ACTE V, SCENE III. 28r
Lâches, vous trahissez voire reide opprimée!
EURTBATE.
Non, madame, il suffit que vous me commaudiez : Vous nous verrez combattre et mourir à vos pieds. Mais de nos foibles maius que pouvez-vous attendre? Contre tant d^ennemis qui vous pourra défendre? Ce n'est plus un vain peuple en désordre assemblé ; C'est d'un zèle fatal tout le camp aveuglé; Plus de pitié. Calchas seul règne, seul commande : La piété sévère exige son offrande * .
Jje roi de son pouvoir se voit déposséder. Et lui-même au torrent nous contraint de céder. Achille, à qui tout cède, Achille à cet orage Voudroit lui-même en vain opposer son courage : Que fera-t-il, madame? et qui peut dissii)er Tous les flots d'ennemis prêts à l'envelopper?
CLTTEMNESTRE.
Qu'ils viennent donc sur moi prouver leur zèle impie.
Et m'arrachent ce peu qui me reste de vie !
La mort seule, la mort pourra rompre les nœuds
Dont mes bras nous vont joindre et lier toutes deux :
Mon corps sera plutôt séparé de mon ame,
Que ji; souffre jamais. . . Ah, ma fille ' !
Ah, madame !
* La religion est ici personnifiée sous le nom de piété. Sêvtre, cette épithète a paru trop foible à quelques critiques; elle est, au contraire. parfaitement mesurée et convenable. Eurybate croit que les dieux eux-mêmes ont parlé par la voix de Calchas. Son offrande, c'est l'offrande promise à la piété. (0.)
> La désolation est sur la scène jusqu^au dénouement, qu'il n'est pas possible de prévoir, et qui, par l'oracle de Calchas et la mort d*Eriphile, est à la fois vraisemblable et satisfaisant. Cette marche, on ne sauroit trop le redire, est un modèle de perfection. (L.^ — II semble qu*Iphigénie devroit répondre: -4A, ma mère! Pourquoi le poëte lui fait-il dire, madame , et dans le dernier adieu :
Daignei m'oaTrir vos bras ponr la dernière fois, Madame; et rappelant voire verta sublime...?
Pour que sa mère et elle s'attendrissent moins, et que, da^ti* tç ç.xv\»eJw moment, CJytemneaUe oublie qu'elle est mëte. v"L.'il.\
Sous quel astre cruel avez-vous mis au jour Le malheureux objet d'une si tendre amour ! Mais que pouvez-vous faire en Tétat où npus sommes? Vous avez à combattre et les dieux et les hommes. Contre un peuple en fureur vous exposerez-vous? N'allez point, dans un camp rebelle à votre époux. Seule à me retenir vainement obstinée, Par des soldats peut-être indignement traînée, Présenter, pour tout fruit d'un déplorable effort. Un spectacle à mes yeux plus cruel que la mort. Allez : laissez aux Grecs achever leur ouvrage, Et quittez pour jamais un malheureux rivage; Du bûcher qui m'attend, trop voisin de ces lieux, La flamme de trop près viendroit frapper vos yeux. Surtout, si vous m'aimez, par cet amour de mère, Ne reprochez jamais mon trépas à mon père*.
CLYTEMNESTRE
Lui ! par qui votre cœur à Galchas présenté...
IPHIGENIE.
Pour me rendre à vos pleurs que n'a-t-il point tenté?
CLYTEMNESTRE
Par quelle trahison le cruel m'a déçue!
IPHIGÉNlE.
Il me cédoit aux dieux, dont il m'avoit reçue. Ma mort n'emporte pas tout le fruit de vos feux :
1 Les détails, les sentiments, les vers, tout répond au mérite de la situation et du plan. Rien n'est plus touchant que ces adieux d'Iphigénie : ce dernier vers est imité du grec : « Ne haïssez point votre " époux et mon père ; » il y a aussi un endroit imité de VHécube :
Par des soldats peut-être indignement traînée, etc.
Mais il y a encore ici un grand avantage du poëte françois sur le poëte grec : c'est que, dans celui-ci, Clytemnestre, d'abord si furieuse, finit par se montrer résignée ; elle tient des discours et fait des questions qui sont d'une douleur tranquille : chez Racine, au contraire, elle est dans un désespoir dont les accès deviennent plus violents jusqu'à la catastrophe : repoussée par les soldats, elle vomit des imprécations, et tombe dans une espèce de délire. C'est là de la'force tragique, et c'est ce qui fait que le spectateur ne respire pas un moment (L.)