps averti de mes devoirs, décidé à faire des comédies, mais à les faire telles que l'exigeaient mes deux amis, il fallait m'y consacrer tout entier. Buiné par la révolution , Irouverai-je une existence

à la fois honorable et certaine dans une carrière périlleuse, où les plus grands triomphes n'avaient pas même donné de Taisance à tant d'auteurs qui valaient mieux que moi? Cette seule inquiétude ne devait-elle pas influer sur le développement de mes dispositions naturelles pour l'art dramatique? Mal- , heur à qui veut égayer les autres, quand les soucis l'obsèdent et lui rendent la gaîté impossible! N'avais-je pas aussi sous les yeux de bien plus tristes exemples dans ces écrivains qui, poussés par le besoin de vivre et faisant un vil métier du plus noble des arts, cherchent le succès dans le scandale et n'obtiennent quelque renommée qu'aux dépens de la considération publique et de leur propre estime? Ah! plutôt mourir cent fois que de m'avilir ainsi un seul jour!

Telles étaient les réflexions que j'entendais murmurer dans le fond de ma conscience. 11 y avait là de quoi m'émouvoir, et j'aurais certes pris un parti fort sage si, content d'avoir prouvé quelque aptitude à la comédie , j'y avais renoncé pour retourner au Palais. Mais je n'en eus pas le courage, entraîné que j'étais par mes illusions et (il faut bien que je l'avoue aussi) retenu par une fausse honte, la plus sotte de toutes les vanités.

L'incident que je vais raconter, incident heureux en apparence, vint encore, contre ma raison, au secours de ma faiblesse.

M. Maret (depuis duc de Biissano ), récemment

io8 PRÉFACE

sorti des prisons de MaïUoue^ était de retour à Paris. Il avait assisté à une représentation de V Épreuve délie te ^ et s'étant intéressé, sans le connaître, au jeune auteur de cet essai, il avait désiré me voir. M. Maret était sans place et probablement n'en voulait aucune, car il venait de refuser une ambassade. Je lui supposai naturellement la même opinion que moi à regard de l'ignoble gouvernement du Directoire. J'avais d'ailleurs la plus grande envie d'entendre une comédie en cinq actes, en vers, qu'il avait écrite dans son cachot, par des procédés ingénieux que la captivité est seule capable d'imaginer, et sur un seul carré de papier si petit que le prisonnier le tenait caché dans la boîte de sa montre ^. Je me rendis donc chez lui avec empressement. Dans cette première visite, M. Maret me parla fort peu de lui, beaucoup de moi. Il me questionna avec une discrétion toute gracieuse sur la fortune de mes parents et sur les moyens que j'avais de cultiver les lettres sans être à charge à ma famille. Mais, quand je lui eus appris combien ces moyens étaient bornés, il changea tout à coup de conversation comme un homme qui, n'ayant aucun crédit ou aucune volonté de l'employer, cherche à esquiver un solliciteur.

Quelle fut ma surprise, moins de vingt jours

(i) L'Héritier, i)ièce très iuléressanle qui lut lerue depuis aux Franrais et sans aucuufc laveur pour l'auteur devenu ministre.

après j (le recevoir une lettre du secrétaire-général du ministère de l'intérieur m'annoncant que, sur la recommandation de M. Maret,le ministre venait de me nommer rédacteur dausle Bureau des Théâtres nouvellement créé , avec un traitement de deux nulle francs!

Que de bonnes fortunes à la fois je devais à la délicate intervention de M. Maret! L'auteur de Paméla (François de Neufcliàteau ) était ministre; il aimait, il protégeait les lettres, et ne me plaçait évidemment au Bureau des Théâtres que pour m'encourager dans mes travaux particuliers, bien loin de vouloir m'en distraire.

J'eus en effet beaucoup de loisir; mais, par malheur, je m'en trouvai trop. S'il fut jamais un bureau sans objet, ce fut assurément le mien; et ce qui le rendit encore plus ridicule, c'est que, pour être plus sûr de nous tenir là inutilement pendant six heures, notre chef imagina de nous faire signer, deux fois le jour, une feuille de présence; méthode humiliante, anti-française, qui ne tarda pas à me révolter. — «Faites des comédies, me dit un jour ce « chef qui s'appelait M. Carré! — ISon, lui réponadis-je; je suis payé pour un travail de bureau : « donnez-m'en; j'y emploierai tout le temps que je « vous dois, .le n'ai pas besoin de votre consigne « pour remplir mes devoirs. » La consigne fut levée; mais le travail du bureau se réduisant toujours a ruMi , les matinées se passaient en cotivcrsations.

et de comédies point de nouvelles ! Seulement, dans les heures que je passais chez moi, je m'amusai à faire un opéra-comique *^.

