‹ uvres diverses de m. RogerChapitre 87 sur 235 · REPRESENTEE POVR LA PREMIERE FOIS · texte numérisé non relu

REPRESENTEE POVR LA PREMIERE FOIS

Sl'R LE THÉÂTRE-FRANÇAIS, LE 4 OCTOBRE l8uO.

Ah! quelle joie exirênu'

D'enrichir la beauté qu'on respeck-, qu'on aime , Et qui, pour un peu d'or, vous appjrle en retour Des JoDs plus précieux, etl'eslimi- et l'amour I

Caroli>e, scùne i.

PRÉFACE DE GAPxOLINE

En promettant de tracer dans chacune de mes préfaces une esquisse des événements historiques de l'époque, n'ai -je pas pris un engagement quelque peu téméraire, et mes souscripteurs qui l'ont accepté ne trouveront-ils pas eux-mêmes quelque chose de bizarre dans ce mélange de politique et de littérature, de grands drames et de petites comédies, de crises Européennes et de bagatelles fugitives? En vérité, je commence aie craindre , et cette crainte m'impose plus que jamais la nécessité d'être bref.

Ainsi d'abord, passant rapidement sur la fameuse expédition d'Egypte, je citerai seulement à ce sujet une anecdote qui joint, ce me semble, à l'avantage d'être inédite, le mérite de peindre merveilleusement le chef de cette expédition, et d'expli(|uer la secrète et gigantesque pensée qui la hii fil entreprendre.

2(>4 PRÉiACE

Dans les premiers jours du consuial, le général Bonaparte disait à l'un de ses confidents : « Sa- « vez-vous bien au juste quel rôle Sidney-Smith, « échappé de la prison du Temple, a joué dans l'his- « toire de ma vie? — Je sais que, par suite de cette a évasion, c'est lui qui arrêta devant Saint-Jean- « d'Acre votre marche victorieuse. —Eh bien! tout « est là. Sans lui, je passais par Constantinople pour « arriver à Paris , et il m'a forcé de passer par Paris « pour arriver à Constantinople. »

Il paraît que, douze ans après, durant la campagne de Moscou, l'indiscrète confidence de ce projet de conquête fut révélée au Grand-Seigneur, qui s'en vengea en signant tout à coup la paix avec l'empereur Alexandre'; en sorte que la partie de l'armée russe occupée contre les Turcs, n'ayant plus cet ennemi à combattre, se porta sur les derrières de l'armée française pour lui couper la retraite.

Quoi qu'U en soit du but de l'expédition et des projets ultérieurs du conquérant, soit en cas de succès, soit en cas de revers, le voici qui, après avoir fait ses adieux à l'Afrique par la victoire d'Aboukir ( a5 juillet 1799), quitte son armée, échappe comme par miracle aux croisières anglaises, et vient à l'improviste débarquer à Fréjus.

Où en étions-nous alors? Plusieurs défaites en Italie, une tyrannie directoriale ignominieuse, une loi (l'infâme loi des otages) lallumanl la guerre civile dans l'Ouest, menaçant le midi du même in-

DE CAROLINE. 2o5

roiidic et répandant partout l'épouvante, une lassitude, un dégoût, une liorreui" universels du présent, sans aucun espoir d'avenir; telle était la situation de la France, au 9 octobre 1799.

Mais, ce jour-là, un homme arrive qui, ralliant à lui tous les partis, les uns par l'audace, les autres parla ruse, ceux-ci par des promesses de liberté, ceux-là par des espérances monarchiques, renverse le Diiectoire avec l'aide de deux Directeurs , la république avec l'aide des républicains, et enfin se fait roi, sinon avec le concours, du moins sans l'opposition des royalistes.

De tous les partis, quel fut celui par qui le général commença ses conquêtes? celui des philosophes (ju'il a depuis appelés idéologues. Ils entrèrent les premiers dans le complot du 18 brumaire, à la suite de M. l'abbé Sieyès. En vain celui-ci vint-il quel- ([ues jours après , au sortir d'une conférence avec le général, leur faire cette confession : Mes amis , nous nous sommes donné un maître qui sait tout y qui peut tout et qui veut touf'^ . Il n'était plus temps de reculer; le lion avec lequel on s'était mis en société avait fait son partage.

Le mouvement d'ailleurs était général. Qui aurait osé l'arrêter, ou même qui l'aurait désiré? A la nouvelle de l'expulsion des Conseils législatifs et

(ly Qui<'.onqu<' a connu M. Cabanis a pu lui enlcndre irpétcr plusieurs lois ( ps paroles.

