‹ Œuvres diversesChapitre 62 sur 69 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

DE RÉCEPTION. A L'ACADÉMIE FfiANÇAIS^.

MflBsnoM,

Vous TousTappelez sans doute, et ce «pectacle frappa vivement tqa première jeunesse ; vous vous rappelez ce jour où M* de La Condamine, assis poar la première fois pafi*mi .v'ous., reçut de M. de l3ufIon des louanges si nobles et si bien méritées. On cint entendre l'interprète même de la Nature célébrer ce-

(I) DcHlle ayant été nompié, par rAcadémie française, à la place de La Condamine-. y vint prendre «séance le II juillet I77i, et prononça ce oiscpors.

lui qui i avait obser\éc le plu^ coaslaoaraéots et le plus ancl^ciBoscmcfit interrogée. Et tel èstleprîxdeft * éloges tlonués par un grand hoiûitie\ que M. de La Condainine $c erut payé de quarante ans de travaut et d'études par quelques lignas de son illustre am». '

Voilà Topateur que mériterait' encore soo' timbre* Au défaut du génie, je me fonde sur rititérêt'qu*exeit tera toujours un nom qa'on ne peut prononcer 8an4. réveiller Ui idées cte tâlens » de courage, dhuma- Dite.

Je n irai pc^int chîtïrclicr , duns an sujet étranger à lai; des moyens devoqs int^)|eS8er*: eette ressource^ imaginée pour suppléer an pcn d^événemensque préseiii^à la curiosité publique la vie de la plufiart dei gens deletlres renfermés dans l'ombre dateur cabinet et dans le cercle de leurs éludes, rae dovient^inutile, par laTariété des t^ns de M* de La Gondamioe « par rincroyable «oiivîié de* son aine-, la ^sinj^ularîté piquante de son caraf^tèrc; et un« vie qui suftiL à tant dd iraVattX suffirait à pliisieurs éloges.

M. deUa Gond«mîn« entra. 4,'abord, dans le service^ et s'y dist^qgna par cotte intrépidité qu'il signala depuis dftus la 'poursuite dé la "Vérité., De ces jeux «anglan4) , il s était f«U un spectacle rlont son avhtité na* tarelle de connaître augmentait pour lui le dajBg&f % On 1 a vijL , dans un siège, fétu ô^i^ne cqnlcnr remarquable , s avancer pour voir de plu« jprè? rcffetd'aBe ballarledecaiiioo, dont îLétàit le but, sans s 'en aperce vok. Ainsilobser valeur se mani^ait dijà ^clftas le guerrier^ et peut-être , a« iicn ^e dire qn il porta dans les sciences le courage militaire, serait H plus vrai de croire qu il portait déjà dans llart mtUtaire la cnrioMté courageuse d.a philosophie.

Sa passion domiuaû le fu'l'cette curiosité insatiable* Ce doit être celle de ce petit sombre dliommes de8«

1in(!3 à éoiairor la foiilci et qui \ jani1iS(|tle Ic^^ atiîrcâ 's'eflortïcnt d'arrachiT h \» nature ses prudnclîons, (ravitillcùl à lui arraclicr ses s«ci*e(9. Sans ce piiîsitant aîgtiillon clic resterait pour Dons iuyi!)t1)leelmacl(c} car elle ne'patic qu'à c«ux qui l'appellent ; elle ne se montre qa-à ceux qui chcrclicnt î^\a pénétrer ; elle ensevelit ses nij^lëres dans des abîmes , les plnrcc sni* des hauteurs, les plonger dans les^ ténèbres , les ntoptre sous de faux jours. Et comment parviendraient* ils ju!:qu*h nous , san» la courageuse opinîâtrch^ cron petit nombre d'h^^nimr^fe tpû » pttis impérieusement mailrisés par lés b'esoins de Tcsprit que p:ir ceux do corps , aîmcrnient mieux renoncer à s^s bienfaits i(no da n« pas lei couaatlre, no ici saisissent i pour ainti dire» qae par Tinlcl'ligcnco, et ne jouissent qiio par la pemétf? QfftCo quHlilé, dltf-jo, fat dominante diMia M. do La Gondamine i elle lui rendait tons leaobjoH pSquans , lotis l^ livrci cnricaxr ioni lus bommet ltilé« resiana. .* " /

On a prétenda qneeettc eurloiiHé . pi*éelf niocJAnalo fTflVant^ resscmblflit qtietqôefois'à rinditclrétiotl clans l'homme de aociétét tnalli ocs- petits torts « qn*on rc" marque dans un homme ol^dlnaife i s*ée1ipsetft dttn» un homme cé(6brc4*pnctd considéralion dcii avantn* g<<a cfnc relira la société d« oos défaula mtoesi el c*est pctU-6lre le louer encore que d^avoacr qa*H porta Celle pussion h l'excès.

Pourrui-je le suivre dan« dci Courses Immenses ^ entreprises h la /ois par ce désir ardent de s'instroirc^ et plîir celui d'être plile ? je le vois d'ahord parcoufîf rOpionl I -pti se le représente aisément courant do niincen roiiM.foiitl Uni dans IrssonCerrHins, coûsnl^ tant tes inscrio lions, jamaU pins piquantes pour lui (jr.e ldrsc[trel|c« étaient plus effacées^ ooetqra^t cet

obéUsrt^^^t **P' pompca!«p8 séptillarcs^ f|uî pnraîssaicul vouloir éterniser à la fois rurgncii Isl le néants partout poursnivant les Iracesderantirpiité . qui sein* h\e se consoler en ces lieaxilc rignorancc cpiî' rcnTironnc , par le- respect tics étrangers qu'elle attire.

La Troadc , si fii^ro des vers d llom^re , appck aussi ses regard»; mais il y perdit, avec rcgf et , Lès magnifiques idées qii'il &eu était formées, en voyant an petit ruisseau ((ui fnt jadis le Sinioïs, quelque.** masures éparscs dans des brouiisaiiles ; et il fut obligé do voir en philosophe ce qu'il aurait voulu ne. voirqu'en poète. U lit qaçfquo s^éjonrii Gonstantinoplo; mais un- homme tel que lui dutêtr<cpcu conlont d*i>a tel séjour : passionné pour Ui gloire , il do pouvait 'SO plaire dans an pays^d'o^claves. Avide de eounaltre* ililut- dire peii satisfait d'une ville oiivsa'curiositd éprouva , non sans quelque dépit , qu*ii était i ai po»* aiblo , et. même, si j'en crpiaquclqnei anccdotof , qall était dnngcrotti d'y tout voir.