Mais de nouveaux mouvements politiques se préparaient; le club des Jacobins, dissous de fait le 1 1 novembre 1794 par la jeunesse parisienne, l'avait été de droit par une loi de la Convention ellemême, du 23 août 1795. Leur audace essaya de le rouvrir. Profitant de la faiblesse du Directoire dont quelques membres les protégeaient, ils s'installèrent ouvertement dans l'église de Saint-Thomasd'Aquin, et, durant le peu de temps qu'on les y laissa, nous eûmes un nouvel échantillon de leurs séances de 93. Là plusieurs têtes furent demandées, et entre autres celle de François de Neufchâteau , qui en fut quitte pour la perte de son portefeuille, et fut remplacé par l'ex-conventionnel Quinette,

Celui-ci débuta par exiger de moi un certificat de civisme-^ c'était revenir au bon temps. A cette nouvelle , je songeai tout de suite à faire mes paquets. Un certificat de civisme! A qui le demander? A la municipalité de Langres? Elle aurait répondu par un certificat de royalisme. A la députation de la Haute-Marne? Mais il fallait qu'elle fût unanime. « Elle le sera, me dit un de nos députés, et je me « charge d'obtenir la signature de celui d'entre nous « de qui vous l'espérez le moins. » Celui-ci en effet

(i) Le Valet de deux maîtres . ( Voyez le W volume.)

DE LA DUPE DE SOI-MÊME. in

signa sans hésitei-; mais celui de tous sur qui nous croyions devoir compter le plus (il était royaliste) refusa.

J'en fus charmé. Je me vis avec joie chassé de ma place pour n'avoir pas fourni de certificat de civisme, heuieux surtout de n'avoir jamais rien fait pour le mériter ! Quel homme honnête en effet pouvait aspirer à l'éloge de ses vertus civiques, après avoir entendu célébrer celles de Marat dans une oraison funèbre qui se terminait ainsi : Caton , Aristide, Socrate^ Fabi ictus et Phocion^ je nai pas vécu avec vous ^ mais f ai connu Marat'^l

Rendu à ma liberté, et de plus payé de trois mois d'appointements arriérés, je ne m'écriai pas comme le fils du Père de Famille : J'ai quinze cents livres de rente ^ et je ne fis point de projets de mariage; mais dès le jour même je commençai un plan de comédie.

Entre les auteurs dramatiques de l'Italie que j'avais lus pendant ma détention , tels que Machiavel , Bibiena, Chiari, Cicognini, et même Albergati, le plus réguher et le plus élégant de tous, j'avais pris une affection particulière pour Goldoni. Sans me douter le moins du monde qu'il me viendrait un jour dans la pensée de reproduire sur la scène française un seul de ses ouvrages, je lisais avec avidité tous ceux que j'avais pu me procurer ; et pour-

(i) iG juillet 179'^.

tant ce n'étaient pas les meilleurs, quoique l'auteur en parle avec prédilection dans ses Mémoires , et que plusieurs, déjà imités, eussent réussi sur nos théâtres {les Caquets y la Jeune Hôtesse, la Maison de Molière, Paméla, etc. ). Mais j'y trouvais, à travers quelques défauts de terroir (qu'on me passe cette expression), un dialogue si naturel et si plein de charme qu'il me semblait souvent lire du Molière ou du La Fontaine. Laissons aux puristes delà Toscane le triste soin de critiquer son style; pour nous, Goldoni n'est point un Italien; c'est un moraliste, c'est un auteur comique qui appartient à toutes les nations, et qui est surtout digne de lareconnaissance de la nôtre, puisqu'il a écrit en français une des meilleures pièces de notre scène : Le Bourru bienfaisant.

De retour à Paris, après ma réclusion, je m'étais empressé de lire celles de ses comédies que je ne connaissais pas, et, parmi celles-ci, j'avais particulièrement distingué tout ce qu'il y a de plaisant dans Il Servo di due padroni , de comique dans un Curioso accidente, d'intéressant dans V Avocato veneziano; en sorte que, lorsque Picard, proscrivant de sa voix terrible et gaie mon essai de marivaudage me pressa en même temps de chercher promptement un sujet de vraie comédie, Goldoni me revint tout de suite à la pensée; et je bondis de joie en le retrouvant, comme un ami revoyant son ami après un naufrage.