2u6 PRÉFACE

du renversement du Directoire, il s'était élevé un seul cri dans toute la France, et c'était un cri de joie. Paris ressemblait, dans son ivresse , à une ville assiégée qu'un libérateur inespéré vient de sauver de l'incendie et du pillage; car le pillage et l'incendie, c'était la révolution , et chacun croyait la révolution finie. La délivrance fut célébrée sur tous les théâtres : à Favart, dans les Mariniers de Saint- Cloud, au Vaudeville dans la Girouette de Saint- Cloud; mais principalement dans cette même salle de Louvois, fermée par le Directoire, au i8 fructidor. C'est là que les membres des Conseils, que le général avait chassés par les fenêtres, furent livrés de la manière la plus piquante à la risée publique, dans un vaudeville intitulé la Pêche aux Jacobins. Cependant, les grands acteurs du i8 brumaire avaient promis une constitution. Elle fut rédigée, non pas en deux heures, mais en un mois. C'était la cinquième depuis 1791 . Elle ne trouva guère d'amateurs; elle déplut aux royalistes par son principe et aux républicains par ses formes : à quoi le consul Lebrun, homme d'esprit, presque aussi Grec que Français*, répondait plaisamment par un apologue de Plutarque. Avez-vous lu, disait-il, le Banquet des sept sages? Voici ce que Plutarque y raconte, à l'oc-

(1) M. Lebrun, traducteur de V Iliade et de la Jérusalem délivrée, écrivait si bien la langue grecque qu'il fit passer un morceau de sa composition p«)iir un ancien fragment grec, récemment dérouvert.

DE CAllOLINE. 207

casion des (bus: «Un jour, la Lune demanda à sa « mère de lui faire faire un petit surcot qui allât à « sa taille. Eh! le moyen? répondit la mère; je le « vois. tantôt mince, tantôt ronde, tantôt cornue, « croissante et décroissante. Au diable l'entreprise « dliabiller les fous à leur convenance! »

L'autre Lebrvni *, qui ne fut ni consul, ni sénateur, Lebrun, le poète républicain, résuma dans une seule épigramme toute la constitution nouvelle :

(i) La république des lettres ne comptait alors dans son sein que deux personnes de ce nom. La troisième n'a été connue que plus tard. Après la bataille de Wagram, M. P. Lebrun, aujourd'hui de l'Académie française, fit insérer dans le Moniteur une ode sur cette victoire mémorable. L'ode parut si belle que M. Daru, qui m'a raconté lui-même celte anecdote, n'hésita point à l'attribuer à Pindare-Ltehrwa. Voilà (dit-il au vainqueur) le seul ennemi peutêtre que vous eussiez encore à vaincre, qui chante aujourd'hui vos louanges et vous demande la paix. — Je la lui accorde, répondit celui-ci, et, pour la cimenter, j'y joins une pension de six mille francs. Qui fut surpris de ces largesses? ce fut Pindare. Mais dans cette aventure, tout ne fut pas agrément pour lui. Il lui plut de tous côtés des compliments sur son ode, et son ami François de Neufchâteau qui s'y était mépris comme M. Daru, lui écrivit des félicitations qui le mirent en fureur. << C'est, lui disait-il, sans au- " cune comparaison, ce que vous avez fait dans votre vie de plus " lyrique et de plus admirable; votre ode même au Faisseau le a Fcngeiir n'approche pas de celle-ci.» Pindare se consola pourtant, d'abord en acceptant la pension de G, 000 francs, puis en continuant de faire des épigrammes.

2u8 PREFACE

<■• Nous avons abjuré le pouvoir monarchique ; K Nous avons des Consuls, nous avons un Sénat,

« Nous avons même un Tribunal

« Et peut-être une République. »

Là se borna l'opposition des républicains et des philosophes; et quand, un mois après, parut l'arrêté consulaire du 17 janvier, qui tuait d'un seul coup la liberté de la presse périodique , pas un seul de leurs écrivains n'éleva de réclamations.