Mais sa pa«siofi favorite no fuisjit quo pr^laJor i de pins grandes* ohl reprises t il était fait pour so distiiigoer delà foute dcir voyageurs. Parcctirir quelques étals de l'Europe, comiatlrerétiqneitede Icnrlicotirst goftter les délice» du beau ciel de la Grèce, et* les charoies de 1 Italie -| Toil2^-cc qu'on nppcHe commune' ment des vayagcs,' et cc'qun-iyii de La Condâtninc nommait SCS pror^»nftde«. ri''Kurope,. où 1 influencer du- mômç climat , ta sooiété ^Ics arts , les nrcods dit commerce, surtout le désir, plus épidémiqoc'qno jamais , de copier la Fr.'Vnre , donncirt h toutes les ualioïis ni) air de famille t l'Europe d'jvatt être bientôt 'é«7nisée pj^* sa dévorante arvidilé; >le continent môme ne pouvait luisnffîre ; cl l'aihUilion de connal* trct dansÂL do La Guodamine , selroiiyait nuisi trop r«sierrôf dahs nu seul mondu. En i^Sô t il propijta

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2S0 MELANAË^.

le premier , iJ' Académie , un voyage h Vàqntifent « poar déterminer » par la mesure de Ifois degrés diL méiidicn , la figure du globe. ■ •

Sur sa prQposijîoa , quatre académiciens fureal nommés pour celte grande en Ireprve , ^galemenlglorieuse pour eux , pour leur souverain , et pour M. le comlc de Maurrpas, digne bienfaiteur , pendant son ministère , des sciences et des arts , qui, par une jn&le reconnaissance, lui ont embelli le bonbenr de la TÎe privée', et qn*ellc»^vii>Bnent de céder de nonvean aa besoin de i état et à i'csiime de son maître.

Ainsi f taudis qqe MM..<l£ Maupertni», Glwranlt , Gamos et Le. Monnier, alUiientf pour le mèoie objet, braVer les frimas dn nord ^ MM. Godin.Bonguef ci dcUCondaminc , ail aient affronter les ardenra du midi. J&m^is les souTeraios n'ayaient rien fait de si bean .pour Thonneor de la pbiioaQpbie: )amaîs la piiilosopbie n'avait mérité un plus grand, effort » et la vérité allait se trouver poariolvicdnpâleà'rik|aatour. . ,

Tandk que ^ci coHègncs de M. de La CondanHne. se prèf>a4'$iioni à supporter les dangers elles fatigues , lui , il stf* promettais de nouveai^x plaisirs. Combien son clsur tressaillait d'avance de Tespoir de cona^iro ctfs contrées qui , malgré la dégradation qu'ont cm y Vemarr|n0r,'dai\8 le moral ci mèipe dan» lo pbjrMqne« des écrivaina^iogénîeux^ sont si fécondes en grands- ict inagiiilk|a£s fpectacics , où les arUrcs se pof dent dans les unes , où les Neuves sont des mers, où les montaghes présentent au voyageur, k mesure qu'il inonti;ou qu'il descend • ttdutes les température» de Taie , depuis les ardeurs de la zooo lorride'jasqu*aus frimas de la lone glaciale ; où la nature , enfin t écbauCTéedeplus près parle soleil , donncjiai oiaoans '^^ rjchei eottUars» a«x iriûia plus de parfont

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anx poUun* même pUâ.(l\'(ctiTité i prodigue h la fois ses plus admirables et ses plus XuausU'i» productions , et ses plus imposantes beaulés , et ses plus vfTrajauttis liorreurs !

Mais ce grand spectacle n était que le Sjecotul objet de M. de La Coudamiae : la mesure des degrés du méridien réclamait d abord^tout son sèle. Il serait difiîcilc de bien peindre et la grandeur des obstacles» et celle de son courage. ^

On peut dire de Tastronomlc ceque M., de Fontenelle disait dé la botanique ; ce.n*cstpas une scienôe paresseuse. Vojcz de combien d'arts ei.d'c connaissances elle marche accompagnée, combien d'instrumeas divers elle traîne à sa suite ! Condamnée à des altitudes fatigantes •veillant quand tout dort , active quand tout repose ,v elle ,sqn>ble renoncer aux douceurs du sommeil, à la lumière du jour^ et.au commerce des hommes. *

Mais si nons4}laignoas Tastronome daa9 no9 Villes , imaginez ce que dut éprouver M. de La Con4amine dans ces contrées Joinlaines.r Pour le bien peindre, il faudrait les couleurs , j« uè dis pas de Téloquence , mais de la poésie môme : et je né sais si je pourrai aie défendre d^^mployer quelquefois son langage.; du moins ici le merveilleux n*a pai^Jjesoin deliction. Aux travaux (ahulen* de cet Ulysse , banni par La^olère des -dieux, chercliaat sa patrie sur terre et sur mer , et échappant aux encliantemens de la cour de Circçi, ou.peutoppost;r, sans doute , le& tcavaux réels de M, de LaCondamine , s^arrachant aux délices de lacapitate , fuyant sa piitrie. pour chercher la vérité^ traversant de vastes déserts , souvent abandonné de ses guides, escaladant ces montagnes inacessiblcs> jusqu'à lui , menacp 4'xxa cQtéi par les masses de neige «I9»peiida^i j^ leur lomoiett 4e i'jmlrç par U profoa-

)3S lifiLANGES.

dcnrdes précî|nc«s, marchant sorties totcans plas lerribK'S ceDl foUqne ceax de nolrtf continent , respirant d« près leurs exhalaisons , quelquefois même entendant gronder ces foudres R>uterrains, et Toyant des torrens de sonfre sillonner, ces neiges antiques que ii*avaieul point efQourées les feux de Téquateur.

Cependant ces redoutables phénomènes irritaient ■sa curiosité an lieu de IVffrayer ; Il semblait que le géuio des sciences Tcil là t sur lûK Tandis qu*il soudait le volcan «de Pilchiucha , iPvit sVuflammer , à -sept lienes de dîMaucft, celui de Coleao-Paxi, fur lequel il obterrail qucffines pturs auparavant; et peut-être sans cet éloignement, dont sa eurioeilêslndîgnail, sans doute , entraîné par elle, et trop digne émule de Pline, il lui aurait ressemblé dans sa mort , comme il l'avait imité-dans sa vir. *

A d'incroyables dangers se jpignaient d'incVoTablcs fatigues: mesurer, la toise en main , nue base îmmeuso; chercher, à travers des rochers , des ravins , des abîmes , le&points de ses trianglcst replanter vingt fois ) sur des monts escarpés , des signaux, tantôt enlevés par les Indiii'us, tantôt emportés par les oura« gans; passer plusieurs nuits sous des tcntcâ chargées de trimas, qneUpieCots arrachées par Icsvcûts; es> suyer la era elle aliernalive, et .des pjus accablantes ehaleurstdanr la plaine , rt du froid le plas 5pre sur les, montagnes ; voilà quelle fut sa \lc pendant sept ans entiers»

Qnilc soutenait doue an milieu de tant de dangers et dé travaux ?11 ravoueTui-mêmc avec cette candeur, la vertu des grands talet}S cl des belles âmes : sur ces monts couverts de glaee, loin des regards des hommes , il songeait h Testinic de rEuropc, t'i l'estiuie plas douce de ses concitoyens ^ et semblable à ce héros qui , au milieu des pé|*ils et des combats , 8*é-

J«ELANGEà. 2âà

triait : « Athéniens ! qu*i( m*ea coûte pour être louédeToas! » celte doacc perspective lui adoucis» sait réioîgncmcut de sa patrie , rinclcmcuce des saisons , el le poids des fatigues.