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J'eus beaucoup de peine néanmoins à plier â nos mœurs et à noire scène le Curioso accidente. Ce n'était pas seulement la nécessité d'éviter la crudité italienne de quelques détails qui m'embarrassait, c'était le fond même du sujet qui, mieux examiné, me paraissait scabreux. Dans les Dehors trompeurs^ Boissy a fait aussi une Dupe de soi-même; mais celte dupe est lui homme du jour, que le moraliste le plus sévère voit tromper sans scrupule et avec plaisir. Le Sganarelle de V Ecole des maris est encore une Dupe de soi-même, que Molière a pu tourner en ridicule sans blesser les bienséances, car c'est un tuteur avide et justement détesté de sa pupille.

x\utre chose était de mettre en scène un père de famille qui, pour se venger d'un voisin, conseille à un jeune homme d'enlever la fille de ce voisin, sans se douter que c'est sa propre fille dont il favorise ainsi lui-même l'enlèvement. Il v a dans cette action quelque chose qu'il n'était pas facile de rendre vraisemblable, à moins de faire du père, ou un homme odieux qui cessait alors d'être comique, ou un imbécile Cassandre, digne des tréteaux du boulevard; or, c'est ce queje ne voulais pas, par respect pour le caractère de père, par respect pour le public, et par respect pour moi-même, qui crois que la comédie ne doit tendre à faire rire que les honnêtes gens.

Autres difficultés : le père donne à l'amanl un I. 8

conseil coupable; l'amant en profitera-t-il?... et la jeune fille consentira-t-eîle? Sur la scène italienne^ cela paraît tout simple; on y tolère bien d'autres licences; ce sont les moeurs du pays. Mais devant un public français!... Après quelques jours de méditation, je crus avoir surmonté, dans mon plan, une partie de ces difficultés, et, me flattant de vaincre les autres dans Texécution, je me mis à écrire ma pièce.

Quel était à cette époque l'état de la littérature et des théâtres? ce quêtait la situation de l'Europe et de la société française : une véritable confusion.

En moins de trois mois, trois républiques anarcliiques s'étaient établies, à l'instar de celle de notre malheureux pays, sur les débris d'un gouvernement régulier.

En France, la banqueroute des deux tiers de la dette publique, qui couronna dignement l'attentat du i8 fructidor, avait eu, pour la population de Paris surtout, des effets désastreux. Les proscriptions, plus cruelles que la mort, avaient laissé un long et profond découragement dans tous les cœurs ; elles avaient atteint jusqu'au sanctuaire des lettres et des sciences. MM. de Fontanes et de Pastoiet et M. l'abbé Sicard avaient été chassés de l'Institut et frappés d'un décret de déportation. La littérature était muette. Un seul poème fut publié dans ces tristes jours, et tous les esprits bien ftiits gémirent de cette publication. Le TibuUe français.

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tro(juant son pinceau si tendre, si gracieux et si cliaste contre celui de l'Arétin , subit à la fois le triple malheur de contrister ses amis, de désenchanter ses admirateurs et d'être protégé par le Di. rectoire.

Jetons maintenant un coup d'œil rapide sur les théâtres.

Quelques jours avant le i8 fructidor, les Français de Louvois avaient joué Les trois Frères rivaux, vieille comédie de Lafont, où le personnage comique de la pièce est traité de coquin à plusieurs reprises. Le public avait ri et applaudi bruyamment à ces injures, comme s'il eût eu l'intention de les appliquer à un des hommes du pouvoir. S'il y avait inconvenance ou injustice dans cette allusion, c'était au public qu'il fallait s'en prendre; mais comme cet ennemi-là est assez difficile à saisir, on trouva plus court de punir les comédiens en fermant leur théâtre, le jour même où l'on fermait la porte des Conseils Législatifs aux plus honnêtes députés de la France. Seulement on ne poussa pas l'assimilation jusqu'à déporter les comédiens à Cayenne; ils choisirent eux-mêmes le lieu de leur exil. Les uns s'engagèrent sur-le-champ à Feydeau; les autres, comme nous le verrons plus tard, se constituèrent en société dans le faubourg Saint-Germain; aucun ne se réunit aux Français de la république.