Mais que sert aujourd'hui de récriminer , de se vanter de son courage et d'accuser les autres de faiblesse? Ce que nous avons fait ou laissé faire depuis quelques années a-t-il dû nous rendre si fiers? Soyons de bonne foi; oui, Bonaparte est monté au pouvoir en trompant tous les partis; oui, à une gloire immortelle et sans tache, il a préféré une gloire viagère , une gloire meurtrière à la fois pour l'Europe, pour la France et pour lui-même *; mais

(i) Ce qui a perdu en effet Bonaparte, c'est moins encore son ambition sans terme et sans mesure que sa passion effrénée pour la guerre. La guerre n'était pas simplement pour lui un moyen d'arriver à son but, c'était sou but véritable et souvent son but unique. Ranger des hommes en bataille, les faire manœuvrer et se battre, le jour comme la nuit, dans les neiges comme sous le tropique, c'était là son bonheur souverain ; la victoire même avait pour lui moins d'attrait que le combat. Au-dessus de tous les talents, il plaçait le talent militaire ; au-dessus de tous les courages, le courage guerrier. Sa vie abonde en preuves de ce que j'avance; je n'en citerai qu'une qui est fort peu connue et que je tiens de bonne source. — Il y ont un jour dans le carré Saînt-Maifin un mouve-

quel cœur français n'a pas tressailli d'espérance et de joie aux actes réparateurs qui signalèrent les premiers jours de son gouvernement, à l'abolition simultanée de la Jeté du meurtre de Louis XVI*, de la loi des otages et de la loi de V emprunt forcé, au rappel des proscrits et des ministres de la religion, périssant de misère et de douleur à Sinnamary? Et quand on songe que tout cela fut l'ouvrage de trente jours, quand on se reporte à l'horrible situation où il trouva la France, peut-on s'étonner qu'il y ait excité de l'enthousiasme , et que ses premiers efforts pour la restauration sociale devant en faire espérer de plus complets et de plus magnanimes, les hommes les plus distingués dans les lettres, dans l'administration et dans la jurisprudence, tels que MM. deFontanes, Tronchet, Portails, etc., etc., lui aient prêté l'appui de leur talent, de leur savoir et de leur renommée?

ment insurrectionnel parmi les conscrits de Paris. Bonaparte les fit cerner et charger par un régiment de ligne. Ils se défendirent bien et on en tua une quarantaine. Le soir même Bonaparte dit au Préfet de la Seine (M. Frochot), en se frottant les mains: « Ces gaillards-là ont l'esprit militaire! cela fera de bons soldats!».

(1) " Le supplice a son culte et le meurtre a sa fête,»

a dit mon confrère et mon ami M. Michaud, dans le Printemps d'un Proscrit, poème composé durant la troisième proscription de l'auteur, tableau fidèle et touchant de nos malheurs comme des siens, et qui suffirait pour faire vivre long-temps le nom de M. Michaud, lors même que le poète n'aurait pas pris place depuis, parmi nos meilleurs historiens, par son Histoire des Croisades et par 1.1 Correspondance d'Orient.

Si les premiers jours du consulat furent pour l'état social un commencement de renaissance, il n'en fut pas tout-à-fait de même pour la littérature. Toutefois , deux productions d'un genre bien différent fixèrent particulièrement, quoique à des titres divers, l'attention publique à cette époque : \ Éloge de JFhasington par M. de Fontanes, et le Pm^odeM. Lemercier. L'éloge de Whasington, ouvrage qu'on pourrait appeler de circonstance *, n'en demeurera pas moins un admirable modèle de goût et d'éloquence; Pinto , drame original, piquant et hardi, aurait pu, en ouvrant une route nouvelle et légitime à la comédie, être en même temps un point d'arrêt que les novateurs n'oseraient dépasser; ils n'y virent au contraire qu'un point de départ, d'où ils s'élancèrent aveuglément dans les plus déplorables extravagances.

Il vivait alors à peu près inconnu , cet écrivain qui, deux ans plus tard 2, brilla tout à coup d'un immortel éclat , ce génie qui , pour remplir l'Europe de son nom, n'a pas eu besoin d'armée, et qui, plus heureux que le conquérant dont le règne a commencé avec le sien , est encore debout et plein de jours sur son trône, sans y avoir à redouter l'île d'Elbe ou Sainte-Hélène.

(i) Voyez au W vol. le discours pour la réception de M. Villemain, à l'Académie française.

(2) La première édition du Gcnic du Christianisme ne fut publiée qu'en 1802.

Comment passer du Génie du Christianisme à la comédie dont il faut pourtant bien que j'entretienne le lecteur? Y a-t-il pour moi une transition possible? Non assurément. Nul ne trouvera donc mauvais que je me dispense de la chercher.

Le sujet de Caroline est une aventure attribuée à M. d'Apchon , archevêque d'Aucli. On raconte que, voulant un jour sauver de la misère un galant homme qui repoussait tous ses bienfaits, il avait imaginé d'acheter de lui un vieux et méchant tableau représentant saint Martin, après l'avoir fait estimera un prix fort exagéré, par un peintre qu'il avait mis dans sa confidence.

