PARTIE II, CHAP. XIÏ
la première fois que leur effroyable malice employa ces moyens affreux pour ternir la gloire de celui qu'ils détestent. Hier encore ils ont transformé la divine Dulcinée en une yile paysanne. Ne doutez pas qu'ils n'aient de même métamorphosé mon ami; n'en doutez pas , je vous le répète : si je pensais que sur ce point il vous restât la moindre incertitude , je vous dirais alors , seigneur , que voici don Quichotte lui-même , prêt à vous détromper à ]>icd comme à cheval.
En disant ces mots , le héros se lève , et met lamainsui sonépée. L'inconnu le regarde sans s'émouvoir : J'aime fort, répond-il, que Ton me détrompe ; et , s'il faut vous parler avec franchise, celui qui vous vainquit transformé ne sera pa» fâché de vous vaincre en propre personne. Mais les exploits de nuit ne plaisent qu'aux brigands : attendons que la belle aurore puisse éclairer notre combat. J'y mets l'expresse condition que le vaincu demeurera »oumis aux volontés du vainqueur , pourvu qu'il ne lui prescrive rien de contraire aux lois de la chevalerie. J'aurais dicté moi-même ces condition» , reprit le fier don Quichotte. Aussitôt les deux héros vont f'veiller leurs écuyers , et leur commandent de tenir prêts
8a DON QUICHOTTE.
leurs chevaux au point du jour pour vider cette grande querelle.
Sancho , surpris et tout effrajé , demeura muet à cet ordre. Frère , lui dit 1 ecujer inconnu , vous êtes instruit sans doute de la coutume d'Andalousie ? Non , répondit le triste Sancho. — Je vais vous mettre au fait , mon ami ; c*est , lorsqu'on est témoin d'une bataille , de ne point e ^ter oisif .«^ Qu entendezvous par ces paroles ? — J'entends que pendant le combat de nos maîtres nous jouerons aussi des couteaux. — Ah ! c'est la coutume d'Andalousie ? — Oui , c'est un ancien usage auquel on ne peut guère manquer ; ainsi , mon confrère, préparez -vous. — Monsieur, j'ai l'houneur de vous dire que cet usage, fort vilain , est particulier à votre pajs. Mon maître, qui connaît assurément bien toutes les ordonnances de la chevalerie , ne m'a jamais dit que les écujers fussent obligés de se battre entre eux. Mais enfin, en supposant que ce soit une de vos lois , il doit j avoir une punition pour ceux qui manquent à la loi; or je vous déclare d'avance que je me soumets à la punition. D'ailleurs je n'ai point d'épée. — A cela ne tienne, mon cher; j'ai avec moi deux grands sacs de toile ; vous en prendrez un, moi l'autre, et nous nous bat-