Ceux-ci jouaient dans le désert, et, comme il y

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avait parmi eux de très grands talents, il faut bien attribuer à quelque motif politique l'abandon où Paris les laissait. Ce motif, le \oici : tandis que le théâtre de Louvois devenait une des victimes du i8 fructidor, le ihéàtre de la république s'était avisé déjouer une pièce d'une lâcheté sans pareille, où, sous le titre des Véritables honnêtes gens, on faisait l'apologie complète de cette fatale journée. La désertion du public devint telle que ce théâtre fut obligé d'interrompre ses représentations. Les meilleius acteurs se rallièrent alors aux Français de Feydeau, qui n'avaient pas cessé d'obtenir et de mériter la faveur publique. Pour mieux sceller le rapprochement, M. Duval donna sa jolie comédie des Projets de Mariage , et réussit à y faire jouer ensemble ceux des comédiens qui, à tort ou à raison, avaient la réputation de se détester le plus cordialement.

Le directeur de Feydeau réunissait ainsi sous son administration deux théâtres français et un opéracomique. C'était trop pour un seul homme et surtout pour une seule salle; aussi chacun prévoyait la triste fin de son entreprise. Mais avant d'en par^ 1er, je ne puis me dispenser de faire mention ici d'une représentation extraordinaire et fort curieuse donnée dans cette salle au commencement de 1798.

Le vaintjucur de l'Italie était alors à Paris; c'était à (|ui lui rendrait des iionmiagcs. Plus il fei-

DE LA D U P F DE S 0 I - >1 È M E. i 1 7

gnait de vouloir s'y dérober, plus on 1 en accablait ; et tous ces hommages n'étaient pas, à vrai dire, d'une invention également heureuse.

Quel fut, pai- exemple, le spectacle joué par ordre devant Fauteur du traité de Campo-Formio , devant le futur empereur des Français? L'opéra du Traité nul et la tiagédie de Macbeth... Cet à-propos ne rappelle-t-il pas la représentation de Britannicus., donnée depuis en présence de l'impératrice Joséphine , au moment même où s'opérait son divorce?

Était-ce pai' hasard, pai- maladresse ou par malice qu'on avait choisi Macbeth.'^ Je l'ignorais. Ce que je sus seulement à n'en pouvoir douter, c'est que le grand général , quelque effort qu'il fit pour se cacher dans le fond de sa loge et pour dissinui- 1er ses émotions, n'entendit pas sans embarras ces vers du vieux Duncan à Macbeth :

Près d'être enveloppé du bruit de ta victoire, Tu uc veux, je le vois, qu'échapper à la gloire. Jamais l'ambition ne corrompra ton cœur !

et que son trouble fut surtout remarquable au récit de la vision de Macbeth :

Et tous trois ' , dans les airs, en fuyant loin de moi. M'ont laisse pour adieux ces mots : Tu seras roi.'

(1) Les trois spectres.

ii8 PRÉFACE

Tu seras roi! Peu de personnes savaient alors que cette prédiction avait déjà été faite à Bonaparte, aune époque où sa grandeur future était bien autrement difficile à prévoir ; car c'était peu de jours après le i3 vendémiaire. On en parla pourtant, mais il n'est plus guère possible aujourd'hui d'en .douter. Voici, entre autres témoignages, ce qu'on lit dans un ouvrage sur Bonaparte, publié récemment ^ :

« Je rentrais un soir, lorsque dans ma chambre « à coucher, sur la cheminée et à ma pendule, je « vis une enveloppe qui me frappa par sa couleur; « elle était rouge et le cachet noir. — Qu'est-ce? « demandai-je à mon domestique. — Citoyen gé- « néral , je n'en sais rien. — Ce n'est pas toi qui l'as « apportée ici? — ÎSon. — A qui l'a-t-on remise? « — Je ne le sais pas. Je fais appeler Junot; il « n'avait rien vu; son camarade n'avait pas apporté « le pli, ni vu personne. Je me fâchai ; ce fut en vain. « Je dis au domestique de me donner la lettre ; je « l'ouvris... Il y avait dedans cet hémistiche d'une

« tragédie de Ducis :

Macbeth , tu seras roi !

« et plus bas ces mots ; L'homme rouge.