Placer un archevêque sur la scène, fût-ce avec l'intention de l'honorer, c'était là une idée qui ne pouvait jamais me venir à l'esprit; mais d'une ingénieuse ruse de la charité chrétienne faire l'artifice d'un amour honnête et délicat, où était l'inconvénient et qui pouvait m'en blâmer?

Quel charmant sujet de petit acte! De quel heureux mélange de gaîté et de sentiments doux il me parut susceptible d'être orné ! Ce n'était pas tout-àfait de la comédie comme la voulait Picard (il l'approuva pourtant), mais c'était, ou du moins ce pouvait être, de la comédie à la manière de Collin. Il ne s'agissait plus que d'une bagatelle, c'était de l'écrire comme lui.

Je ne m'en flattai pas; mais, pour être plus sûr d'en approcher, je fis ce que ce bon Collin fiiisait

lui-même à chaque pièce qu'il composait; il consultait son ami Andrieux; moi j'allai consulter tour à tour Picard, Andrieux et Collin. Combien ils me furent utiles et doux ces rapports intimes et journaliers avec trois hommes d'un caiactère si sûr et si liant, d'un talent si remarquable et si divers! Collin, moins gai que Picard, moins châtié qu'Andrieux, avait comme eux et peut-être plus qu'eux l'art de s'identifier avec l'auteur, avec le sujet, avec les personnages delà pièce qu'il avait à juger. 11 ne vous interrompait pas pour vous dire: C'est bien, c'est mal, vous avez tort, vous avez raison; mais il se levait, il s'asseyait, il gesticulait, il se mettait en scène ; il devinait et murmurait tout bas tout ce que devait exprimer le personnage dans la situation donnée ; et, quand vous trompiez sa prévision , il s'écriait : « Un moment! je me trompe! ce n'est pas cela que je veux dire! » Un étranger qui aurait écouté aux portes aurait juré que c'était Collin qui composait ou qui lisait sa pièce. Ma comédie n'avait d'abord que quatre personnages : Caroline , Desrosnais , le peintre Duhreuil et le valet Deschamps. Ce fut par le conseil de Collin que j'y ajoutai une vieille gouvernante qui , bien qu'elle appartienne à Desrosnais^ sert en même temps Caroline et rend plus décente la position de celle-ci.

« Vous êtes orpheline, eh bien ! pour vous du moins M Ma vieille gouvcrnanle élait aux petits soins.

DE CAROLIiNE. au

« Vous épargnait l'ennui de mainte bagatelle;

« Elle sortait pour vous, vous écriviez pour elle, etc.

Le dénouement de la pièce gagne beaucoup en vivacité à l'introduction du rôle de Françoise; c'est elle qui arrête et nomme Deschamps , et dévoile ainsi, sans le vouloir et sans le savoir, toute l'intrigue à Caroline^ d'une manière naturelle, piquante et dramqj;ique.

Après avoir déclaré en conscience ce que ma pièce doit aux conseils de mes amis, je dirai avec la même franchise ce qu'eux et moi y avons laissé de défectueux; c'est le rôle du peintre Duhreuil; il manque d'originalité. Sans doute il est heureusement imaginé pour faire ressortir les bévues du faux amateur et par conséquent pour renforcer le nœud de l'intrigue; mais je n'ai pas tiré, ce me semble, de celte opposition tout le parti nécessaire ; j'aurais dû lui donner un caractère plus tranchant, plus décidé, et, si je puis m'exprimer ainsi, ^wà pittoresque. En un mot il n'est pas assez

peintre.

En revanche, je crois avoir fait du faux amateur Deschamps un personnage comique et vrai. Dans une pièce d'intrigue amoureuse, il n'est pas toujours facile de faire un portrait de mœurs. Je me flatte pourtant d'avoir assez bien réussi à reproduire sur la scène l'épaisse fatuité, l'ignorance et l'extravagante folie des parvenus qui blessaient les yeux et

3i4 PRÉFACE

les oreilles de la société d'alors , race d'hommes qui , née des révolutions et protégée par elles , échappe trop souvent à la rigueur des lois, mais, heureusement pour la morale, reste au moins justiciable du ridicule.

« Un nouveau riche! eh quoi!