Cependant, tandis qa*it immolait ainsi sa sanlô k ]*amour des sciences, les habitans de ces lieux le croyaient occupé sur ces montagnes à découvrir de Tor. Et dans quel temps Tignorance de ces peuples lui faisait elle celte jn^ure? Dans le temps qu^e M, do La Condam'ine , pour faire sabsistcr ses cûUègues dont les fonds étaient épuiisés , avait vendu ses clTcts , et , ce qui était un plus grand sacrifice • avait engagé ses înstrumcns astronomiques, était parti pour Lima, avait traversé les Cordilièrcs 'du Pérou , fraocLi quatre c(*pts iicax de chemins impraticables, et , après s*être engngé en son nom dans la capitale du Pérou , pour une somme de quatre-vingt mille livres, élait revenu , avec les rnômes dangers et les mê^nes petuts , ranimer par sa présence el ses sccohrs le zèle et les travaux de ses collègues : acfiou admirable où uii pavant déploya le courage d'an héros, et un* pai'licnlier la géncrosit(^d'un roi I

Cetor qu'il allait chercher avec tant de peine qnhnd îl élait nécessaire à ses découvertes, il savait le dédaigner quand il n^étaîl plus ennobli par son usage , et plus encore quand il se trouvait en coucarrcnce'avec son amour pour les sciences.

Au moment qu'il se préparait à revoir sa patrie, et à lui porter les vérités qu'il avait conquises , on lui enlève une cassette qui renfermait ses journaux et Vargciit drsthié pour son voyage. *I1 fait publier surlerliamp qu*iL. consent* à perdre la somme entière, pourvu (|uqu lui rende ses papiers. La condition fut accpptéc, et , malgré la perle d'une somme considérable, il crat en effet avoir retrouvé son irésor.

au MELANGES.

En faisaiit honneur de cette éléf «tion d'ame. au caractère de M. de La Gondamine , croyons qa*il en revient qnelqne gloire aux sciences sublimes dool il s'occupait. Saas doate Tesprit , accoalumc à contempler cette (oale ianoinbrabie de globes , ne revient qn*aTec dédain sur Jes choses terrestres , et^ ne voit que comme un point ce globe on nous voyons deox n»oudes.

Déterminé à repasser cq France , il délibéra sar le choix de la rouie. On sbopçotinc bieu qn'il dut préférer la plas péril I case , sfclie était la plus instructive; peut-être même cûi-il suffît qu'elle lût la pins péiilleuse. 11 forma le projet de desccudrela famensc rivière des Amazones, qui doit, dit-on , sou nom à nnc société de femmes guerrières séparées des hommes : société qni doit« grâce à nos mœurs , trouver peu de croyance parmi nous, mab un peu moios îuvraisem' b\^Ue daus ces coutrécs barbares où les é()oux font tomber tout le poids des travaux, sur un sexe moins fait pour les supporter lui-même que pour les adoacir aux hommes.

M. de La Coudamine part pour aller s*embarqner sur ce Qenve immense, large de cincftiaiile lieues à son embouchure. Mai^cooibieu de traverses ava ntd*arriver au lieu de son embarquement ! L imagina tio.n se fali-gue à suivre des courses qui ne last^èreut pas sa ccmslance. Vous le verriez avee effroi aiarclîer, suspendu- par des pouts d'osier, sur des rivières rapides et profoudes ; suivre sur les montagnes des chcmios tracés pur le cours des lorrens , ou , la Iiache à la main , se frayer une route à travers des bois .épais, côtoyer des précipices , passerlc mêmii torrent ving-deux fois en un jour, a chaque instant prêt à faire naufrage, M diiua le danger continuel de sa vie , to'ujoarstreo^* mr icirecueli de ses observations.

MËLÂNOES. 2S5

ToQlefois , dans le coars de ces voyages pénibles , dont il a fait le tableau le plusintérefisâut , le lectear se repose quelquefois agréablement afec lui. On s^arrête aycc plaisir dans ce hameau composé de dix familles indiennes, où , en alleudaut un radeau , il passa huit jonrs heureux sans avoir , dit-il, ni Yx>ieurf , ni curieux à craiâdre *. il était avec des «auvages. Là, respirant pour la première fois , après tant de faiisues , partageant les plaisirs iuuoceas des Indiens , 8.a Baignant avec eux , recevant lus- fruits de leur cUasse et de leur pèche, la liberlër, le Mlence , la solitude , la beauté du lieu, le délassèrent délicieusement de ses travaux et du commerce des hommes. Sachons gré à un homme fait pour briller chez des peuplât polîsd*avoir su se plaire chez un peuple sauvage : i un suppose la beauté du génie , et l'autre la simplicité des mœurs. Son départ de ces lieux n*cst pas moins intéressant que son séjour.* Avant de quitter ces innocentes délices , qui avaient reposé son corps saiff ralentir son courage , j'aime à le voir, pour assurer k fAcadémie le fruit de ses observations , lui eii adresser un extrait, qu'il nomma soniesl,a.ment académi« que ; partir ensuite , escorté de ses fidèles sauvages qui portaient sus instrjamens et ses effets , et s*embarquer sur la rivière des Amazones , exposant plas volontiers sa vie , depuis qu'il s'éfait assuré, que les sciences pendraient moins à sa mOi t.

Je ne vous le peindrai point abandonné au courant de ce fleuve immense ; ici heur|ant contre des rocs escarpés; là entralué par des lourbilloixs d'eau , tantôt arrêté par une branche qui traverse son radeau, et suspendu sur les cciux qui décroissent à vue d'œil ; tantôt franchissant le fameux détroit du Pongo , où les eaux , plus rapides et phis profondes , roulant sous l# voûte obscure ef; tortueuse de ses bords jrappro-

chés, afec on mugissement cnlcnda de plusicard lîcacs, lancèrculson radcauxoiume un Irait à > travers les saillie j des arbres et fcs poiules mcnaçautes des rochers.