« Je jetai le tout au milieu d'un brasier

« ardent. M'annoncer que je serais roi, et après le K 1 3 vendémiaire, c'était de l'insolence, et celave-

(1) C'est dans sa houilic même qu'on a placé ce récit.

DE L V DUPE DE S O I - >1 È M £. i ir)

« liait certainement d'une main ennemie. L homme « rouge! Sotte plaisanterie! impertinence dont je «n'étais pas dupe!... Moi, roi, comme Macbeth!... « Lui l'avait été par un crime , par un assassinat de « son roi, son parent, son hôte, sou ami. L'imite- « rai-je? Moi, roi ! moi, général de la république!... « Mais,au milieu de cette perplexité, la faiblesse hu- « maine me saisissait au cœur; mille pensées tu- « multueuses venaient m'assaillir.... J'aurais voulu (c connaître cet homme rouge, le voir, lui parier.... « punir son audace; car était-il possible qu un jour <(. j'eusse à récompenser sa perspicacité .^ »

Oui, l'on a quelques raisons de croire que cette perspicacité fut récompensée; du moins, des hommes bien instruits, et bien placés pour l'être, ont fait un singulier rapprochement. \ oyant au i8 brumaire Bonaparte disposé jusqu'à minuit à remplacer Fouclîé , et se décidant tout à coup à le garder, l'homme rouge (se sont-ils dit) se serait-il inopinément révélé ce jour-là, en se recommandant d'un souvenir qui ne pouvait être effacé? Celui qui était l'objet de la prophétie aurait-il pardonné à celui qui en était l'auteur d'avoir, cinq ans aupara. vant, offensé légèrement ses scrupules, mais vivement excité ses désirs ?

Quoi qu'il en soit, et sans garantir la justesse de ces conjectures, ({ui du reste feraient honneur à la haute pénétration de Fouché, toujours est-il cerliiui à mes yeux (pie le mot tu seras roi a frappé

deux fois les oreilles dé Bonaparte, et que, le jour de la curieuse représentation dont j'ai parlé plus haut, plus de cent personnes répétaient en sortant : // sera roi!

Mais laissons le futur maître de la France partii-, peu de temps après la représentation, pour son expédition d'Egypte et revenons aux pauvres comédiens de la rue Feydeau. Le directeur, chargé de trois troupes, se vit forcé d'en ramener deux dans la rue de Richelieu. Le succès des Vénitiens^ de M. Arnault, semhla d'ahord devoir rétahlir les affaires du directeur, assurer l'existence des acteurs et procurer \\ l'auteur de cette tragédie autant de profit que de gloire ; mais tous furent déçus dans leurs espérances. Trois mois après vinrent la faillite et la clôture.

Les Français de Louvois, plus heureux ou mieux avisés, s'étaient arrangés, avant cette bagarre, pour se remettre en société dans la salle de l'Odéon. Le Voyage interrompu de Picard, joué le 20 novembre,fit rire tout Paris, et, ({uelques jours après, tout Paris alla pleurer à Misanthropie et Repentir^ où chacun rit aujourd'hui d'avoir pleuré. Depuis le Timocratc de Thomas Corneille on n'avait pas souvenir d'une pareille vogue ; la foule était telle que si, comme aux pièces de Scudéry, les portiers de la (]omédie-Française ne fuient point assommés, c'est uniquement parce que la (Comédie n'a plus de portiers.

DE LA DUPE DE SOI-MÊME. i-ii

H parut à la fois plusieurs parodies de ce drame; celle du Vaudeville surloul était charmante :

On pleure en lisant les affiches ;

On pleure en prenant des billets, etc.

Cette piquante moquerie attira presque autant de monde que la pièce parodiée; mais tels étaient l'état des mœurs et l'engouement du public pour les femmes repentantes, que le succès, loin de diminuer, devint une espèce de fureur.

Tout semblait donc promettre une grande prospérité aux Français de Louvois , dans cette salle qu'on a si justement nommée depuis le désert de VOdéon.

Je n'avais pas besoin de ce motif pour leur destiner la ])ièce à lacpielle je travaillais. Je l'avais lue d'abord à Picard, scène par scène, puis acte par acte, puis en entier, et, fort de son suffrage, j'en fis ensuite lecture à tous les comédiens réunis qui la reçurent par acclamation. Les rôles furent distribués sur-le-champ, et on fixa la première répétition au lendemain de la représentation de l' Envieux, qui fut donnée en effet le i8 mars 1799.