« Ne connaissez-vous pas ces gens-là comme moi? « Prodigues de leurs biens, comme avides des nôtres, « Ils dissipent les uns comme ils ont pris les autj|ps. »

J'ai trouvé ce trait dans Tacite^, mais c'est aux parvenus eux-mêmes qui étaient alors le plus en évidence que j'ai emprunté presque toutes les balourdises divertissantes qui tombent de la bouche de Deschamps. Le mot il est avant la lettre avait été dit tout récemment par un fournisseur fameux, à une vente publique de tableaux.

Je ne crois pas toutefois" avoir fait seulement un portrait de circonstance , car les parvenus sont de tous les temps ; c'est une famille ancienne et de vieille roche qui multiplie et se perpétue, par les mêmes bouleversements sociaux qui détruisent les races nobles et loyales. Peut-être que les auteurs comiques actuels , en cherchant bien , rencontreraient encore aujourd'hui quelques-uns de ces ori-

(i) lisdem ergà aliéna sumplihus, quibus sua prodegcrant, cùm rapacissimo cuique ac perdilissimo, non agri aut fœnus, sed sola instnimenfn vitiornm iniinereiit.

(T.VCITK, liv. I".)

DE CAROLINE. 3i5

ginaii.v, et probablement leurs successeurs n'eu manqueront pas.

Mais abrégeons. Ma petite pièce finie, lue et relue par mes amis ou (ce qui est la même chose) par mes juges les plus sévères; persuadé comme eux que c'est ce que j'ai fait de mieux jusqu'à ce jour, je la porte avec confiance à la Comédie-Française. La lecture y produit beaucoup d'effet ; tous les comédiens , à l'exception d'un seul, me témoignent leur satisfaction , soit par leurs paroles, soit par un rire perpétuel et franc, le plus sûr indice de la réception d'un ouvrage, et, pour la première fois, je m'en retourne chez moi sans attendre Véno/îcé de mon arrêt.

«J'ignorais et la langue et les mœurs du pays.»

Dans ma sécurité vraiment Champenoise, j'avais eu l'imprudence délaisser voir clairement, en lisant ma pièce, que je destinais à Dugazon le rôle de Deschamps; or, ce qui avait charmé celui-ci avait vivement indisposé son rival et son ennemi, Dazincourt, moins bon comédien que lui peut-être, mais bien autrement habile en intrigue. J'appris le soir au théâtre que Dazincourt avait fait i;efuser ma pièce. Heureusement pour moi, il y avait alors une actrice célèbre qui, par la supériorité de son talent et de son esprit, avait acquis un juste empire sur la Comédie; c'était mademoiselle Contât. Je reçus d'elle, le lendemain , le ])illii (jue voici :

2i6 PRÉFACE

« J'ai beaucoup de regret, monsieur, de n'avoir « pu assister hier à la lecture de votre jolie pièce. « Je dis jolie, seulement sur parole; mais il ne tient « qu'à vous que mon jugement ait une base plus « solide. Venez demain et dès aujourd'hui, si vous « voulez, déjeuner rue de La Rochefoucault et me « lire votre ouvrage. Quoique vous ne m'y desti- « niez aucun rôle , je suis heureuse d'espérer qu'a- « près l'avoir entendu, je trouverai moyen de répa- « rer l'injustice qu'on vous a faite hier.

Louise Contât. »

On présume bien que je ne manquai pas au rendez-vous. Trois jours après, je fis une seconde lecture de Caroline , à laquelle Dazincourt n'assista point; la pièce fut reçue à l'unanimité et représentée six semaines après (le 4 octobre 1800), avec un succès qui est encore aujourd'hui un des souvenirs les plus doux de ma vie.

Toutefois, comme si , au milieu des plus grandes jouissances que le théâtre m'a procurées, il fallait toujours que quelque accident vînt me faire repentir d'avoir préféré celte carrière à celle du barreau, je vis le succès de Caroline au moment d'être arrêté dès le premier jour. Ma pièce avait passé sans encombre à la censure, puisqu'on l'avait représentée; mais voilà que le lendemain, à midi, je reçois l'avis qu'elle est défendue, qu'on en ignore les motifs, et que le censeur dramatique me les dira-

Je ne doutai pas un instant que les traits un peu

vifs lancés contre les parvenus, et rendus plus piquants encore par les acclamations du public, ne fussent l'objet de cette petite persécution inattendue. Je craignais surtout qu'on n'eut trouvé par trop de témérité dans ces vers :

— Allons! d'un connaisseur prenons bien la figure Et d'un franc parvenu les airs et la tournure. — Tu leur ressembleras aisément. — En effet, Aujourd'hui plus d'un maître a le ton d'un valet ; Un valet ne peut-il prendre le ton d'un maître ? — Va donc; et feins surtout de ne pas me connaître. — Parbleu! le premier soin des laquais parvenus N'est-il pas d'oublier tous ceux qu'ils ont connus ? Pour rendre entre eux et moi la ressemblance extrême, Je méconnaîtrai tout, les autres et moi-même.