Je ne Tonsic représeDterai poin^, après un trajet du cinq cents licues,»snr la rivière des Amazones , s'ciifonçani dans la ritièrc du Para , large do trois lieues , échouant contre un banc de vase, obligé d*alt^ndrc sept jours Icsgrahdes m-iréc's , remis à flot par une Tague plus terrible que celle qui FaTait fait échouer, et sauTé par où il devait p^rjr. Je ne tous peindrai poiat les tçmpctes qu'il essuya , les nalîons inconnues quH Irarcrsa , tous les dangers enfin menaçant ses jours , tandis que lui, tranquille observateur, seul au milieu de ces déserts , avec trois Imliens, maîtres de sa ^ic , tenait tour h'tonr le baromètre , la soude Ot la boussole,

U faut Tavoucr, en lisant ces récils dans ses mémoires , on est quolt]uefois' tenté d^oublier srs peîucs pour envier sei plaisirs. Il ignorait du moins Tenuui , le flé'au de ces voyageurs qui ,. tristement emprisonnés, déplacés san^mouvement, parcourant leslieux sans les voir, après quelques mois du plus stérile ennui » ne ressentent pns u'iémc Itî plaisir d'arriver. I^es tableaux variés tpi''ofIraient,^'i ses. yeux les fleuves et icurs bords ; là dos aniinaux' inconnus ; ici des plantes nouvelles; tantôt des peuples également bizarres dans Iburs parures et dans lenrs mœurs: tantôt les débris de ces nattons , jadis si florissantes, épars dans des déserts qui furent des empires ; enfin tant d'objets nouveaux ,. exposés en silence à ses yeux , dans cçs îinmenst?8 solitudes on la pliîlosophle voyageait pOur ta première fois : tout payait on tribut à sa curiosité ; et, comme ces vastes fleuves sur lesquels il rctevaieul à chaque iustant des fleuves qui

MELANOES. iH

grossissaient leurs cours ; ainsi, dans atië naTigation de douce cents llcocs , semblait 8*accroitrc inccssainmcnl le trésor de ses idées et de ses connaissances.

O vons qui Teniez faire (lenrir tes.scieuces dansTos états, ToiÛ les voyages dignes de votre protection! £t vous qui prétendez k instruire les boinmes , voilà les voy^nges féconds qui soni dignes de voire courage ! Pourquoi vous^ pressez-vons d'arranger le monde avant de l*avoireonnu, et de mettre Jlaeertilude'et le hasard de vos opitiious entre vous et la venté? Quittez les conlVées déjà moissonnées par lo- pl\)lo- Sophie t il est çncore , il est quelques régions intactes. Là vons attrnd nn fonds inépuî^ble d'observations nouvelles; là vons verrez Thomme et la terre , moi-lié cultivés, moitié sanvages, luttant contre vos institutions et vos arts , oflfrir h vos yeux Fintéressant contraste de la nature brnte et inculte; et de la nature perfectionnée ou corrompue. Hâtez vous : déjà son ancien empire est de plus en plus resserré par les conquêtes des arts ; déjà son îmage. primitive s efface de toutes parts : encore quelque temps , et ec grpnd spectacle est è jamais perdu*

Tels furent les voyages de M. de La Gondamine ; et je ne crois,pa» exagérer en assurant qu'ils manqué* rcnt à Lok'e et à Descartes; car, pour Newton, les vérités que d'autres allèrent chercher siloîn (jeuc parle que dés ^vérités physiques) / il les avait devinécs>(|aa^ son cabinet.

Arrivé à Gayeune, M. de L.-» Gondamine attendit nn vaisseau pour retourner en France ; il y était arrivé malade, languissant ,et portant déjà le germe do plusieurs infirmités. Ici , messieurs , arrêtons-nous un moment 'avec lui , et pcignons-nohs, s'il est possible, ce qni se passait dajis son cœur. Depuis dix ans , gravissant sur des montagnes , jeté dans des déserts

SSS MELAN^œS.

raut sur les eaux» depuis dix aas il cat 4l<Hgaé de (onk çeqa*ilaime. Tautque l'activité de ses travaux, l'eathousiai«me de sa grande entreprise avait distrait son cœur, mille scniitueus toujours cbcrs étaient rcatés , poup ainsi dire , suspendus dans son aoie : mais » lorsque SCS tj^Taux furent ^achevés , lorsque ses yeux , si long-temps occupés ;à observer la nature , se lournèreul vers la France , alors son ame entière reprit son cours; alors le souvenir de ses amis , celui de ses pareus, l'ineffaçable amour de la pairie, que sais-je? le désir de jouir de la gtqirc, dont jatnTais on ne jouit si doucement que pailni les siens , tous ces sentimens se réveillèjrent à la fois dans son cœur,* et les vents et les ûot s amenaient trop lentement j au gré de sou impatience; le vaisseau qui devait enCnle rendre à sa patrie. .

^près ce grand voyage, il semblait qu^auouh lieu du mondé ne ppuyait plus exciter sa curiosité ; mais il n'avait pas yuritalie, il n'avait pas vu Rome. £|t qui peut se flatter de conùaUre le monde , sans avoir vu cette .viHc à jamais intéressante par ses victoires, par ses désastres , par sa magni^ceuce , par se» débris; le dépôt des arts antiques , le berceau des arts .naissans ; autrefois doo^inatHce du monde par les arai«s, aujourd'hui par la religion , et qui eut , en effet » le droit de se nommer la ville éternelle ?

Il y fut reçu avec distinction par le pape Benoit XIV , dont'la gaité frftnche , la douce affabilité semblaient solliciter Toubli de son rang« parce quil sentait que sa véritable grandeur en était indépendante; Tami des étrangers , le premier objet do leur curiosité et de leur admiration -dans Rome , l'ami surtout des français , estimé des Anglais même, qui ont placé son buste dans le muséum de Londres , où il semble tngmpber des préjugés de U liaiae nationale ^ ami.

tt£LANGE& 32»

eDËn-, par tes vertafl et ses iumières , faisait la gl6ire de Rome jnodemc, et eû.t été digne de lancicoDe. Il accordai M. de La GoodAiiiue -ce quîl pouvait Lui «ccordor de ptasdouxetde plasflallcar, soiiportrait, et ooe dispense pour épouser sa nièce. Sensible k ces bontés, M. do Là Gondamine le lui lémoigaa avec cette impétuosité frauchc et familière dont les souvc* raîas vraiment respectables sont plus flattés que du respect , et qui n'ôte qiïcU)«e chose au rang que pour le rendre à la personne^

il n'eCkt par clé- copteul de lui-même , s'il n*eût tu Il Rome que ce que les autres avaient vu avant lui. U fit des recHercUcs trè4- heureuses sur les mesures au* cienoes, qui ont si lo ug;te m ps exercé nos savans } Tacadémicâen des sciences travaillait pourTA^adémie des bell.es-leilreâ. Cette variété de goûts et dé connaissattices était peut être ce qui distingu^iii le pjns M* ^ La Goodamiuc dé la foulé deis voyageurs. La plupart n'aiment et ne voient que lenrobj/Kt favori : le botaniste ne cherche que des plantes , le géographe que des positions de villes, raptsqoaire que des îoscriplions» M.-de La Gondâmiae aimait fi voyait toaU

Ce méfite se ceavarque suijtoat dans son voyage d'Italie |ie pays du monde peut-ôlre le p\m fécond ca toat genre d^bseryattonfr;, fait pour plaire au pelntfe • par les chefs-d'onvi^ft de Y art et le' piltore^ifue des sites i'k rarehi(ecto ,.par les inonumeo.s auliqut3i; au natorelislo , par La Yariélé d«9 produolions ;.s.uftont h riàomme de lettres» qui, trouvant partout) 'imagedçs grands houiraesdont los^écrils ont iu^struit son enfance , parcourant des lieux dont les, noms Tjont frappé au sortir du berceau , croit voir partout Lê9 traits de êen maîtres i et voyager dans sa patrie.