Le 19 au matin, j'ouvre ma croisée pour respirer le bon air des nombreux jardins (jui environnent le Luxembourg; mais tout à coup mes yeux , en se portant vers la droite, aperçoivent une épaisse fumée qui me fait ciaindr(> lotit d'al^ord que le beau

palais de Médicis ne soit menacé d'un incendie. Le feu était à l'Odéon.

Je me rendrai franchement cette justice. Uniquement occupé d'un désastre qui ruinait en peu d'heures tout un quartier et laissait sans asile une société entière de comédiens recommandables par leur zèle et par leurs talents, il ne me vint pas une minute dans la pensée que, faute de salle, ma comédie allait aussi se trouver dans la rue. Ce fut Picard ([ui m'v fit songer en me disant, avec cette gaité accoutumée que je lui retrouvai encore lors du second incendie de l'Odéon : « Mon ami , j'avais fait « faire un bel habit pour jouer votre Ricardo ; il « est brûlé, mais dès ce soir j'en commande un au- « tre. Quant à l'habit de votre Bonezi, tenez, re- « gardez (et notez ce trait de caractère) : Grandmé- « nil* vient de sauver du feu toute sa garde-robe, « en montant lui-même dans sa loge à l'aide d'une « échelle et en dépit des pompiers 'qui ne l'osaient « pas. »

Dès le lendemain la salle de la rue de Louvois fut offerte, mais pour quelques jours seulement, aux malheureux incendiés. Le surlendemain, commencèrent les répétitions de la Dupe de soi-même^

(i) Très honnête homme et acteur du premier ordre. I! excellait dans l'emploi des grimes el principalement dans le rôle de l'Avare.

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dont la première représentation fut donnée le I I avril. Le succès en fut complet; mais je ne saurais dire qui de Picard, des comédiens ou de moi en eut plus de joie.

Cependant, l'asile de Louvois devant être retiré, il avait fallu en chercher un autre. On n'eut que rembarras du choix. Les comédiens et la pièce nouvelle voyagèrent alors ensemble dans Paris, et furent successivement accueillis et fêtés au grand Opéra, à TOpéra-Comique de la salle Favart et au théâtre du Marais, rue Culture-Sainte-Catherine. Cette promenade avait son danger; car affrontant chaque jour une salle nouvelle et un public presque nouveau , c'était presque aussi chaque jour comme une première représentation. Je me tirai heureusement de toutes ces épreuves. Je subis avec un égal bonheur, quelques mois après, l'épreuve de la reprise de l'ouvrage sur le théâtre de la rue de Richelieu, lorsque tous les comédiens français s'y virent enfin réunis^, et aucun critique ne démentit, ni avant ni après l'impression, les sucrages obtenus à la scène.

Que conclure de tous ces faits exposés naïvement? que naïvement aussi je crois cet ouvrage excellent? Je suis si loin d'une pareille illusion que, pour le rendre plus, digne de mes lecteurs , je viens d'y faire des changements ([ui ne m'ont ja-

(i) Ils reprirent aussi l'Epreuve délicate.

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mais élé deuiandt's. J'ai même ajoiilé au second acte une scène loul entière, qui m'a paru nécessaire pour mieux établir le cai'actère du principal j)ersonnage. J'ai corrigé avec soin dans le style tout ce f jui m'a paru blesser ou la délicatesse , ou l'iiarmonie du langage; et malgré cela, combien de défauts je crains d'y avoir laissés sans le savoir! combien dont je m'aperçois et qu'il m'est impossible de faire disparaître! Et, par exemple, pour donner plus de décence à la conduite des deux amants , j'ai placé à C(Mé de l'un ini valet, à côté de l'autre une suivante qui, non contents de les exciter à trompeile père, les trompent aussi eux-mêmes afin de mieux vaincre leur résistance. Mais si ces deux personnages m'ont semblé nécessaires, si même j'ai réussi à les rendre comiques, n'est-ce pas du comique vieux, décréph , fossile, comme diraient nos romantiques? Hélas 1 oui, je le confesse; ces personnages sont de convention plus qu'ils ne sont dans la nature. C'est de la vieille comédie latine, rarement imitée par Molière, et trop servilement copiée par Regnard. Il faudrait aujourd'bui faire autrement et surtout il faudrait faire mieux. Voih\ le difficile.