Si c'est ce passage qui offusque le censeur, me disais-je en allant chez lui, comme je ne puis ni le retrancher, ni l'adoucir, c'en est fait de ma comédie.

J'arrive, et je suis reçu immédiatement. Je connaissais mon homme. Il n'était ni tout-à-fait béte, ni tout-à-fait méchant; c'était une espèce de garçon philosophe, frotté de quelque instruction, aspirant au cynisme deCratès et se contentant du surnom d'Aristénète; républicain au service du pouvoir, il n'avait à peu près gardé, de ses opinions et de ses façons révolutionnaires, qu'une haine ridicule contre les prêtres, et l'habitude de mêler des F, et des B, à ses plus grandes démonstrations de politesse. En supprimant ces ornements de sa con-

ai8 PRÉFACE

versation, je vais, si le lecteur me le permet, la

rapporter ici :

« — Ali! vous voilà! Savez-vous que, pour avoir approuvé votre pièce, je me suis exposé à me faire mettre à la porte? — Vous m'étonnez! car vous l'avez lue sans doute attentivement, et j'imagine que si vous y aviez aperçu des allusions... — Des allusions! je les flaire d'une lieue. — On le dit. — Et je puis me flatter d'en trouver où personne n'en verrait. — C'est une justice que tout le monde vous rend. — Mais cela ne m'empêche pas d'être encore attrapé, par vous tout le premier, qui êtes pourtant un bon garçon. — Un Champenois. — Oh! il y en a qui sont malins! — Mais enfin , pourquoi arrêtez-vous aujourd'hui les représentations de ma comédie? — Pourquoi? ah! pourquoi? vous le savez bien. — Je vous jure... — Allons! allons! la main sur la conscience; n'avez-vous rien à vous reprocher? — J'examine en vain... — Cherchez, cherchez... — Attendez!... prêtez-moi un instant mon manuscrit... C'est peut-être cette critique indirecte de l'exposition du tableau des SabinesP

En exposant chez moi ce chef-d'œuvre étonnant. Je veux en quinze jours rattraper mon argent.

— Non , ce n'est pas ça. Mais à propos de ce taî)leau, est-il bêle ce David d'avoir permis à ces malins de Jouy et Longchamps de lui chanter en ])lein Théàtre-Favarl :

AJi! pou?- l'honneur de la France ]Ve quitte plus tes pinceaux?

Moi, j'avais vu tout de suite que c'était une rude épigramme contre le Conventionnel, et je l'avais supprimée. — C'eût été dommage. — [Mais que pensez-vous du tableau de David? — C'est une grande machine que je n'ai encore vue qu'une fois, et que je n'ai pas la prétention de j-uger, — Ma foi! c'est ravissant, et ces belles nudités me transportent. — J'ai entendu, moi, faire de l'ouvrage une plaisante critique. Pendant que j'étais à l'examiner avec quelques amis , et que la foule qui nous entourait se répandait en témoignages d'admiration , un homme placé derrière nous pouffait de rire, haussait les épaules, et s'écriait : l'ignorant! l'imbécile! l'animal! — Qui étes-vous, et de qui parlez-vous ainsi? lui dit un de nous. — Eh! maugrebleu! j'sis un cocher de fiacre, et je me gausse de cette peinturlure, ous-que je vois qu'on a donné de l'écume à des chevaux qui n'avontpas de mors. « — A.h! il est joli celui-là! et le cocher, ma foi, était juge compétent. Mais, ajouta le censeur, vous me faites là des contes pour me distraire de votre maudite pièce. Voulez-vous, ou non, qu'elle soit encore jouée? — Belle demande! — Eh bien! faites-y donc les changements nécessaires. — Oui, s'ils sont praticables, et quand vous m'aurez dit enfin en quoi ils consistent. — Soit : vous allez hre

avec moi; car c'est affreux ce que vous vous êtes permis, et je ne conçois pas que vous n'avez pas prévu à quoi vous exposiez un pauvre censeur qui n'a que sa place pour vivre!.. — Vous me failes frémir.

— Tenez : Scène v. mille louis

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