Ge qui dans ces lieux, al tira le plusaûn attention» {•i le volcan du YésoT« » qii*il « décrit en pros^i

2&0 MËLÂNGËSi

comme Virgile a peînl l*Elna en vers. Après co qu*îl avait va en Annéri(|ue, le Vt^siive ncponvsiU IV? tonner; m^iis co voican avait cngldnfi des vHles célèbres , il avait dévoré les monamens des arts , it avait f.-»it périr un- des plus beaux ^génies de Uome , et cela seul lerendil f^Qs intéressant pour sa cnHosîté qiic tons cens du -nouveau mOndoi

Je ne dirai rien de son voyage d'Angleterre , qa,li n'apoint publié. On se figure cTabord ^quc Phomme , poul-èlrç le plus singulier de la France , dut fort se 'plaire chez le peuple le plus singulier de l'Europe ; et, en ciTct, il y «vait quelque analogie entre Cet homme et ce peifplv ;'ma-iselle fut «iliérée par un évd* nemcnt peu considérable on lui-même , à qui cépcadanl le-num , et surtout ^e caractère d«*M. de La Gondamine donnèrent de rimporinnce. Il eut à se plain* dce U'uQc.petilc injustice , dont il n'obtint point de réparation , par una snito de 4« toléVanco qal^-ègne dans la polîcedo Londres. Une police trop vigoareosd effaroucherait la libcïtté ombragcnsc de co peapic , si jaloux et si digne de son indépendance, Ce gratid principe , exposé en si beaux vers par un de lénrt gran(l8poèlcs , « qu'il est des maux qui sont des bien», et que les inconv'énicns prtrlicàliers sont l'aV'antago commun » , leur parât t'^ussi vrai dan^ TécoiUMiiio politique quedansTéconomlcdu monde ; clcerlaiiis dési>rdrc8y sont presque tolé^'és par la sagesse de la législation , comme ils sont proscrits ailleurs par la Pa* gesse de la police. M. de La -Condamirte ne voulut point entrdf ddn» ces grandes vUe» ; irrité de n-avoir pas obtenu junticC , il fit , dans les paplei^ publics, un appel à la nation «.ct , cbt x le peuple qui resf>eclo le 'plus (o pouvoir des lois*pt le droit do IhommO, il regretta les déserts •^t les saovagos,

' élaU 6or lui rimpreaiion dv tu JQ»Ucc appa*

Mélanges. 2^1

rchte on réelle ; clcen'étailpoinlchczlm Tcffut d'au afboar-proprc révolté ; c'étgît Tamour profond de l'éqnilc nntarcllc.

Oc scnlimtMil était rortetnejil imprimé dans' son cœur , et lui a dicté dcit actions à jamais honorables .à Aa mémoire. Dans son voyage du Levant , plutôt que de livrer an cadi de-Bafia nn dé[)ôl d'argent qui lui avait été confié , on le vit se défendre contre soixante hommes, bi'aver les coups ^e fusil, le canon mème^ enfin, traîné devant le cadi , lui en imposer par sa fermeté , Ini.arrachcrdcs excuses par ses menaces ; en un mot, faire respecter les droite de la propTiûté dans le pays des nsnrpations , et Ceux de U liberté dans le séjour de Tesclavage.

Qui peqt lire sans attendrissement ce quil fit dans le DouTcau monde ponr la mémoire du malbearenx' Seniergnes , massacré par anc populace ameutée contre les' Français? L'image de cet inforltmé , compagnon de tes voyages , de ses dangers , égorgé à 'ses yeux , égorgé dans une fête publique t k\à veille dAm établissement avantageux » Idi était toufour^^éscnte; elle le poursuivait sur ses rochers , théâtre de ses tra- Tanx, commcle remprds aurait dû poursuivre le coupable ; il n*cn descendait que pour demander justice an nom de ses mAnes ; il quittait ses buses , ses triangles, ses méridienne»^ pour éclairer par des mémoires, ponr exciter [far defsollicilaliions , des}oges prévenus oa timides. Pendant trois nns entiersJI ne se lassa point de demander Vengea nt;c. Voilh de ses traits d'humanité, d'enthousiasme, d*oubli de soi-même , qu'od^nc peut trop répéter' dan» ce siècle du vil intérêt, ot les âmes desséchées , privées de c^tto surabondance de scntimens qui cmbrassp la société et rrtvenir, avenglcs h h beanté sévère da fa vorlii., «onvdoHk la voUloia'tBiaeUfl la poMérité , n'écoutant

cnfia qae riolérêt da liea, da moment, de la per* sonoe , soDt assés malheureuset pour ignorer le plaisir des prifationsct la jouissance des sacriGces.

Mais où M. de La Condamîne déploya à- la fois l'homme sensible , rbomme éloquent et fezccUent cilojcu, c'est dans la défense de cette méthode» source de tant de débats; qui seyante der prévenir un mal affrcui p^r ce mal lui-même» Jamais , sans doule* Téloqucnce no traita un .snjçt plus intéressant : la mère tremblante pour un fils adoré, le mari idolâtré de «a jeune épouse, coUc-ci jalouse de c,onscrv«r ses char^lC6 et le ccpiur dé son épooi ;. enfin les deux eexes a^iimés , Tun par riulérêt do la beauté, 1 autre par celui de la vie ; voilà pour qui et devant qui plaidait M. de JL<a Condtimine : il semblait que TamotïT de rhumanilé-éle.vâl sou génie et ^on courage. Il lui /allai l combattre h la fois le s mé,decins » les moralistes, la voix du préjugé I la voix môme du sang et du la nature ; il employait tour a tonrla force du rai^ounement et Taririo du ridicule : c'était Cicéron on DémpMi^^<l^ plaid^ntla cause % non plus diin particulier , xa^is celle du genre hnoKiin. A la fbrçe de rélo* qucncc il joignait Tacliviié d^8 démarches; et, enfin pour po^sscr^ à. bout «es adversaires , il piffit de se faire inoculer luirmépae. Peu' de philosopher baaar* deraieut de pareilles preuves d%lctti[s opinions.

Ce ne seraitpoinlà moi à prononcer sur cQlte grande question ; s'il était possible qu'elle eût encore nu prQ- Uë^e, |e- remarquerais seulement que rinoculatlon à ppnr elle doux|^randes autorités, la Gircassie et rÂngloterrc ï je veux dire le pays de la philosophie et celui de la.beâlit^. On citeca sans doute , un jour, *le suffrage dés Français , quand elle aura cessé d'être chez eux une nouveauté*, car on sait que la mode nous goiiverae i mémo «ur ce qui iatôroMe U de i et le

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peuple le plut ëdaké de l'Europe a élé nu des pIoB lenU k adopternine pratique eoaniie dès long- temps cbcK des peuples presque barbares.