Quant à moi j'y renonce, et je livre ma pièce à mes lecteurs avec tous ses défauts, me bornant à leur demander grâce pour elle, en faveur de cecju'ils. pourront y trouver de louable et d'amusant.

Encoie im mol pourtant, et qu'il me soit per-

DE LA DtPK DE SOI-MÊME. iiS

mis de leur faire le récit d'ime petite mésaventure dont la Dupe de soi-même a été l'occasion.

Vers la fin de novembre 1799 j'accompagnais, sans titre, sans fonctions et seulement comme ami, un délégué des Consuls, dans le département même que le plus odieux des proconsuls de la Convention (Joseph Lebon) avait naguère choisi pour théâtre de ses exploits. Que le délégué, honorable député du conseil des Cinq-Cents, reçût dans le Pas-de- Calais l'accueil que lui promettait le but de sa mission consolante et réparatrice, rien de plus simple; mais moi, ((ui m'y croyais tout-à-fait inconnu, ([uelle fut ma surprise de voir ma bienvenue fêtée pres(pie à l'égal de la sienne et d'être accueilli comme une vieille connaissance!

Oui, j'étais venu , je vous jure, Avant que je fusse arrivé !

Quand je dis moi, je veux dire une de mes comédies. Il v avait à Calais une famille honorable et distinguée par son esprit non moins que par ses vertus. Le chef de cette famille*, ancien magistrat et l'un des plus parfaitement hommes de bien que j'aie rencontrés dans ma vie, aimait beaucoup les lettres, et parmi les nouveautés qu'il avait lues se trouvait par hasard la Dupe de soi-même. Venu à Arras au-devant du délégué , il m'avait tout dV bord parlé de cette pièce. In auteur qu'on loue

'\\.) M. Blanquart-de-Bailleul.

liO PRÉFACE

devient bientôt un ami; aussi dès ce jour je le fus,

et c'est pour moi honneur et bonheur.

Je le soupçonnai pourtant, mais à tort, du mauvais tour que voici :

Deux jours après mon arrivée à Arras, ayant à faire une visite à quelqu'un qu'on m'avait dit être logé près de la salle de spectacle , je jette en passant les yeux sur les affiches et j'y lis : « Aujourd'hui diiodi (c'était encore le style du temps) la première représentation, dans cette commune, de la Dupe de soi-même , comédie nouvelle. » Bon! me dis-je, on a oublié sur l'affiche le nom de l'auteur; je serai sûr de venir ici ce soir incognito. On dîne fort et long-temps dans la ville d'Arras, et de plus nous dînions ce jour-là chez le receveur-général! Comment m'échapper d'assez bonne heure?... J'en vins à bout cependant et (je le croyais du moins) sans qu'on s'en fût aperçu. Mais voyez la trahison! A peine les détestables comédiens eurent - ils débité, ou plutôt bégayé la première scène , que des applaudissements bruyants partent de tous les coins de la salle; autant en arrive à chacun des actes et pendant toute la durée de la pièce. Les comédiens, peu accoutumés à de pareils présents ^ se regardaient entre euxavecun étonnement modeste et comique qui redoublait les bravos au lieu de les arrêter. Moi seul , danà toute la salle, ne partageant point la gaîté générale, je me vis montré au doigt

coiiime un original, un étranger, un sourd-muet, que sais-je? un cabaleur! Le fait est que j'étais au supplice et de voir ma pièce estropiée par les acteurs et de la voir applaudie par le public, sans avoir pu être comprise ou même entendue. Ce fut bien pis quand la toile se baissa; car on demanda l'auteur, et tous les traîtres amis, amenés au théâtre par le receveur-général, s'écrièrent en désignant ma loge : «Le voilà! le voilà! »

Mes cliers confrères dramatiques, que le ciel vous préserve d'une pareille ovation!

PERSONNAGES

BONÉZI, riche négociant.

lUCARDO, commis à la douane.

SEL.MOURS, jeune poète français.'

DUBOIS, valet de Selmours.

FABRICE, valet de Bonézi.

CAMILLA, fille de Bonézi.

JUSTINE, française, suivante de Camilla.

La scène est à Messine , dans la maison de Bonézi.

COMÉDIE

Le théâtre représente un saloa bien meublé; quatre portes: une au fond communiquant à tous les appartements; deux latérales, dont l'une à droite est la porte de l'appartement de Camilla ; l'autre à gauche, celle du dehors; du même côté, et plus en avant , une porte de cabinet.

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