PARTIE II, CHAP. X
médie I C'est là qu'on voit des empereurs , des pontifes , des dames , des chevaliers , de simples soldats, d'autres personnages, yenir tour à tour occuper la scène. Leurs passions , leurscaractères, leurs intérêts difierens, les font parler , s'agiter , se tourmenter pendant quelques heures : la toile se haïsse , ils sont tous égaux. Voilà le monde , mon ami , excepté que presque toujours la comédie que nous jouons nous-mêmes ne vaut pas celle qu'on voit au théâtre. — Monsieur , cette comparaison est bonne , mais elle n'est pas de vous ; je l'ai entendu faire à notre curé , qui disait encore qu'au jeu des échecs toutes les différentes pièces, apxès s'être promenées pendant la partie, finissaient par aller se coucher pêle-mêle dans la boite ; ce qui , me semble , peint aussi>bien ce que nous faisons sur cette pauvre terre. — En vérité , mon ami Sancho , tu semblés acquérir chi^que jour plus de raison et plus d'esprit. — Pardi ! si en vivant avec vous je ne gagnais pas quelque chose , je serais donc pis que nos champs qui rapportent quand on les cultive.
Vous me cultivez , monsieur , et la terre n'est pas mauvaise.
L'écujer demanda bientôt la permission de fermer les contrevents de ses jeux : c'était sa manière de dire qu'il voulait dormir. Il alla donc
délivrer son âne du bât , et Rossinante de sa bride, en lui laissant la selle sur le corps, selon Texprès commandement de don Quichotte , et revint se livrer an sommeil , après avoir établi les coursiers dans une herbe fraîche et touffue.
L'amitié qu'avaient l'une pour l'autre ces deux excellentes bétes fut si constante , si tendre , que l'auteur de cette histoire en avait fait le sujet de plusieurs chapitres. Le traduc' teur n'a pas osé les conserver , par une sorte de respect pour la gravité du fond de l'ouvrage. U a craint de choquer peut-être le goût délicat de quelques lecteurs , en leur racontant que cet âne et ce pacifique cheval se grattaient quelquefois l'un l'autre, et qu'ensuite Rossinante posait en croix son long cou sur le cou de l'âne complaisant, par-delà lequel il passait au moins d'une demi-aune. Ces bons animaux , regardant la terre , se trouvaient si bien dans cette posture , qu'ils y seraient demeurés trois jours , si la faim ne les eût pressés : aussi l'auteur les compare t*il souvent à Nisn» et à Ëurjale , à Oreste et à Pjlade , seuls exemples de cette amitié si rare parmi les humains , et dont Rossinante et notre âne pouvaient leur donuer des leçons. Hélas ! ce ne sont pas les seules que l'homme recevrait dei