Quel pays cependant a élé plus souvent et plus crucUemcnt' averti de sou utilité? Dans quel lieu ce mal horrible a4-il frappé un plus .grand nombre d'illustres victimes? Gomme si les Françai8<levaicnt être punis , dans ce qu'ils ont de plus cher , d*avoir adopté si tard une m<6thode utile ; ov comme s il eût f^llu , chez un peuple imitateur de ses maîtres, ^(|ue des coups multipliés forçassent en6u les chefs de sa nation à lui donner Tej^emple ! Vous géiuisscz encore , messieurs , du dernier coi^) que ce monstre a frappé. Uélas!.quandi aient de Louis- i.e- Bien -Aimé fut ravià la France, par ce fléau ^terrible, les Français pou« vaienl-ils prévoir que son pelit-fils éprouverait le mêmesort? Ce prince «qui avait eu Tavautage unique d 'avoir fait jouir la France de ce que là victoire a de plus brillant, et de ce que la paix a de plus doux , an milieu des délices d'uu règne tranquille , au m6meut que des alliances heureuses préparaient des espérances à Tétat , et des consolations à sa vieillesse » s'est senti tout à coup surpris par ce mal contagieux , jamais plus cruel que lorsqu'il est plus retarda' r et qui n'a rieii de plus affreux que de repousser les caresses du sâug et les cuil^rassemeui delà nature. Mais cst«il des dangers que redoute la véritaCle tendresse ? Tandis que rhéritier du ti'ônc gémbsait de se voir , par la loi sacrée de Tétat, privé des derniers soupirs de son aïeul , nous avons th trois généreuses princesses, victimes volontaires , se dévouer aux horreurs de la contagion pour conserver les jours de leur père , lui prodiguer de leurs royales mains, des secours dont la douceur allait jusqu'au fond de son ame, suspendre h violence de U dotilear et charmer le» an|{oisses de

ikk MELANÛES.

la mort. Lé ciel « qui noas a ravi le père, ft*eflt con^ tenté de nous faire treqabler sur le sort des enfans ; et , en géoiissaat de sa rigacar , nous rendons grâces Il sa clémenjce. M. de La Gondamri'ne a'été assez heureux pour n*6tre pas lêmoin de notre peVte et de nos alarme»; sans doute il aurait, comme nous, prié le ciel d'épargner à la France ces horribles preuves de sou opinion.

Mais que dîs-je, messieurs ? S'il a échappé à un spectacU» douloureux pour un cœur français , il a perdu la plus brillante époque de sa gloire *, il a perdu sot1 plus beau triomphe. Le chef de Fétat, les deux appuis delà couronne, une auguste princesse, se souroctlantrà la fois à cette méthode si longtemps ' combattue , dont il fut Pintrcpide défenseur : quel moment po.urlnî , s1l'eût?écu ! £t ce moment , messieurs , non seulement son zèle et ses taléns -roiit hâté, mais sa pénétration raTaitprévw. Vous me saurez gré , sans doute , 'de rapporter Icstermcs, j'oserais presque dire de sa prophétie* « L'inoculation , dit-il, s'établira quelque jour en France. Mais quand arrîverï ce jou^? Ce sera peut-être d'Ans le temps funeste d'uue catastrophe semblable à celle qui plongea la nation dans le deuil, en lyfi. » LMvénement, messieurs , n'a que trop TériGé ses prédictions. Toi est le sort de* la plupart île ceux qui^criyent pour le boniieur du genve humain ; il fairt que leurs levons , pour faire impression sur les Kommcs , soient secondée* par les dures leçons , de rcxpérieuce. Pendant leur vie , ils ne jouissent du leur snccès que par un. pressentiment consolateur qui avance pour eux l'aTcnir, et leurs lauriers ne semblent croître que pour orner leur tombeau. Philosophe courageux, si tu n'as pu jouir de l'effet de (es prédictions et de tes travaux, <^He tes mânes du moins jouissent de notre hommagri

MELANGES. itiè

Chaque fois que celte m^lhodc , consacrée paria plus glorieuse épreuve, conservera un fils à sji mère , conservera la vie et labeaulé dune épousée son époux : chaque fols, surtout, que noire jeune monarque sera héui de son peuple, ton ombre recueillera aussi sou tribut de bénédiction et de reconnaissance. Mais pardonne ; dau» le aïonient oii ces (êtes royales se son tlivré(>s à celle épreuve efFpjan te pour ceux même qui i avaient désirée , malgré ta profonde conviction de ses avantages, oui, j'ose l'assurer, loi-même aurais tremblé. Et vous , princes , noire plus cher espoir , recevez nos justes actions de grâces, ponr avoir donné un exemple salutaire h la natix>n , encore plus pour avoir rassuré sa tendresse alarmée : c'est cire doublement ses bienfailcars.

Quand M. de LaXiondamine n'aurait eu d'nnlrcs titres que ceux que je viens de rappeler, TAcadémie française s'honorerait à jamais de voir son nom sur sa liste ; mais il avait des droits plus Immédiats h une place dans re corps illustre.

Il fut un de ceux qui embellirent les sciences par les charmes du style, genre de mérite dont ^1'. de Fonlenclle avait donné l'csemple. A Texception de Descartes et de Mallebranche , qui avaient écrit sur les science» avec plus d'imaginatipQ que du grâce, la plupart de sesprédécesseursle» avitii hérissées d'un style barbare; ils s'étaient , puorainsi dire, placés à rentrée de leur temple , comme pour effi'ayer ceux qui voudraient en approcher t c'étaient des dragons qui gardaient les pommes d'or, M. de Fonlenclle les humanisa, leur donna un air de popularité niDble; leur sanctuaire fut ouvert sans être profîmt^ ; cl , bien diiîérens des mystères de la théologie païenne , qui perdaient les hommages du public dès qu'ils él aient divulgués , leuf s mystères , çxposés aux yeux des hoùi-

mes t ^^ firent qu «cqaérir de pins nombreax et dt piQB reàpeotaêttx adorateurs.

Aussi ce pliilosopbc aimable fut-il un des premiers que l'Académie française disptila à rAcadémic des Sciences. Plusieurs autres ont eu depuis le même hoaneor ; et, comme autrefois la capitale du moode adoptait de» citoyens dans toutes les parties de Tu Divers* ainsi, messieurs, vous vous faites gloire de ckoisir dans toutes les sociétés littéraire» les ornemens de la vôtre. Sur vot^c liste, on Ut encore les noms de ^euK hommes célèbres, -également honorés de votre adoption. Vnn , après avoir sondé les protondeors de la uaturc'par la pénétration de son génie', en a égalé Tabondance par la richesse de son style, et la magnificence par la pompe de s.es images ; Tautre , descendu des hauteurs de là géométrie , a déployé k nos yeux la marche et renchahiement des sciences a^ec une éloquence digne d'elles, et, avaùt lai, presque inconnpe d'elles ; el,'duns ses pensées ^ dans son Kl}' le , a joint le courage et la précision Spartiate à rélégancc ctà la Gnesse.attique.

M. de La Condamîuc mérita d'être doublement leur confrère ; ses connaissances étaient vastes , son slyle.^vliil do la pureté , de la noblesse, et une sage sobriété d'ornemens : il cultiva même la poésie , cet art enchanteur, xloiit la séduction a de tout lempsdérohé quelques momeuti aiix plus gninds philosophes; à Platon, parmi lus anciens; à Leibnitz, parmi les mod<iiC(i<is* loi même, quelque temps avant sa mort, le public , entendant -des vers de sa composition , lui donna , avec uq plaisir mêlé de regrets , des applaudisscm^ns qui! était doublement malheureux de ne pouvoir entendre , mais dont rauiilié Tavertissait « et qui , perdu pour ses oreilles , ne Télaieul pa.4 pour son cœur* Dans la société , il laissait échapper des vers

MËLANGES. ^7

aimables , dont la galié , la facilité « doit désarmer la criliqae , sartout quand iUoes'aiinoDceQtquc comme les délassemeVis d'occupalions plus împortautes. Lorsque , d-ans une ricbe et fertile moibspa , on rcucoHtre quelques fleurs, ou n'exige pas qu'elles aient les couleurs ni les parfums de celles qu'on cultive daos nos parterres.

Ses derniers jours payèrent, par différentes infirmités , les travaux de ses premières années. Celle qu'il souffrait le plus impatiemment, était sa surdité, parce qu'elle contrariait sa passion favorite. Ceux qui savaient la cause de son état ne pouvaient le voir sans un sentiment du respect. J'ai vu mui-mcmc , messieurs, quelque temps avanl'sa mort , ce philosophe , victime de sou zèle pour les scie ncea , avec cette sorte de vénération qu'inspire La vue de ces guerriers mutilés an servie de l'état.

Cependant la source de ses infirmités en était le dédommagement. Dans l'honorable repos de sa vieillesse V il revoyait en esprit cette riche variété .d'objets qu'il avait vue des jeux^. s

Maifl sa plus douce consolation , c'était l'attachement de sa digne épouse. Si jamais Thymeu est respectnMe, c'est surtout losqu'uue femme jeune adoucit à son époux les- derniers jours d une vie immolée au bien public. La sienne aimait eu lui un mari vertueux ; elle'resppct.ait un citoyen utile. Cette, impétaos^ilé inquiète qui , dans M. de La Cpud aminé, ressemblait quelquefois à l'humeur, lom de rebuter sa tendi^esse , la rendait plus ingénieuse. Elle le consolait des maux du corpa, des peines de Tcsprît , de ses craintes, de ses inquiétudes , de ses ennemis et de luimême; et ce bonheur qui lui avait échappé peutêlrc dans ses courses im (penses, il le trouvait à côté de lui dans un cmiir tendre» <|tti s imposait, par l'amcir

^8 taELANCE^

conslaQt'da devoir, ces s<mo8 recberckéft qa*inspirc k peine le senUmeDt passager de l*amoar.

A sa prière , M. de La Condamine avait commcnré d'écrire sa vie. Oo doit regretter qa îl n'ait pas ackcré , ses récits aaraient en , avec la bonne foi de l'histoire , rintérét du roman. Sa vie fat féconde en areo tares qui , presque tontes , prenaient leur origine clans ta trempe singulière de son caractère, car Tem pire da hasard est moins étendu qu'on ne pense , et les évcuemens extraordinaires ne cbc'rcbcnt guère Ji» aines communes. PonTaie9t-ils manquer k un homme qui fut toute sa vie le chevalier et quelquefois le héros de la philosophie et de l'humanilé?

Le mêms.cnlbonsiasmc et la môme cnriosilé qoi la| avaient fait si souvent exposer sa vie ont avancé sa mort ; il Ta vue s'approcher, je ne dis pas avec iotrépidité, mais j'oserais presque dire avec distr^iction. Ce n'él.-itt point rincréduliléstopidc, qui cherche à s'élourdïrsur ce dernier moment , c'était l'inatlentioa d'un homme ardent , dont lame se prend et s'attache, jusqu'audernier soupir, à loulceqnirenvironuc, qui se hâie de vivre-, et dont L'activité n'a fini qu'avec lui'.

Tel je me sois présenté cet homme célèbre , messieurs , beaucoup mieux peint sans doute parle digne secrclaire de i'Âcadéulie' des sciences, qnv» ayant à caractériser dans le même homme- un écrivain et on philosophe , s'en est acquitté en philosophe plein de lumières, et en écrivain éloquent.

Si notre héros commun eut des connaissances plus étcudues que profondes ; s'il eut dans l'esprit pins de celle activité avide qui s'élance vers plusieurs objets, que de cette p<$nétralion pa4ientc qui s'attache j usqu'au bout à l'objet dout cite s'eH uq<^ fois saÎMe; si enfin d'autres ou( laissé des découvertes plus subiimes à la

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philofopliic » per^tinCD'a Uisâô de plus grftads exemples aux philosophes.

plus je seus WvcnicQt son mérîte, messieurs « plus je dois être étonné d'occuper sa place* Sans doutd vous avez ^oulu , paf'cet exemple, caoonragcr nos écrivains à puiser dans ces minc^ fécondes du Vaifk* tiquilé , que le bel esprit moderne a lr6p abaacloii'' nées. Quels éUicul donc ces bots mes, qui , après tant de siècles , font encore la répulation de cca» qui les imitent on les traduisent ? Pope et Drjden eH A»gl6« terre , Au ni bai Car o en Italie , ont dû , ruii à Ilomèro « les autres à Virgile , ta plus belle partie de leur gloire. Bien loin au-dessous d'otiï, messieurs, je dois au ptincc des poètes latins rhomm<igc de- votre' chpi-x.tjt c*e8t pour mon auteur^favori que je m'éVorgùcillis de vos suffrages : il me servit à les obtenir, vous m'appreu* drez à les mi^riter. Ici se trouvent révinis tous les .genres de tuiens ; ici. la tragédie cl la comédie m'o-fifrcnt ce qu il y a de plus touchant dans la peinture des passions , et de plus piquant dans la peinture des mœurs. Ici la poébie , tantôt peignaat avec-magniOcence les phénomènes dos saisons, tantôt descendant avec noblesse à desbadiuagesiogéuieax; Téloquencc, celé* brant dans les temples et les lycées les vertus des grands hommes; les principes des arts discutés , leurs procédés embellis par le charme. des vers: Tart im« portant d'abréger l'étude des laugues .. la connaissance profonde des langues anciennes , la nôtre enrichie par vos ouvrages , épurée par le con^mercc de ce que la cour a de plus grand par la naissance , de plus aimable par l'esprit *, la morale déguisée sous d'àgréahles ûctious ; Thistoirc écrite avec éloquence et sans partialité ; la fable qui , créée par un esclave daus la Grèce , embellie à Rome par un affranchi , se glorifiç dp devenir, CAlrc les mai^s d'au des premi^tTf

bommei de la cour, l^instraction des gniiid« et des roU ! tout semble m'offrir la réalilé de ce fabolenx Hélicoa où habitaient toutes les divinités des arts.

Et' quelles coaIejcirs*prendrai-][e pour peiodre cet homme qui réunit h tuiseul toi/s les genres; qui, dans la carrière des lettres , après avoir, comme un autre IIercolc,épuisé'tonBle3 travaux t nes«st point, comme Ui ; pcrmisde repos , et ne s'est point prescrit debor* nés ; dont le génie est également étendu et sublime , qu'oA pcfurrait comparer, par une image gigantesque , s*it ne s'agissait de lui , à ces •mon((agnc8 qui , non contentes de dominer k terne par Itur élévation, l'embras^ont encbrc , sous diftércns noms , par Timmcnsité de leur cholae'?

Au sentiment Je l'admiration succède celui de U ccconnaissance. Je voîs dans CBlte assemblée des personnes dont Tamitié pour moi remonte jusqu'à mon enfance ; j y dislingue ce compatriote chéri , ce panégyriste éloquent des grands hommes, qui le premier m'inspiiha Vamour de la poésie et le désir d'honorer notre. -patrie commune, qui^ malgré mes efforts, auftait encore le droit de demander ce que yAi fait pour elle ct.ponr sa gloire , si en m'adoptant , messieurs , vousn'enssieii daigna m'assoeter à la vôtre.

Ëhl puSfS-je contempler la' splendeur de ce corps célèbre , sans me rappeler ses illustres auteurs . Vous avez pour protecteurs de grands monarques , pour fondateurs de gralids hommes. C'est ce roi , véritable* mcnt^rand en tout , qui illustra ses premières années par ses- victoires , et les dernières par sa copslance, et à qui il manquerait peut-être la plus belle partie de sa gloire, sU n'eût été qu'heureux. C'est ce Séguier, qui tempéra , parle charme des lettres , l'auguste sévérité des lois t c'est ce Richelieu , ce ministre avide lie tout gem*e de gloire , qui , d*an cdté , par une au*

Jace sublime , reievait la tiuûdilé rampanlc de la polîtîqae; de Tanlre, ennoblissait, si je Tesc dire, la jaloDsie lilléraire, ordinairement si basse, en honorant de son envie les palmes de Corneille.

A ceui qui, confond'anl les IcUres avec Tabus Irop réel des lettres, prétcudeni qu'elles sont dangereuses aux lois , au gouvernement , à l'antorîté rojrak , vous pouvez donc répondre que vous avez pour auteurs et pour protecteurs un grand magistrat, un grand ministre, un grand roi.

Et quel nouveau protçcteur vient animer vos Ira: vaux?

C'est celui de l'état ; c'est ce roi dont la bonté active a devancé nos espérances , qui a essayé par des bienfaits la douceur de régner. Auguste espoir de la France, jouissez de voire gloire., jouissez du bonlieur, que vous méritez si bien , de commander à des Français 1 Tant d'antres princes ont des sujets, et vous avez un peuple , un peuple qui ressent pour ses rois l'ivresse de lamonr et Tenllionsiasme de la fidélité, qui obéit à la tendresse , qui se laisse gouveriiçr par l'exemple. Entendez-vous ces applaudîssemens. qui vous reçoivent , qui vous assiègent au sortir de votre palais? Voyez-vous celle fouk qui s'empresse autour de votre char? Et , lorsqu*au milieu de ces cris d^atlégrcsse , ralentissant votre marche, charmé de voir votre peuple , lui prodiguant , sans" pouvoir l'eu rassasier, le bonheur de vous voir, vous prolongez vos plaisirs mutuels , est-il , futil jamais un triomphe que vous puissiez encore envier? Ces applaudissémeus ne sont point un vain bruîl; c'est le gage de notre bonheur et de notre gloire. Un roi avait chargé un homme de sa cour de lui rappeler tous les jours ses devoirs : votre peuple Vous le rappelle de la manière la plus touchante. £a vous aunQDçant qall vQàs aimei ses cri s

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TOUS discal assez de l'idnicr, et votre cœur vous le dît encore mitjus. Pourr](jiis-nous craindre les (lattcnr» ? Mais quand T0U8|n*en seriez pas uuturcllemcnt IVnucmi, quel charme pourriez-vous trouver à la fausse douceur deTadulaliun , après voir éprouve la douceur parc de ces acctamalious si flatteuses? Malheur au souverain qui, api es avoir goûlé le plaisir d'être ainié de ses sujets, peut voir trauquillcmeot les cœurs se refermer pour lui !

La plus grande j)arlie de ces fîdèjes sujets ne peut TOUS ^ire entendre les cris'de son amour; mais elle TOUS envoie le prix de ses sueurs, mais sou sang est prôt k couler pour vous. Dqà du milieu 'de la capitale sVst répandu dans les proviuces, dans les villes, doHS les armées , sous les'cabnncs du pauvre, le bruit des prémices heureuses de voire règne.

Bien loin de redouter voire jeunesse , nous cq tirons d'heureux augures. C'est Tàgo où Taaie aenniblo et tendre s'ouvre à Tamour du beau , et s'épanouit & la vertu. Nous croyons voir ce moment, le plus intéressant delà nature , ce moment de Taurore * où tout s'évcjltc, tout se ranime,' tout reprend une nouvelle vie. Ce [)lai8irsi touchant de rendre uu peuple heureux, vx>us en savourez mieux la douceur en lo partageant avec votre auguste épouse, qnij)résenlo le ijius beau spectacle que la terre puisse offrir au ciel , la beauté bienfaisante sur le trône. Combien du fois vos cœurs se sont ils rencontrés avec délices dans les mêiiies projets de bienfaisance ! Couple auguste! autrefois votre bonté était trop resserrée dans le second rangdcrélat ; eh bien ! la voilà libre , un vaste epipirc lui ouvre uucjmmcpse carrière : tous deux, à d'hcurensçs inclinations, 'vous joignez de grands mo* dèigs ; Ig rpine f une mèrp adorée dcsessujclf; voust un père qui çût été adoré des sious , si le ciel.,, Muii

hélas 1 ne rouvrons pas la source de oos larmes. Il vous parle, ce père , da fond de son tombeau. «Mon fils , dit4l , fais ce que j'aurais Touin faire , rends heureux ce boa peuple! Je me consolais quelquefois d'être destiné au trône, par Tespérance de lui prouver mon amour, et de mériter le sien. • Vous hériterez aussi de son goût pour les lettres et les arls , dont la culture suppose ton j ours un état heureux et florissant ; ce sont des fleurs qui naissent après les fruits. Vous ne pouvez les aimer sans protéger ce corps illustre qui , pour le louer par les expressions mêmes de votre au-^ guste épouse , a fait de la langue française la langue de l* Europe, Pour moi , qu*il daigne adopter aujourd'hui , je me féliciterai à jamais de vous avoir offert le premier ce tribut académique » et je regarderai toujours celte époque comme la plus glorieuse^ de ma vie.

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